CORRESPONDANCE - Année 1776 - Partie 17

Publié le par loveVoltaire

CORRESPONDANCE - Année 1776 - Partie 17

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à M. de Vaines.

 

Ferney, 13 Mai 1776 (1).

 

 

          Nous voici donc, monsieur, dans le temps où les édits deviennent des monuments de bienfaisance et de raison qui iront à la postérité. Celui des vins surtout vaut mieux que toutes les chansons à boire que la nation chantait autrefois, et qu’elle ne chante plus.

 

          Nous avons possédé quelques jours M. de Trudaine, lui sixième ; il a été reçu comme un des bienfaiteurs de notre province ; c’est le plus affable et le meilleur des hommes.

 

          Je me flatte qu’aujourd’hui M. de La Harpe est de l’Académie. Il faut bien qu’à la fin justice soit faite. Pourquoi faut-il que je sois hors d’état de faire le voyage ? j’aurais la consolation de lui donner ma voix ; j’aurais surtout celle de vous dérober quelqu’un de vos moments, de vous parler de M. Turgot, et de vous ouvrir mon cœur qui est plein de lui et de vous. LE VIEUX MALADE.

 

 

1 – Ce billet, que MM. de Cayrol et A. François ont daté du 23 mai doit être du 13. (G.A.)

 

 

 

 

 

à Madame la comtesse de Vidampierre.

 

15 Mai 1776.

 

 

          Madame, j’ai peur d’avoir perdu votre adresse, mais je ne perdrai jamais le souvenir des bontés dont vous m’honorez, et des nobles sentiments que j’ai admirés dans votre lettre.

 

          Je ne suis point inquiet de l’affaire de M. Delisle (1), puisque vous le protégez. Vous êtes d’un sang à qui les belles-lettres et la philosophie auront une obligation éternelle. J’ai un neveu, d’Hornoy, conseiller au parlement, qui prend le parti de M. Delisle comme moi-même, et qui sera à vos ordres. Il paraît que le temps des Anytus est passé. Vous contribuerez plus que personne, madame, à faire régner la raison ; car on me dit que vous l’ornez de toutes les grâces qui assurent son triomphe. Les hommes ne sont gouvernés que par l’opinion, et cette opinion dépend du petit nombre de personnes qui vous ressemblent. C’est par leurs charmes et par la force de leur esprit que le public est dirigé, sans même qu’il s’en aperçoive. Je maintiens qu’il suffit de trois ou quatre dames comme vous, pour rendre une nation meilleure et plus aimable. Je sens combien votre lettre aurait de pouvoir sur moi, si on pouvait se réformer à mon âge. Je suis, avec un profond respect, etc.

 

 

1 – Delisle de Sales. (G.A.)

 

 

 

 

 

à Madame de Saint-Julien.

 

15 Mai 1776.

 

 

          Voici, madame, une aventure toute faite pour ceux qui croiraient aux présages. L’hôtel La Tour-du-Pin est tombé tout entier à Ferney. Racle s’était avisé de faire une cave en sous-œuvre, prétendant soutenir la maison avec des étais : il s’est trompé ; la maison s’est écroulée en un moment ; il a démoli le peu qui restait, et il n’y a pas actuellement le moindre vestige de maison. Si j’étais superstitieux, je prendrais cet accident pour un avertissement du ciel. Ce serait un signe évident que vous avez abandonné entièrement le vieillard de Ferney comme ses masures ; ce malheur ne me serait pas arrivé, si vous aviez daigné continuer à m’écrire. La maison est tombée comme moi dans votre disgrâce. Je suis malheureux de toute les façons ; tout est en décadence chez moi. L’horreur d’une vieillesse accablée de maladies est bien pire que la chute d’une maison ; mais tout cela, joint au profond oubli dont vous m’honorez, constitue l’état le plus misérable où un pauvre homme puisse se trouver.

 

          Je n’ai rien su de la perte de cette maison, qui est très considérable, qu’après le départ de M. Trudaine. Il a passé à Ferney quelques jours avec madame de Trudaine et madame d’Invau. Il ne sait pas encore que cette grande maison est tombée, et que le reste est dédaigné par vous. Je ne lui en dirai rien dans mes lettres ; il semblerait que je demanderai du secours au ministère, et assurément je suis bien loin de faire une telle indiscrétion.

 

          Au reste, cet accident n’est pas le seul qui me soit arrivé ; il avait été précédé, il y a quelques mois, de la chute d’une maisonnette voisine. Me voilà au milieu des débris de toute espèce. J’y comprends les miens de quatre-vingt-deux ans et demi. Voilà par où il faut que tout finisse. Je souhaite au héros de Chanteloup (1) plus de bonheur dans ses palais. Son âme sera toujours plus inébranlable qu’eux. Je cours à bride abattue au dernier moment de ma vie. Je mourrai dans la rage de penser qu’il m’a cru capable d’oublier ses bontés. Cette idée désespérante me poursuit jour et nuit. Je voudrais qu’il sût qu’il n’y a personne en France plus tendrement attaché que moi à sa personne. Je l’ai toujours révéré, et j’ose dire aimé autant que j’ai détesté la vénalité des charges en tout genre.

 

          J’ignore plus que jamais ce qu’on fait et ce qu’on dit à Paris : j’ignore surtout quelles sont vos marches ; si vous allez en Bourgogne voir M. votre frère cette année, si vous daignerez vous souvenir de Ferney, si vous viendrez pleurer ou rire avec moi sur les ruines du château de La Tour-du-Pin. Tout ce que je sais bien, c’est que je me regarderai comme un de vos sujets, et que je vous serai toujours fidèle, soit que vous me continuiez vos bontés, soit que vous m’accabliez de votre disgrâce. Soyez papillon, soyez aigle, je serai toujours l’admirateur de vos ailes brillantes. LE TRISTE HIBOU DE FERNEY.

 

 

1 – Le duc de Choiseul. (G.A.)

 

 

 

 

 

à M. de Vaines.

 

15 Mai 1776.

 

 

          Ah ! mon Dieu, monsieur, quelle funeste nouvelle j’apprends (1) ? La France aurait été trop heureuse. Que deviendrons-nous : restez-vous en place ? auriez-vous le temps de me rassurer par un mot ? puis-je m’adresser à vous pour faire passer ce billet ? Je suis atterré et désespéré.

 

 

1 – Turgot, renvoyé le 11 mai. (G.A.)

 

 

 

 

 

à M. Marin.

 

17 Mai 1776 (1).

 

 

          Vous voyez, monsieur, qu’il y a une Providence ; non seulement j’ai enterré dans la même année La Beaumelle et Catherin Fréron, mais j’ai reçu une invitation de me trouver aux obsèques de Catherin. Une femme, qui est ou sa veuve ou sa proche parente, m’a écrit une lettre anonyme assez bien faite pour me prier, non seulement de pardonner au défunt, mais encore de marier sa fille, attendu que j’ai marié la petite-fille de Corneille. J’ai répondu que si Catherin Fréron est l’auteur du Cid et de Cinna, je doterai sa fille sans difficulté.

 

          Il n’y a pourtant pas d’apparence que j’aille à Paris pour faire la noce : je suis trop vieux et trop malade ; mais je donnerai ma procuration à M. l’abbé Sabatier. Si je pouvais faire le voyage, ce serait pour vous embrasser. J’aimerais bien mieux souper avec vous que de marier mademoiselle Fréron.

 

 

1 – Editeurs, de Cayrol et A. François. (G.A.)

 

 

 

 

 

à FRÉDÉRIC,

 

LANDGRAVE DE HESSE-CASSEL.

 

18 Mai 1776.

 

          Monseigneur, je vous avoue que je suis bien étonné. J’avais cru jusqu’ici que votre altesse sérénissime se bornait à estimer, à protéger ceux qui donnent d’utiles conseils aux princes. Je viens de lire un petit écrit (1) dans lequel un prince souverain les instruit de leurs devoirs avec autant de noblesse d’âme qu’il les remplit. Celui qui disait (2) autrefois que pour former un bon gouvernement il fallait que les philosophes fussent souverains, ou que les souverains fussent philosophes, avait bien raison. Vous voilà philosophe, et si je n’étais pas si vieux, je viendrais me mettre aux pieds de votre philosophie sérénissime. Les seigneurs Cattes vos prédécesseurs, ceux qui battirent Varus, ceux qui bravèrent si longtemps Charlemagne, n’auraient jamais écrit ce que je viens de lire. Le siècle où nous sommes sera célèbre par ce progrès des connaissances morales qui ont parlé aux hommes du haut de trônes, et qui ont inspiré des ministres.

 

          Votre altesse sérénissime sait peut-être déjà que la France vient de perdre les secours de deux ministres philosophes qui pratiquaient toutes les leçons qu’on trouve dans ce petit écrit qui m’a tant surpris. L’un est M. Turgot, qui, en moins de deux ans, avait gagné les suffrages de toute l’Europe ; l’autre est M. de Lamoignon, digne héritier d’un nom cher à la France. Ils se sont démis du ministère le même jour, et on pleure leur retraite.

 

          Je ne sais point encore dans mes déserts quel philosophe prendra leur place, et aura la charité de nous gouverner. La sagesse d’aujourd’hui apprend non seulement à faire du bien, mais à voir d’un œil égal les places où l’on peut faire ce bien, et le repos dans lequel on ne cultive la vertu qu’avec ses amis.

 

          Je ne doute pas, monseigneur, que vous n’adoucissiez le poids du gouvernement par les douceurs de l’amitié. Heureux les peuples qui vous sont soumis ! heureux les hommes privilégiés qui vous approchent ! Je suis avec un profond respect, monseigneur, de votre altesse sérénissime, etc.

 

 

1 – Pensées diverses sur les princes (par le landgrave de Hesse Cassel). (G.A.)

2 – Platon. (G.A.)

 

 

 

 

 

à M. de La Harpe.

 

29 Mai 1776.

 

 

          Mon cher ami, il n’y avait que votre promotion au fauteuil (1) qui pût me consoler de la perte que tous les vrais philosophes et tous les bons citoyens viennent de faire.

 

          Vous avez, mon cher confrère, une place que vous rendrez plus considérable qu’elle ne l’est par elle-même : tant vaut l’homme, tant vaut l’Académie. Les deux bras de votre fauteuil seront ornés de Menzicof et des Barmécides. Vous avez enterré Fréron, vous étoufferez les autres insectes dans leur naissance. C’est à présent qu’il y a plaisir à être des quarante. Votre prose est aussi bonne que vos vers. Je fais un petit recueil de toutes les feuilles que vous avez daigné insérer dans le Mercure, et je jette tout le reste au feu. C’est ainsi que je traite tous les journaux ; sans cela on aurait une bibliothèque immense de livres inutiles.

 

          Je crois qu’on fait actuellement à Lausanne un recueil de tout ce qu’on a pu rassembler de vos ouvrages. Ce sera un livre qui me sera cher, et que je lirai bien souvent.

 

          Je n’ai point eu encore le courage de faire venir le fatras de ce Gilles nommé Piron ; on ne peut à mon âge souffrir les plaisanteries de la Foire. Je vous sais bon gré de n’être jamais descendu à la plaisanterie bouffonne. Vous avez toujours été fait pour le noble et pour l’élégant ; c’est votre caractère. La bouffonnerie l’aurait dégradé.

 

          Nous avions besoin d’un homme tel que vous. Votre nomination fera taire la racaille des petits auteurs ; ils doivent être confondus et rentrer dans le néant.

 

          Si vous voyez M. de Vaines, je vous supplie, mon cher confrère, de lui dire combien je m’intéresse à lui, et à quel point je suis affligé. Que dit M. d’Alembert ? où est M. de Condorcet ? aurez-vous le temps de répondre à ces questions ? Vous allez travailler à votre discours de réception, et vous vous doutez bien que je l’attends avec quelque impatience.

 

          Je vous embrasse bien tendrement, mon très cher confrère, et ce n’est pas pour longtemps, car je n’en peux plus. Je crois qu’à la fin je me meurs :

 

Supremum….. quod te alloquor hoc est.

 

Æneid. Lib. BI.

 

 

1 – La Harpe prenait la place de Colardeau. (G.A.)

 

 

 

 

 

à M. le comte d’Argental.

 

27 Mai 1776.

 

 

          Mon cher ange, je suis pénétré de la bonté que vous avez eue de m’écrire dans les tristes circonstances où je me trouve. Je ne serai jamais bien consolé ; mais votre amitié me rend ma douleur plus supportable.

 

          Il m’est impossible de songer actuellement à ces petits changements que vous me proposez : cela demande une tête libre, et la mienne est bien loin de l’être. Je suis menacé de voir détruire tout ce que j’avais créé ; et, pour comble, en perdant le fruit de toutes mes peines, j’ai encore le ridicule d’avoir paru jouir d’un triomphe passager. Deux beaux colosses (1), à l’ombre desquels je me croyais en sûreté, tombent, et m’écrasent par leur chute. Tous mes chagrins sont augmentés par l’impossibilité où je suis de vous ouvrir mon cœur de si loin. Je peux seulement vous dire que je ne suis pas tout à fait à plaindre, puisque vous m’aimez toujours.

 

          Mon gros neveu et sa sœur ne voient qu’une très petite partie de mes tribulations, et ils goûtent en paix la consolation d’être dans votre souvenir.

 

          J’ai mandé à M. de Thibouville que je n’avais pas pu trouver dans toute la Suisse un seul de ces chiffons qu’il voulait avoir. Il y en avait fort peu, et ce peu est tout dissipé. Je ne savais point qu’il eût une sœur. Il faut que je sois bien provincial ou bien étranger, et malheureusement l’un et l’autre à la fois. Si vous avez la bonté de m’écrire, mettez-moi au fait. Il m’appartient d’écrire aux cœurs affligés. Je me trouve avec eux dans mon élément.

 

          Mais, mon cher ange, je crains de vous excéder par ma douloureuse lettre. J’apprends que La Harpe est encore plus maltraité que moi par l’éditeur de Piron. J’ai reçu une lettre bien singulière d’un homme qui signe le marquis de Morsans, et qui éclate en menaces contre La Harpe. J’ai tout lieu de soupçonner que cette lettre est de ce M. de Juvigny. Le moindre mal qu’on puisse faire, quand on reçoit de telles lettres, est de n’en faire aucun usage. Il semble que les épines que j’ai trouvées toujours dans ma carrière piquent à présent La Harpe : c’est le sort de quiconque a des talents. Pardon, mon cher ange, de vous entretenir de tant de misères ; une autre fois je vous parlerai d’un joli théâtre qu’on bâtit dans ma colonie, et où Lekain ne jouera pas devant le roi de Prusse. On me fait espérer que mademoiselle Sainval sera de la troupe. Conservez-moi votre amitié, mon cher ange : c’est la seule chose que j’attends de Paris.

 

 

1 – Malesherbes et Turgot. (G.A.)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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