Correspondance avec le roi de Prusse - Année 1775 - Partie 131

Publié le par loveVoltaire

Correspondance avec le roi de Prusse - Année 1775 - Partie 131

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519 – DU ROI

 

 

A Potsdam, le 9 Septembre 1775.

 

 

 

          La meilleure recommandation de Morival sera s’il m’apprend qu’il a laissé le patriarche de Ferney en parfaite santé. Morival sera longuement interrogé sur ce sujet, car il y a des êtres privilégiés de la nature dont les moindres détails deviennent intéressants. J’apprendrai de lui les progrès de la foire qui s’établit là-bas l’augmentation du commerce des montres, l’édification d’un nouveau théâtre, et tout ce qu’il sait du philosophe chez lequel il a passé dix-huit mois temps le plus remarquable et le plus précieux de la vie de Morival.

 

          Ensuite je viendrai à sa propre histoire, dont je ne sais que ce qui se trouve dans un mémoire de Loiseau (1). Il est vrai que ce jugement d’Abbeville révolte l’humanité, que l’inquisition de Rome aurait été moins sévère ; mais les hommes se croient tout permis quand ils pensent combattre pour la gloire de Dieu : ils souillent les autels d’un être bienfaisant du sang de victimes innocentes.

 

          Si ces horreurs peuvent s’excuser, c’est dans l’effervescence de quelque nouveau fanatisme : mais ces fureurs deviennent plus atroces encore quand elles se commettent de sang-froid et dans le silence des passions. La postérité aura peine à croire que le dix-huitième siècle ait vu le fanatisme le plus absurde étouffer les cris de la raison, de la nature, et de l’humanité. Morival est heureux d’être échappé des griffes de ces anthropophages sacrés : il vaut mieux habiter avec une horde de Lapons qu’avec ces monstres d’Abbeville. Un roi dont les vues sont droites, un ministère sage comme celui que vous avez présentement en France, empêcheront sans doute l’exécution de jugements iniques. Ils ne voudront pas que les lois de la France et de la Tauride soient les mêmes. Cependant ils auront toujours contre eux le clergé, armé du saint nom de la religion catholique, apostolique et romaine. Il me semble voir sortir un évêque de cette troupe de prêtres, qui, s’adressant au seizième des Louis, lui dit :

 

« Sire, vous êtes le seul roi dans l’univers qui portiez le titre de Très-Chrétien ; le glaive dont Dieu arma votre bras vous est donné pour défendre l’Eglise. La religion est outragée, elle réclame votre assistance. Il faut que le sang du coupable soit versé en expiation de l’offense, et pour le premier et le plus ancien royaume du monde. »

 

          Je vous assure, quand même tous les encyclopédistes se trouveraient présents à cette harangue, qu’ils n’arracheraient pas des mains des prêtres la victime que ces barbares auraient résolu d’immoler.

 

          Si d’aussi horribles se commettent moins ailleurs qu’en France, il faut l’attribuer à la vivacité de votre nation qui se porte toujours aux extrêmes. Ce n’est pas seulement en France, où l’on trouve un mélange d’objets, dont les uns excitent l’admiration et les autres le blâme ; je crois qu’il en est de même partout : l’homme étant imparfait lui-même, comment produirait-il des ouvrages parfaits ?

 

          Votre royaume a été subjugué par les Romains, les Saliens, les Francs, les Anglais, et par la superstition : ces conquérants ont tous promulgué des lois ; ce qui a fait un chaos de votre jurisprudence. Pour bien faire, il faudrait détruire et réédifier (2). Ceux qui l’entreprendront trouveront contre eux la coutume, les préjugés, et tout le peuple attaché aux anciens usages, sans savoir les apprécier, et qui croit qu’y toucher et bouleverser le royaume, c’est la même chose.

 

          Vous approuvez, à ce que je crois, le gouvernement de la Pensylvanie, tel qu’il est établi à présent : il n’existe que depuis un siècle ; ajoutez-en encore cinq ou six à sa durée, et vous ne le reconnaîtrez plus tant l’instabilité est une des lois permanentes de cet univers. Que des philosophes fondent le gouvernement le plus sage, il aura le même sort. Ces philosophes mêmes ont-ils toujours été à l’abri de l’erreur ? N’en ont-ils pas débité aussi ? Témoin les formes substantielles d’Aristote, le galimatias de Platon, les tourbillons de Descartes, les monades de Leibnitz. Que ne dirais-je pas des paradoxes dont Jean-Jacques a régalé l’Europe ! si cependant on peut compter parmi les philosophes celui qui a bouleversé la cervelle de quelques bons pères de famille, au point de donner à leurs enfants l’éducation d’Emile.

 

          Il résulte de tous ces exemples, que, malgré les bonnes intentions et les peines qu’on se donne, les hommes ne parviendront jamais à la perfection, en quelque genre que ce soit.

 

          Mais je me suis abandonné au flux de ma plume : j’ai le logodiarrhée, et je barbouille inutilement du papier pour vous dire des choses que vous savez mieux que moi. Je n’ai qu’une seule excuse : c’est que, si on ne devait vous écrire que des choses que vous ignorez, on n’aurait rien à vous dire. Cependant en voici une :

 

          Vous voulez savoir de quoi nous nous sommes entretenus en voyageant en Silésie (3) : vous saurez donc que vous m’avez récité Mérope et Mahomet, et que lorsque les cahots de la voiture étaient trop violents, j’ai appris par cœur les morceaux qui m’ont le plus frappé. C’est ainsi que je me suis occupé en route, en m’écriant parfois : Que béni soit cet heureux génie qui, présent ou absent, me cause toujours un égal plaisir !

 

          Il y a longtemps que j’ai lu et relu vos œuvres. Les pièces polémiques qui s’y trouvent peuvent avoir été nécessaires dans les temps qu’elles ont été écrites ; mais les Desfontaines, les Fréron, les Paulian, les La Beaumelle, n’empêcheront jamais que la Henriade, Œdipe, Brutus, Zaïre, Alzire, Mérope Sémiramis, le Duc de Foix, Oreste, Mahomet, n’aillent grandement à la postérité, et qu’on ne les mette au nombre des ouvrages classiques dont Athènes, Rome, Florence et Paris ont embelli la littérature. C’est une vérité dont tous les connaisseurs conviennent, et non pas un compliment que je vous fais. Vale. FÉDÉRIC.

 

 

1 – L’avocat Loiseau de Mauléron. Voyez l’Affaire La Barre. (G.A.)

2 – Ce fut l’œuvre de la Constituante et de la Convention. (G.A.)

3 – On n’a pas la lettre où Voltaire fait cette demande. (G.A.)

 

 

 

 

 

520 – DU ROI

 

 

A Potsdam, le 11 Octobre 1775.

 

 

 

          La goutte m’a tenu li et garrotté pendant quatre semaines s’entend que je l’ai eue aux deux pieds, aux deux genou, sent la fièvre et les douleurs ont cessé, et je ne souffre plus que d’un grand épuisement de forces. Pendant cet accès, j’ai reçu de Ferney deux lettres charmantes (1) ; mais eussent-elles été du grand Demiourgos je n’aurais pu même dicter la réponse. J’ai lié connaissance avec Apollon, dieu du Parnasse, si jamais il m’inspire, ne me communiquera ses dons qu’après que mon corps aura repris assez de forces pour en communiquer à mon cerveau.

 

          Divus Etallundus vient d’arriver : c’est un enfant arraché aux griffes de l’inf… et aux flammes de l’inquisition. Il a été très bien reçu, parce qu’il m’a assuré que les médecins donnaient encore dix années de vie à son généreux défenseur, au sage du mont Jura, qui fait rougir les Welches de leurs lois et de leurs procédures barbares. D’Etallonde assure que vous avez plus d’huile dans votre lampe que n’en avaient toutes les vierges de l’Evangile. Puisse-t-elle durer toujours, et puisse au moins votre corps subsister à proportion de ce que durera votre réputation ! Vous toucheriez à l’immortalité.

 

          J’attends le retour de mes forces et de mes pensées, pour vous écrire d’un style moins laconique, en vous assurant que le malade de Sans-Souci aimera toujours le patriarche de Ferney. Vale. FÉDÉRIC.

 

 

1 – On n’a pas ces lettres. (G.A.)

 

 

 

 

 

521 – DU ROI

 

 

24 Octobre 1775.

 

 

 

          Ces jours passés, le hasard m’a fait tomber entre les mains une critique de la Henriade, dont La Beaumelle et Fréron sont les auteurs (1).J’ai eu la patience de parcourir leurs remarques, qui respirent plutôt l’amour de nuire que celui de la justice et de l’impartialité. Je croyais que ces Zoïles avaient épuisé tout leur venin dans ces notes ; mais quelle fut ma surprise, lorsque je trouvai des moitiés de chants de leur composition, qu’ils prétendaient insérer dans ce poème ! Ces vers, d’un style sec et décharné, ne méritent pas d’être lus par les honnêtes gens. Moi, qui suis bien loin de posséder les connaissances des d’Olivet, je me trouve en état d’en faire une bonne critique, tant leur versification est détestable. La bêtise, la basse jalousie, et la méchanceté de ces insectes du Parnasse, me firent imaginer la fable que voici :

 

Un beau jour certain âne, en paissant dans les bois,

Entendit préluder la tendre Philomèle,

Qui célébrait l’amour dans la saison nouvelle.

Admirateur jaloux des charmes de sa voix,

L’âne ose imaginer de l’emporter sur elle ;

Sa voix rauque aussitôt se prépare à chanter

(Tout, jusqu’à l’âne même, incline à se flatter),

Mais comment réussit son désir téméraire ?

Tout s’envola d’abord quand il se mit à braire.

Petits auteurs, apprenez tous

A demeurer dans votre sphère,

Ou l’on se moquera de vous.

 

          Peut-être que mes vers ne valent guère mieux que ceux de messieurs vos critiques ; ils contiennent cependant quelques vérités, qui pourraient leur faire rabattre de leur amour-propre excessif ; mais laissons ces avortons de Zoïle.

 

          Je me flatte d’être le premier qui vous félicite de l’intendance du pays de Gex, dont on vient de vous revêtir, et sur l’érection en marquisat de votre terre de Ferney (2). A force de mérite, vous forcez votre patrie à vous témoigner sa reconnaissance. Je prends part à tout ce qui arrive d’avantageux à notre bon patriarche, et je le prie de se souvenir quelquefois du solitaire de Sans-Souci. Vale. FÉDÉRIC.

 

 

1 – Commentaire sur la Henriade, par feu M. de La Beaumelle, revu et corrigé par M.F. … (G.A.)

2 – Ce bruit était faux. Voyez la lettre à Marin du 26 décembre 1775. (G.A.)

 

 

 

 

 

522 – DU ROI

 

 

A Potsdam, le 4 Décembre 1775.

 

 

          Aucune de vos lettres ne m’a fait autant de plaisir que celle que je viens de recevoir (1) : elle me tire des inquiétudes que la nouvelle de votre maladie m’avait causées. Il faut que le patriarche de Ferney vive longues années pour la gloire des lettres, et pour honorer le dix-huitième siècle. J’ai survécu vingt-six ans à une attaque d’apoplexie que j’eus l’année 1749 : j’espère que vous en ferez de même. Ce qu’on appelle semi-apoplexie n’est pas si dangereux ; et, en observant un bon régime, en renonçant aux soupers, j’espère que nous pourrons vous conserver encore pour la satisfaction de tous ceux qui pensent.

 

          Vous me demandez ce que c’est que l’esprit. Hélas ! je vous dirai tout ce qu’il n’est pas. J’en ai si peu moi-même, que je serais bien embarrassé de le définir. Si cependant vous voulez, pour vous amuser, que je fasse mon roman comme un autre, je m’en tiendrai aux notions que l’expérience m’a données.

 

          Je suis très certain que je ne suis pas double : de là je me considère comme un être unique. Je sais que je suis un animal matériel, animé, organisé, et qui pense ; d’où je conçus que la matière animée peut penser, ainsi qu’elle a la propriété d’être électrique.

 

          Je vois que la vie de l’animal dépend de la chaleur et du mouvement : je soupçonne donc qu’une parcelle de feu élémentaire pourrait bien être la cause de l’un et de l’autre de ces phénomènes. J’attribue la pensée aux cinq sens que la nature nous adonnés : les connaissances qu’ils nous communiquent s’impriment dans les nerfs, qui en sont les messagers. Ces impressions, que nous appelons mémoire, nous fournissent les idées ; la chaleur du feu élémentaire, qui tient le sang dans une agitation perpétuelle, réveille ces idées, occasionne l’imagination. Selon que ce mouvement est vif et facile, les pensées se succèdent rapidement  si le mouvement est lent et embarrassé, les pensées ne viennent que de loin en loin. Le sommeil confirme cette opinion : quand il est parfait, le sang circule si doucement, que les idées sont comme engourdies, que les nerfs de l’entendement se détendent, et l’âme demeure comme anéantie. Si le sang circule avec trop de véhémence dans le cerveau, comme chez les ivrognes ou dans les fièvres chaudes, il confond, il bouleverse les idées ; si quelque légère obstruction se forme dans les nerfs du cerveau, elle occasionne la folie ; si une goutte d’eau se dilate dans le crâne, la perte de la mémoire s’ensuit ; si enfin une goutte de sang extravasé presse le cerveau et les nerfs de l’entendement, voilà la cause de l’apoplexie.

 

          Vous voyez que j’examine l’âme plutôt en médecin qu’en métaphysicien. Je m’en tiens à ces vraisemblances, en attendant mieux. Je me contente de jouir des fruits de votre entendement, de vos imagination renaissante, de votre beau génie sans m’embarrasser si ces dons admirables nous viennent d’idées innées, ou si Dieu vous inspire toutes vos pensées, ou si vous êtes une horloge dont le cadran montre Henri IV, tandis que votre carillon sonne la Henriade.

 

          Qu’un autre se fasse un labyrinthe pour s’y égarer, je me délecte dans vos ouvrages, et je bénis l’Etre des êtres de ce qu’il m’a rendu votre contemporain.

 

          Je n’ai pu vous écrire de longtemps ; je sors de mon quatorzième accès de goutte. Jamais elle ne m’a plus maltraité ; je suis à demi perclus de tous mes membres. Cela ne m’a pas empêché de voir Morival, et de m’entretenir longuement sur votre sujet. Il faut bien que nous fêtions nos martyres ; ils souffrent pour la vérité, et les autres n’ont été que les victimes de l’erreur et de la superstition. Je m’attends de jour à autre que Morival fera des miracles. Le plus célèbre serait de confondre et de causer des remords à ses juges iniques, qui l’ont condamné à subir une mort affreuse (2).

 

          J’ai participé à la faveur que le roi de France a faite à M. de Saint-Germain (3). Ce brave officier m’est connu depuis longtemps ; il ne se rendra pas indigne de la place qu’il a obtenue. Il a tout le mérite qu’il faut pour la remplir, et un zèle bien louable pour le bien public ; ce qui doit le rendre recommandables à tous les honnêtes gens.

 

          Je vous félicite en même temps, mon cher Voltaire ; on m’assure que vous êtes devenu directeur des impôts dans le pays de Gex, que vous réduirez toutes les taxes sous un seul titre et que l’exemple que vous donnerez de cette simplification sera introduit dans toute la France (4). Les bons esprits sont propres à tous les emplois. Un raisonnement juste, des idées nettes, et un peu de travail, servent également d’instrument pour les arts, pour la guerre pour les finances, et pour le commerce.

 

          Il sera donc dit que celui dont l’imagination enfanta la Henriade, l’Œdipe, et tant d’autres admirables tragédies, que le traducteur de Newton, l’auteur de l’Essai sur les mœurs et l’esprit des nations, l’oracle de la tolérance, l’émule de l’Arioste aura encore instruit sa nation dans l’art de soulager les peuples dans la perception des impôts.

 

          Nous ne connaissons pas trop Homère, mais Virgile n’était que poète. Racine n’écrivait pas bien en prose ; Milton n’avait été que l’esclave du tyran de sa patrie : il n’y a que vous seul qui ayez réuni tant de genres différents. Vivez donc pour éclairer votre patrie dans cette nouvelle carrière ; elle vous devra son goût, sa raison et les laboureurs leur conservation. Quel bien de plus vous reste-t-il à faire, Sinon de ne pas oublier le solitaire de Sans-Souci, qui vous admire trop pour que vous ne l’aimiez pas un peu ? Vale. FÉDÉRIC.

 

 

 

1 – Elle manque. (G.A.)

2 – Edition de Berlin : « De confondre les juges iniques qui l’ont condamné, et de leur causer des remords. » (G.A.)

3 – Voyez les Ecrits pour les habitants du pays de Gex. (G.A.)

4 – Voyez la lettre à d’Etallonde du 27 Décembre 1775. (G.A.)

 

 

 

 

 

 

 

 

Publié dans Frédéric de Prusse

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