ESSAI SUR LES MŒURS ET L'ESPRIT DES NATIONS - Partie 14

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ESSAI SUR LES MŒURS ET L'ESPRIT DES NATIONS - Partie 14

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ESSAI

 

SUR LES MŒURS ET L’ESPRIT DES NATIONS

 

 

 

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(Partie 14)

 

 

 

 

 

 

 

 

XXI. DES MONUMENTS DES ÉGYPTIENS.

 

 

 

          Il est certain qu’après les siècles où les Egyptiens fertilisèrent le sol par les saignées du fleuve, après les temps où les villages commencèrent à être changés en villes opulentes, alors les arts nécessaires étant perfectionnés, les arts d’ostentation commencèrent à être en honneur. Alors il se trouva des souverains qui employèrent leurs sujets et quelques Arabes voisins du lac Sirbon à bâtir leurs palais et leurs tombeaux en pyramides, à tailler des pierres énormes dans les carrières de la Haute-Egypte, à les embarquer sur des radeaux jusqu’à Memphis, à élever sur des colonnes massives de grandes pierres plates, sans goût et sans proportions. Ils connurent le grand et jamais le beau. Ils enseignèrent les premiers Grecs ; mais ensuite les Grecs furent leurs maîtres en tout quand ils eurent bâti Alexandrie.

 

          Il est triste que, dans la guerre de César, la moitié de la fameuse bibliothèque des Ptolémées ait été brûlée, et que l’autre moitié ait chauffé les bains des musulmans, quand Omar subjugua l’Egypte : on eût connu du moins l’origine des superstitions dont ce peuple fut infecté, le chaos de leur philosophie, quelques-unes de leurs antiquités et de leurs sciences.

 

          Il faut absolument qu’ils aient été en paix pendant plusieurs siècles, pour que leurs princes aient eu le temps et le loisir d’élever tous ces bâtiments prodigieux dont la plupart subsistent encore.

 

          Leurs pyramides coûtèrent bien des années et bien des dépenses ; il fallut qu’une grande partie de la nation et nombre d’esclaves étrangers fussent longtemps employés à ces ouvrages immenses. Ils furent élevés par le despotisme, la vanité, la servitude et la superstition. En effet, il n’y avait qu’un roi despote qui pût forcer ainsi la nature. L’Angleterre, par exemple, est aujourd’hui plus puissante que ne l’était l’Egypte : un roi d’Angleterre pourrait-il employer sa nation à élever de tels monuments ?

 

          La vanité y avait part sans doute ; c’était, chez les anciens rois d’Egypte, à qui élèverait la plus belle pyramide à son père ou à lui-même ; la servitude procure la main-d’œuvre. Et quant à la superstition, on sait que ces pyramides étaient des tombeaux ; on sait que les chochamatim ou choen d’Egypte, c’est-à-dire les prêtres, avaient persuadé la nation que l’âme rentrerait dans son corps au bout de mille années. On voulait que le corps fût mille ans entiers à l’abri de toute protection : c’est pourquoi on l’embaumait avec un soin si scrupuleux ; et, pour le dérober aux accidents, on l’enfermait dans une masse de pierre sans issue. Les rois, les grands, donnaient à leurs tombeaux la forme qui offrait le moins de prise aux injures du temps. Leurs corps se sont conservés au-delà des espérances humaines. Nous avons aujourd’hui des momies égyptiennes de plus de quatre mille années. Des cadavres ont duré autant que des pyramides.

 

          Cette opinion d’une résurrection après dix siècles passa depuis chez les Grecs, disciples des Egyptiens, et chez les Romains, disciples des Grecs. On la retrouve dans le sixième livre de l’Eneide, qui n’est que la description des mystères d’Isis et de Cérès Eleusine (1).

 

 

« Has omnes, ubi mille rotam volvere per annos,

Lethæum ad fluvium Deux evocat, agmine magno ;

Scilicet immemores supera ut convexa revisant,

Rursus et incipiant in corpora velle reverti. »

 

VIRG., Énéide, liv. VI, v. 748.

 

 

          Elle s’introduisit ensuite chez les chrétiens, qui établirent le règne de mille ans ; la secte des millénaires l’a fait revivre jusqu’à nos jours. C’est ainsi que plusieurs opinions ont fait le tour du monde. En voilà assez pour faire voir dans quel esprit on bâtit ces pyramides. Ne répétons pas ce qu’on a dit sur leur architecture et sur leurs dimensions ; je n’examine que l’histoire de l’esprit humain.

 

 

1 – Voyez le Dictionnaire philosophique, article INITIATION. – M. Beuchot fait remarquer avec raison que Voltaire y déclare se démentir de l’opinion qu’il émet ici. (G.A.)

 

 

 

 

 

XXII. DES RITES ÉGYPTIENS ET DE LA CIRCONCISION.

 

 

 

 

          Premièrement, les Egyptiens reconnurent-ils un Dieu suprême ? Si l’on eût fait cette question aux gens du peuple ; ils n’auraient su que répondre ; si à de jeunes étudiants dans la théologie égyptienne, ils auraient parlé longtemps sans s’entendre ; si à quelqu’un des sages consultés par Pythagore, par Platon, par Plutarque, il eût dit nettement qu’il n’adorait qu’un Dieu. Il se serait fondé sur l’ancienne inscription de la statue d’Isis : « Je suis ce qui est ; » et cette autre : « Je suis tout ce qui a été et qui sera ; nul mortel ne pourra lever mon voile. » Il aurait fait remarquer le globe placé sur la porte du temple de Memphis, qui représentait l’unité de la nature divine sous le nom de Knef. Le nom même le plus sacré parmi les Egyptiens était celui que les Hébreux adoptèrent, I ha ho. On le prononce diversement : mais Clément d’Alexandrie assure, dans ses Stromates, que ceux qui entraient dans le temple de Sérapis étaient obligés de porter sur eux le nom de I ha ho, ou bien I ha hou, qui signifie le Dieu éternel. Les Arabes n’en ont retenu que la syllabe Hou, adoptée enfin par les Turcs, qui la prononcent avec plus de respect encore que le mot Allah ; car ils se servent d’Allah dans la conversation, et ils n’emploient Hou que dans leurs prières.

 

          Disons ici en passant que l’ambassadeur turc Seid Effendi, voyant représenter à Paris le Bourgeois gentilhomme, et cette cérémonie ridicule dans laquelle on le fait Turc, quand il entendit prononcer le nom sacré Hou avec dérision et avec des postures extravagantes, il regarda ce divertissement comme la profanation la plus abominable.

 

          Revenons. Les prêtres d’Egypte nourrissaient-ils un bœuf sacré, un chien sacré, un crocodile sacré ? oui. Et les Romains eurent aussi des oies sacrées ; ils eurent des dieux de toute espèce ; et les dévotes avaient parmi leurs pénates le dieu de la chaise percée, deum ! Stercutium ; et le dieu Pet, deum Crépitum : mais en reconnaissaient-ils moins le Deum potimum maximum, le maître des dieux et des hommes ? Quel est le pays qui n’ait pas eu une foule de superstitieux, et un petit nombre de sages ?

 

          Ce qu’on doit surtout remarquer de l’Egypte et de toutes les nations, c’est qu’elles n’ont jamais eu d’opinions constantes, comme elles n’ont jamais eu de lois toujours uniformes, malgré l’attachement que les hommes ont à leurs anciens usages. Il n’y a d’immuable que la géométrie ; tout le reste est une variation continuelle.

 

          Les savants disputent, et disputeront. L’un assure que les anciens peuples ont tous été idolâtres, l’autre le nie. L’un dit qu’ils n’ont adoré qu’un dieu sans simulacre ; l’autre, qu’ils ont révéré plusieurs dieux dans plusieurs simulacres ; ils ont tous raison : il n’y a seulement qu’à distinguer le temps et les hommes qui ont changé : rien ne fut jamais d’accord. Quand les Ptolémées et les principaux prêtres se moquaient du bœuf Apis, le peuple tombait à genoux devant lui.

 

          Juvénal a dit que les Egyptiens adoraient des ognons ; mais aucun historien ne l’avait dit. Il y a bien de la différence entre un ognon sacré et un ognon dieu ; on n’adore pas tout ce qu’on place, tout ce que l’on consacre sur un autel. Nous lisons dans Cicéron que les hommes qui ont épuisé toutes les superstitions ne sont point parvenus encore à celle de manger leurs dieux, et que c’est la seule absurdité qui leur manque.

 

          La circoncision vient-elle des Egyptiens, des Arabes, ou des Ethiopiens ? Je n’en sais rien. Que ceux qui le savent le disent. Tout ce que je sais, c’est que les prêtres de l’antiquité s’imprimaient sur le corps des marques de leur consécration, comme depuis on marqua d’un fer ardent la main des soldats romains. Là, des sacrificateurs se tailladaient le corps comme firent depuis les prêtres de Bellone ; ici, ils se faisaient eunuques, comme les prêtres de Cybèle.

 

          Ce n’est point du tout par un principe de santé que les Ethiopiens, les Arabes, les Egyptiens, se circoncirent. On a dit qu’ils avaient le prépuce trop long ; mais, si l’on peut juger d’une nation par un individu, j’ai vu un jeune Ethiopien qui, né hors de sa patrie, n’avait point été circoncis : je puis assurer que son prépuce était précisément comme les nôtres.

 

          Je ne sais pas quelle nation s’avisa la première de porter en procession le kteis et le phallum, c’est-à-dire la représentation des signes distinctifs des animaux mâles et femelles ; cérémonie aujourd’hui indécente, autrefois sacrée : les Egyptiens eurent cette coutume. On offrait aux dieux des prémices ; on leur immolait ce qu’on avait de plus précieux : il paraît naturel et juste que les prêtres offrissent une légère partie de l’organe de la génération à ceux par qui tout s’engendrait. Les Ethiopiens, les Arabes, circoncirent aussi leurs filles, en coupant une très légère partie des nymphes ; ce qui prouve bien que la santé ni la netteté ne pouvaient être la raison de cette cérémonie, car assurément une fille incirconcise peut être aussi propre qu’une circoncise.

 

          Quand les prêtres d’Egypte eurent consacré cette opération, leurs initiés la subirent aussi ; mais, avec le temps, on abandonna aux seuls prêtres cette marque distinctive. On ne voit pas qu’aucun Ptolémée se soit fait circoncire ; et jamais les auteurs romains ne flétrirent le peuple égyptien du nom d’Apella, qu’ils donnaient aux Juifs (1). Ces Juifs avaient pris la circoncision des Egyptiens, avec une partie de leurs cérémonies. Ils l’ont toujours conservée, ainsi que les Arabes et les Ethiopiens. Les Turcs s’y sont soumis, quoiqu’elle ne soit pas ordonnée dans l’Alcoran. Ce n’est qu’un ancien usage qui commença par la superstition, et qui s’est conservé par la coutume.

 

 

1 – Allusion au Credat judœus Apella d’Horace. (G.A.)

 

 

 

 

 

 

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