CORRESPONDANCE - Année 1775 - Partie 15

Publié le par loveVoltaire

CORRESPONDANCE - Année 1775 - Partie 15

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à M. le comte d’Argental.

 

4 Auguste 1775.

 

 

          Il est certain, mon cher ange, qu’il n’y a eu nulle négligence de la part de M. de La Reynière, et qu’il n’a point reçu les paquets. C’est un mystère sacré qu’il n’est pas permis à un profane comme moi d’approfondir.

 

          Papillon-philosophe est actuellement sur les fleurs de Ferney, et bat des ailes. Papillon a instruit le hibou de bien des choses que le hibou ignorait.

 

          J’ai réparé le malheur de mes paquets en écrivant en droiture à M. le maréchal de Duras, et en lui demandant bien pardon d’une méprise dont je n’ai pas été coupable.

 

          S’il est vrai, mon cher ange, qu’il y eût place pour Cicéron, pour Catilina, et pour César (1), dans les fêtes qu’on prépare pour les princesses des pays subjugués autrefois par ce César (2), je compterais sur vos bontés auprès de M le maréchal dont vous êtes l’ami. Votre suffrage seul suffirait pour le déterminer, et je vous aurais l’obligation d’être compté dans Versailles parmi ceux qui cultivent les lettres avec quelque honneur. J’aurais grand besoin qu’on me regardât comme un homme qui s’est appliqué à travailler dans l’école de Corneille, et non pas comme un écrivain de livres suspects.

 

          Papillon-philosophe m’a appris que la petite cabale du Bon Sens (3) m’attribuait ce cruel et dangereux ouvrage. Je réponds à cette imputation :

 

Seigneur, je crois surtout avoir fait éclater

La haine des forfaits qu’on ose m’imputer.

 

                                                                  PHÈD., act. IV, sc. II.

 

          J’ai toujours regardé les athées comme des sophistes impudents ; je l’ai dit, je l’ai imprimé. L’auteur de Jenny (4) ne peut pas être soupçonné de penser comme Epicure. Spinosa lui-même admet dans la nature une Intelligence suprême. Cette Intelligence m’a toujours paru démontrée. Les athées qui veulent me mettre de leur parti me semblent aussi ridicules que ceux qui ont voulu faire passer saint Augustin pour un moliniste.

 

          Vous voyez qu’amis et ennemis ont également cherché à donner mauvaise opinion de moi dans le ciel et sur la terre. Je ne sais plus où me sauver ; je suis pourtant à l’ombre de vos ailes, et probablement le diable ne viendra pas me prendre là ; vous lui diriez vade rétro.

 

          Le neveu du pape Rezzonico est venu me voir, malgré la mauvaise réputation ; je compte plus sur vous à la cour de France que sur lui à la cour de Rome. Je vous conjure donc, mon cher ange, d’engager le premier gentilhomme de la chambre à faire ce que vous avez si bien imaginé. Rien n’est plus aisé, et ces bagatelles réussissent quelquefois. Cela peut contribuer à me laisser finir tranquillement ma vie : mais vous, mon cher ange ; songez que votre amitié me la fait passer heureusement ; songez que vous êtes toujours ma première consolation, soit de près, soit de loin. Je vous embrasse plus tendrement que jamais, mon cher ange ; madame Denis se joint à moi. Papillon-philosophe paraît vous aimer autant que nous vous aimons ; et moi, qui me crois plus philosophe que papillon, je me vante de l’emporter sur elle en sentiment pour vous. Je me flatte que cette lettre arrivera à bon port.

 

 

1 – Madame de Saint-Vincent. (G.A.)

2 – C’est-à-dire pour Rome sauvée. (G.A.)

3 – Marie-Adélaïde, sœur de Louis XVI, allait épouser, le 27 Août, Charles-Emanuel, prince de Piémont. (G.A.)

4 – Les amis de d’Holbach. (G.A.)

 

 

 

 

 

à M. le comte d’Argental.

 

5 Auguste (1).

 

 

          Voilà, mon cher ange, le factum de ce pauvre garçon (2). Le ministère n’a pas voulu qu’il perçât dans le monde ; il sera du moins connu de vous. Nous aimons bien mieux votre suffrage que celui d’un parlement. Toute cette aventure pourra un jour être mise à côté de celle des Calas dans les bibliothèques des honnêtes gens, à la tête desquels vous êtes. Papillon-philosophe m’enchante ; car nous parlons continuellement de vous.

 

 

1 – Editeurs, de Cayrol et A. François. (G.A.)

2 – Le Cri du sang innocent, saisi à la poste. (G.A.)

 

 

 

 

 

à M. de Vaines.

 

7 Auguste 1775.

 

 

          Votre lettre, monsieur, m’a rassuré : je vous dois mon repos. Un pauvre étranger comme moi s’alarme aisément. Je craignais d’avoir été indiscret, et je tremblais surtout de vous avoir compromis.

 

          Je suis enchanté que mon jeune homme (1) vous ait paru sage. On me dit que M. Turgot en a été aussi content que vous ; ces deux suffrages, appuyés de celui de M. de Condorcet, doivent suffire. Il n’y a plus rien à demander à personne ; j’ai toujours pensé que c’était assez que la vérité fût connue des philosophes tels que vous. Nous ne cherchons point à plaire aux assassins en robe. Ceux qui préfèrent le temps où nous sommes à celui de M. Colbert ont évidemment raison dans un point essentiel  c’est qu’il n’y avait pas, sous ce ministre, un homme en votre place qui eût votre goût et votre philosophie.

 

          Je vais faire chercher à Lausanne toutes les petites bagatelles dont vous vous êtes amusé, et dont on a fait un recueil. Je vous les enverrai par petites parties numérotées, afin de ne pas grossir les paquets, et je vous supplierai de me mander seulement : « J’ai reçu le numéro 1, le numéro 2, etc. ; » les paquets seront sous l’enveloppe de M. Turgot.

 

          M. de Condorcet m’a envoyé la Lettre d’un fermier de Picardie (2) ; ce fermier est un homme de très grand sens et de très bonne compagnie ; je voudrais bien souper avec lui.

 

          Conservez, monsieur, vos bontés pour le pauvre malade.

 

 

1 – C’est-à-dire l’écrit fait au nom de d’Etallonde. (G.A.)

2 – Lettre d’un laboureur de Picardie à M. N. (Necker), auteur prohibitif à Paris. (G.A.)

 

 

 

 

 

à M. le baron de Constant de Rebecque.

 

9 Auguste 1775.

 

 

          Je suis enchanté, monsieur, de vos lettres et de vos reproches ; mais pour ces reproches si aimables, je vous jure que je ne les mérite pas. Si j’avais eu l’envie et le pouvoir de faire un tour dans le pays de Vaud, ce serait assurément à Fantaisie que je donnerais la préférence, quand le seigneur de Fantaisie serait dans son château ; mais mon triste état ne me permet pas de pareilles courses. Il faut que j’attende chez moi, tout doucement, la fin de mes maladies, dont la mort a bien l’air de me délivrer bientôt.

 

          Je ne compte point finir comme votre brave aumônier. Il ne m’appartient pas de mourir en Caton, n’ayant pas vécu comme lui. Au reste, je ne suis point surpris que votre homme se soit ennuyé à la lecture du livre de Formey contre le suicide, au point d’être tenté de faire le contraire de ce que ce bavard recommande. A l’égard de votre jeune homme, qui s’est donné tant de coups de canif, c’est assurément un mauvais raisonneur ; car pourquoi faire en cinquante fois ce qu’on peut faire en une ?

 

          En général je ne blâme personne, et je trouve très bon qu’on sorte de sa maison quand elle déplaît ; mais je voudrais qu’on attendît au moins huit jours : car personne n’est sûr de penser de la même façon huit jours de suite sur ces choses-là.

 

          On commence à imiter en France votre gouvernement suisse. On veut ménager le peuple ; on le délivre des corvées : tout le monde crie Hosanna ! Pour moi, je suis comme Gille le niais, qui fait ses petits tours à six pouces de terre, pendant que les voltigeurs dansent dans la moyenne région de l’air. J’ai la vanité d’achever ma petite ville, quoique je sois très sûr de mourir à la peine. Je vous embrasse, je vous regrette, et je vous prie de me conserver votre amitié.

 

 

 

 

 

à M. Marin.

 

11 Auguste 1775 (1).

 

 

          Vous ne me parlez donc plus de votre belle idée philosophique, et si vous vous souvenez encore de moi, vous ne vous souvenez pas que vous aviez eu envie de faire un petit établissement dans mon voisinage. Cependant je vous assure qu’il y a des philosophes qui ont pris ce parti. Nous étions, il y a quelques jours, douze habitants de Ferney à table ; chacun a sa maison et son jardin. Pour de grandes possessions, cela est impossible. Nous avons plusieurs bibliothèques. Le pays d’ailleurs est charmant l’été ; l’hiver est triste, mais il l’est partout, excepté peut-être sur la côte d’Afrique.

 

          J’ajouterai encore que, outre nos philosophes, nous avons une colonie d’horlogers qui font un commerce d’environ 500,000 francs par an. Cette colonie nous a donné des fêtes magnifiques pour la convalescence de madame Denis. Enfin nous espérons que le gouvernement, qui commence à faire tant de bien, daignera jeter les yeux sur notre petite entreprise.

 

          Si vous aviez suivi la belle inspiration que vous aviez eue de venir favoriser notre colonie, il ne tenait qu’à vous ; vous nous auriez encouragés. On bâtit actuellement une douzaine de maisons nouvelles, vous auriez choisi ; mais vous êtes comme les pécheurs qui se laissent toucher un moment de la grâce, et qui ne persévèrent point : vous n’avez eu qu’une velléité passagère de renoncer au monde.

 

          Je ne sais si vous voyez quelquefois M. Panckoucke, l’ami de votre ami M. Linguet. Il a vu en passant une partie de cette colonie ; il vous dirait qu’on y passe sa vie assez doucement.

 

          Au reste, je vous prie de dire à M. Linguet qu’un de nos plus grands plaisirs est de lire son journal, qui devient de jour en jour plus intéressant. Vous savez qu’on l’avait consulté sur une affaire affreuse de la part d’un jeune homme très malheureux qui était alors chez moi, et qui voulait obtenir à peu près la même grâce, ou plutôt la même justice que la famille Calas avait obtenue. Ce jeune homme très estimable a pris enfin le parti de ne rien demander, mais d’exposer au roi toute l’horreur d’un jugement qui indigne encore la France et l’Europe. Il est devenu ingénieur du roi de Prusse, qui de plus lui a donné un grade dans ses armées avec une pension. Cela vaut mieux que de recommencer un procès à Paris, ou de faire entériner des lettres de grâce. Dites tout cela à M. Linguet quand vous le verrez, et conservez un peu d’amitié pour le vieillard du mont Jura.

 

 

1 – Editeurs, de Cayrol et A. François. (G.A.)

 

 

 

 

 

à M. Christin.

 

12 Auguste 1775.

 

 

          Vos quinze pages, mon cher ami, disent beaucoup plus et beaucoup mieux que les gros mémoires des autres avocats. Je n’ai jamais rien vu de si bien fait que votre nouvel écrit. La seule chose qui me fasse un peu de peine, c’est ce malheureux aveu de vingt-quatre communiers en 1684 ; j’ai toujours peur que cette pièce ne serve de prétexte contre vos excellentes raisons. Vous avez des ennemis dangereux, vous combattez l’intérêt de tous les seigneurs, et surtout des moines. J’espère tout des bonnes raisons que vous alléguez, et je crains tout de l’artifice de nos adversaires.

 

          Madame de Saint-Julien est ici. Elle écrit à madame de Grosbois. Si vous perdez, elle vous soutiendra au conseil. Enfin on pourra obtenir du ministère l’abolition d’un usage qui déshonore la France. Le conseil est composé d’hommes justes et vraiment philosophes. Celui qui vient de supprimer les corvées pourrait bien supprimer l’esclavage. On vous en aura la première obligation J’attends la grande journée du 19. Combattez, mon cher ami ; je lève les mains au ciel.

 

 

 

 

 

à M. de La Harpe.

 

15 Auguste 1775.

 

 

          Malgré votre belle imagination, mon cher ami, vous n’imaginez pas le plaisir que vous me faites en m’apprenant que vous avez les deux prix ; vous faites de vos ennemis scabellum pedum tuorum. Vous marchez au temple de la gloire sur le dos et sur le ventre des Fréron et des Clément. Vous jugez avec quelle impatience tous ceux qui sont à Ferney attendent vos épîtres en vers, et votre éloge en prose du maréchal de Catinat.

 

          Savez-vous bien que je suis tenté de venir me mettre dans un petit coin, à la première représentation de Menzicof (1). Mes entrailles paternelles s’émeuvent de tendresse à chacun de vos succès. Vous devez être à présent dans le fracas des triomphes, des compliments, et des nouveaux amis. Les récompenses de la cour seront pour Fontainebleau. Fréron en mourra de rage, s’il ne meurt pas d’indigestion au cabaret : ce sera Apollon qui aura tué le serpent Python.

 

          Il est vrai que Ferney devient une ville singulière et assez jolie ; mais je désespère de vous y voir. Vous ne quitterez plus jamais Paris, vous y serez nécessaire. Il semble que le nouveau ministère soit exprès pour vous. Vous avez dans M de Vaines un ami bien digne de l’être. Je lui ai envoyé le Cri du sang innocent et cette Diatribe dont vous me parlez. Tout cela est un peu de la moutarde après dîner.

 

          Le jeune homme qui faisait crier le sang innocent, et qui a demeuré chez moi un an, n’a plus à crier. Le roi son maître vient de réparer la barbarie juridique de Messieurs ; il l’appelle auprès de sa personne, il lui donne une compagnie, une place d’ingénieur, et une pension. Cela vaut mieux qu’une révision de procès, dont l’événement est toujours douteux, ou qu’une grâce honteuse, qui exige des cérémonies infâmes.

 

          Si M. de Vaines ne vous a pas remis ces deux petits ouvrages, je vais lui en envoyer d’autres. Je vous embrasse dans la joie de mon cœur.

 

 

1 – A Fontainebleau.

 

 

 

 

 

 

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