CORRESPONDANCE - Année 1774 - Partie 22

Publié le par loveVoltaire

CORRESPONDANCE - Année 1774 - Partie 22

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à M. Turgot.

 

Ferney, 21 Novembre 1774 (1).

 

 

          Monseigneur, vous ne pouvez pas m’empêcher de vous appeler monseigneur. Mon évêque, prince prétendu de Genève, les grands qui m’emportent mon argent et qui ruinent ma colonie ne sont pas messeigneurs ; mais l’auteur de l’édit sur les blés, le ministre humain et éclairé, le sage, le bienfaisant sera mon seul seigneur.

 

          Vous me permettrez de vous adresser mes lettres pour vos apôtres d’Alembert et de Condorcet. En voici une que je vous prie instamment de lire (2).

 

          A l’égard de la ville que j’ai eu l’insolence de bâtir, et qui est habitée par une colonie utile, elle se met sous votre protection sans aucune impatience. Vous avez de plus grands biens à faire. Il y a cinquante maisons d’horlogers et de joailliers ; mais il y en a cinq de vrais philosophes. Confucius n’est pas le seul sage que nous y vénérions.

 

          Si j’osais vous demander deux de vos estampes (3), je vous conjurerais de daigner me les faire envoyer : il faut avoir son saint dans sa chapelle. Pardon ! LE VIEUX MALADE DE FERNEY.

 

 

1 – Editeurs, de Cayrol et A. François. (G.A.)

2 – Lettre à d’Alembert du 21 Novembre. (G.A.)

3 – Le portrait de Turgot. (A. François.)

 

 

 

 

 

à M. le comte d’Argental.

 

24 Novembre 1774.

 

 

          Mon cher ange, il faut premièrement que madame d’Argental affermisse sa santé contre la rigueur de l’hiver ; pour moi, je ne sors de ma chambre de quatre mois. Tout ce que je crains, c’est de mourir avant que l’affaire du jeune homme si digne de vos bontés soit entamée. Il faut avoir toutes les pièces du procès, sans en excepter une ; après quoi on prendra le parti que votre prudence et celle des autres sages jugeront le plus convenable.

 

          J’écris à madame la duchesse d’Enville. Je vous prie de lui demander à voir ma lettre, et de me dire si la vivacité de ma jeunesse ne m’a pas emporté un peu trop loin. Elle pardonnera sans doute à un cœur sensible, aussi pénétré de sa générosité que des abominables horreurs dont je lui parle.

 

          Je vais écrire à madame du Deffand ; j’écrirai aussi à M. de Goltz. M. de Condorcet dit qu’il aura les pièces à Paris. Je fais mille efforts pour les avoir d’Abbeville ; ce que j’en ai n’est pas suffisant, et on ne peut rien hasarder sans ce préalable.

 

          M. Turgot nous protègera, et certainement nous ne le compromettons point. J’aimerais mieux mourir (et ce n’est pas coucher gros) que d’abuser de son nom et de ses bontés ; il doit en être bien persuadé ; et, quand mon cher ange, le verra, il le confirmera dans cette sécurité.

 

          Si vous me demandez ce que je fais dans les intervalles que me laisse cette épineuse et exécrable affaire, vous le saurez bientôt, mon cher ange, et vous verrez ce que peut encore un jeune homme de quatre-vingt et un ans, quand il veut vous amuser et vous plaire.

 

          Je ne sais si d’Hornoy, dans ces commencements, aura le temps de prendre des mesures avec vous pour la résurrection de notre jeune homme. Rien ne presse encore ; il faut attendre que la procédure arrive. Vous croyez bien que je ne paraîtrai pas m’en mêler ; mes services secrets sont nécessaires, mais mon nom est à craindre.

 

          Je voudrais bien que vous pussiez rencontrer M. le marquis de Condorcet, et causer avec lui sur cet événement infernal.

 

          Quoi qu’il arrive, cette entreprise coûtera beaucoup et a déjà coûté ; mais on ne peut mieux employer son argent. Vous m’avez mis, par votre attention charmante (1), en état de faire ce que l’humanité exige de moi. Plût à Dieu que M. le maréchal de Richelieu voulût en user comme vous ! Il me doit beaucoup. Son intendant me mande que l’affaire de madame de Saint-Vincent, l’empêche de me soulager. Cette affaire est bien désagréable ; il valait mieux peut-être s’accommoder avec la famille pour quelque argent, ce qui eût été très facile, que de s’exposer, à soixante-dix-huit ans, aux discours de tout Paris et de l’Europe, et surtout de plusieurs gens de lettres très accrédités qui se plaignent de lui, et qui ne pardonnent point : cela me fâche. Le marquis de Vence l’appelle dans ses lettres l’antique Alcibiade ; c’est un nom que je lui avais donné dans mes goguettes, quand il n’était point antique. Le sarcasme retombe un peu sur moi, et cela me fâche encore.

 

          Les enquêtes de Paris sont fâchées aussi ; mais la grand’chambre doit être bien aise. Le grand-conseil me paraît demander de petites modifications nécessaires. Je me trouve entre mon neveu Mignot et mon neveu d’Hornoy. Je les aime tous deux, parce qu’ils ont tous deux l’âme très honnête. J’aime la besogne de M. de Maurepas, dans cet arrangement difficile. Il a rempli les vœux du public, et, en rétablissant le parlement, il n’a donné aucune atteinte à l’autorité royale. Voilà certainement l’aurore d’un beau règne. M. de Maurepas commence mieux que le cardinal de Fleury ; c’est qu’il a plus d’esprit, qu’il est plus gai, et qu’il n’est point prêtre.

 

          On dit que Henri IV va paraître à la fois (2) à la comédie Italienne et à la Française, comme sur le pont Neuf. La nation sera toujours très drôle, et il est bon de lui laisser en cela ses coudées franches.

 

          Adieu, mon très cher ange ; le grand point est que madame d’Argental se porte bien. Je fais mille vœux pour sa santé ; mais à quoi les vœux d’un blaireau des Alpes peuvent-ils servir ? Ceux de l’univers entier ne servent pas d’un clou à soufflet.

 

 

1 – Le remboursement de 9,400 livres. Voyez la lettre à d’Argental du 23 septembre. (G.A.)

2 – La Partie de chasse d’Henri IV, par Collé ; Henri IV, ou la Bataille d’Ivry, drame lyrique de Durosoy, furent joués au milieu de novembre. (G.A.)

 

 

 

 

 

à MESSIEURS DE LA RÉGENCE DE MONTBÉLLIARD.

 

(1).

 

 

          Messieurs, votre lettre du 30 octobre me jette dans un funeste embarras. Vous ignorez peut-être que j’ai établi à Ferney une colonie et des manufactures qui ne peuvent subsister que par les secours que je me suis engagé à leur fournir tous les trois mois. Je n’ai point manqué jusqu’ici à mes promesses, et tout est détruit si je manque un seul paiement.

 

          Je vous prie de considérer qu’à mon âge de quatre-vingts ans, une année de délai est un siècle.

 

          Cependant mon respectueux attachement pour son altesse sérénissime l’emportera dans mon cœur sur le contre-temps cruel que j’éprouve.

 

          Je vous prie du moins de me faire payer des quartiers qui me sont dus, d’ailleurs, sur la caisse de Montbélliard ; sans quoi il me serait absolument impossible de soutenir ma maison et de vivre. Vous ne voudrez pas réduire ma vieillesse à l’indigence, pour le prix du petit service que j’ai eu le bonheur de rendre à monseigneur le duc.

 

          Ayez la bonté de me mander sur quel pied vous comptez me rembourser des derniers 80,000 francs que je vous ai prêtés, quels arrangements vous prenez, quels ordres vous donnez à vos receveurs ou fermiers. Vous pouvez m’envoyer un tableau des sommes et des échéances, signé de vous. Il n’y a rien que je ne fasse pour témoigner mon entier dévouement à son altesse sérénissime et pour vous plaire. J’ai l’honneur d’être, avec respect, messieurs, votre, etc.

 

 

1 – Editeurs, de Cayrol et A. François. – Nous ne garantissons pas le classement de cette lettre. (G.A.)

 

 

 

 

 

à Madame la marquise du Deffand.

 

21 Novembre 1774.

 

 

          J’ai encore cette fois-ci, madame, un bon thème pour vous écrire. Ce thème n’est ni le parlement, ni le grand-conseil, ni la conduite noble et sage du ministère dans cette affaire épineuse ; ce thème n’est point Orphée ou Azolan (1), et les doubles croches de la musique nouvelle. Ce n’est point Henri IV qui va paraître, dit-on, à la comédie Française et à l’Italienne, comme sur le pont Neuf, au milieu de son peuple. Je souhaite qu’il y paraisse avec beaucoup d’esprit, car il en avait ; il faisait de ces réparties que la postérité n’oubliera jamais ; et sans doute on ne fera point dire à Henri IV des choses communes. Mon thème n’est pas le sacre du roi à Reims, car il est né tout sacré, et il n’a pas besoin d’être oint pour être très cher à toute la nation. Mon thème n’est point non plus mon départ pour Paris, pour venir vous voir et vous entendre, attendu que je ne puis sortir de mon lit avec mes quatre-vingt et un ans, douze pieds de neige, et perdant mes yeux et mes oreilles. Je voudrais vous demander si vous serez assez heureuse cet hiver pour jouir de la société de madame la duchesse de Choiseul.

 

          Mais le principal sujet de ma lettre est de vous remercier, du fond de mon cœur et de toutes mes forces (si j’ai des forces), de l’humanité et de la bonté avec laquelle vous êtes entrée dans l’affaire dont M. d’Argental vous a parlé (2). Il me mande que vous voulez bien la solliciter auprès de madame la duchesse d’Enville. Je sais qu’elle n’attend pas qu’on la prie, quand il s’agit de faire du bien ; c’est l’âme la plus généreuse et la plus noble qui soit au monde. Les éloges que vous donnez à sa belle action, madame, seront sa récompense ; car il en faut pour la vertu.

 

          L’affaire qu’elle protège ne peut être encore sur le tapis. Il y faut bien des préliminaires. Vous savez que dans ce monde-ci le mal arrive toujours à bride abattue ; le bien marche à pied, et est boiteux des deux jambes. Ce qu’on demande est assurément de la plus grande justice ; mais cela ne suffit pas. Comme justice a besoin d’aide, je n’en connais point de plus puissante que celle de madame la duchesse d’Enville. L’affaire intéresse, ce me semble, toutes les familles. Il n’y a point de père et de mère dont les fils ne puissent être exposés à la même aventure. Ces folies passagères, qu’on doit ignorer, arrive tous les ans dans les régiments, dans toutes les garnisons. Vous savez de quoi il s’agit. Le jeune homme pour qui on s’emploie est entièrement innocent. Il est vrai que je suis un peu récusable, et que je passe pour être bien indulgent sur ces intérêts ; mais qui ne l’est pas aujourd’hui ? Ce siècle s’est un peu formé : on ne pense plus comme on pensait au douzième siècle, ou plutôt comme on ne pensait pas.

 

          Au reste, vous croyez bien que je ne paraîtrai point dans cette affaire, il ne m’appartient pas de m’en mêler. Je ne vous écris, madame, que pour vous remercier clandestinement, et pour vous dire que, de près ou de loin, je vous serai dévoué jusqu’au dernier moment de ma vie avec l’attachement le plus tendre et le plus respectueux.

 

 

1 – Pièce jouée à l’Opéra le 15 novembre. (G.A.)

2 – L’affaire d’Etallonde. (G.A.)

 

 

 

 

 

à Madame la duchesse d’Enville.

 

26 Novembre 1774.

 

 

          Madame, j’ai appris par M d’Argental l’action généreuse que vous daignez faire, et je n’en ai point été surpris : il n’est pas dans votre nature d’agir autrement. Vous rendez un service nouveau à l’innocence et à l’humanité entière. Pour moi, je dois me taire, me cacher et vous admirer.

 

          J’attends les papiers nécessaires. J’en ai assez pour être convaincu de la frivolité et du ridicule des accusations. Le jugement atroce qui ne passa que de deux voix est mille fois pire que celui des Calas. Il n’y avait pas certainement de quoi fouetter un page. Il est bien vrai qu’on n’avait pas ôté de loin son chapeau à des capucins, qu’on avait récité devant une seule personne les litanies de Rabelais, dédiées à un cardinal, et imprimées avec privilège du roi. Il est vrai qu’on avait chanté une mauvaise chanson de corps-de-garde, faite il y a cent ans ; il est vrai encore qu’on avait récité l’Ode à Priape de Piron, que vous ne connaissez pas, madame, et pour laquelle le feu roi avait donné à Piron une pension de quinze cents livres sur sa cassette.

 

          Il n’y avait pas là de quoi condamner deux jeunes gentilshommes, d’environ dix-sept ans, au plus épouvantable des supplices, de quoi leur faire subir la question ordinaire et extraordinaire, de quoi leur couper la main qui n’avait pas ôté le chapeau devant des capucins pendant la pluie, de quoi leur arracher la langue avec des tenailles, de quoi jeter leurs corps tout vivants dans les flammes.

 

          Un seul homme (1) détermina les juges à être assassins et cannibales, afin de passer pour chrétiens.

 

          Je ne doute pas, madame, que vous ne fassiez entendre enfin la pitié, la raison, l’humanité, la justice ; tout cela est digne de vous, tout cela sera votre ouvrage.

 

          Je suis persuadé que vous toucherez M. le comte de Maurepas. Il a l’âme noble et grande, comme vous ; il saura bien faire réussir une si juste entreprise, sans se compromettre. On n’abusera point de vos bontés ; on ne fera aucune démarche avant d’avoir toutes les pièces nécessaires. Je me jette à vos pieds au nom de l’humanité.

 

 

1 – M. Pasquier. (K.)

 

 

 

 

 

à M. le baron Thomassin de Juilly.

 

A Ferney, 27 Novembre 1774 (1).

 

 

          Vous rajeunissez, monsieur, un octogénaire en lui faisant lire votre poème de la France illustre par les Arts, et vous vous mettez au rang de ceux qui l’illustrent. Vous élevez un nouveau trophée à la gloire des Muses, qui fera le désespoir de ce citoyen de Genève qui se sert de leurs armes pour les combattre, et de tant de petits détracteurs qui croient se faire remarquer en s’efforçant , comme la couleuvre, de ronger la lime. Tout ce que vous écrivez, monsieur, est plein de sentiment et de vérité ; votre éloquence est douce et persuasive, et je sens par moi-même que Fontenelle a eu raison de vous écrire dans ses dernières années : « Je m’aperçois, en lisant vos ouvrages, que le cœur ne vieillit point. »

 

          Il vous appartient sans doute, plus qu’à personne, de faire l’éloge du maréchal de Catinat, puisque vous vous distinguez, à son exemple, par les armes et par la littérature. Je ne puis qu’applaudir à vos travaux, monsieur, et peut-être, si ma santé me le permet, je serai cet été l’un de vos juges. Je suis fâché de ne pouvoir vous fournir aucuns éclaircissements sur votre héros. Vous savez que nous avons fait serment de ne nous mêler en aucune manière des ouvrages que l’on compose pour les prix. Je serai charmé que vous soyez couronné, et, pour l’être, vous n’avez assurément besoin que de vous-même. J’ai en main les garants de vos succès et de votre triomphe. J’ai l’honneur d’être, avec toute l’estime qui vous est due, monsieur, etc.

 

 

1 – Editeurs, de Cayrol et A. François. (G.A.)

 

 

 

 

 

 

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