CORRESPONDANCE - Année 1773 - Partie 16

Publié le par loveVoltaire

CORRESPONDANCE - Année 1773 - Partie 16

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à M. Marin.

 

24 Juillet 1773 (1).

 

 

          Vous aurez probablement par la première poste, mon cher ami, quelque chose sur les révolutions de l’Inde et même sur les révolutions du bailliage du Palais. Il me paraît démontré que M. de Morangiés est entièrement innocent et s’est très mal conduit, que Linguet ne s’est guère conduit mieux, que le bailliage s’est conduit encore plus mal, et que, si cette affaire était restée entre les mains de M. de Sartines, elle aurait été entièrement éclaircie en cinq ou six jours. Il y a bientôt trois ans qu’elle dure, et elle restera encore obscure après le jugement.

 

          Je vous prie de m’envoyer le dernier mémoire de Linguet en faveur du chirurgien Ménager. Je vous embrasse de tout mon cœur.

 

          Voulez-vous bien faire parvenir cette lettre à M d’Alembert ?

 

 

1 – Editeurs, E. Bavoux et A. François. (G.A.)

 

 

 

 

 

à M. Marmontel.

 

A Ferney, 24 Juillet 1773.

 

 

          Soit que les commentaires des anciennes tragédies vous occupent, mon cher confrère, soit que vous donniez des lois aux Incas (qui, par parenthèse, sont vengés aujourd’hui (1) par messieurs du Chili), soit que vous instruisiez nos jeunes princesses par quelque conte moral, où vous mêlez l’utile dulci, je vous prie instamment de répondre le plus tôt que vous pourrez à ma requête, la voici :

 

          Vous savez qu’un Père de l’Eglise, nommé l’abbé Sabatier, nous accuse, vous, M. d’Alembert, M. Thomas et moi, e tutti quanti, d’être un peu hérétiques, ou du moins tombés dans des erreurs qui sentent l’hérésie. Des gens de bien se sont laissé séduire par cette horrible accusation. L’intérêt de la religion exige qu’on démasque nos ennemis, qui sont hérétiques eux-mêmes.

 

          J’ai entre les mains le système de Spinosa (2), éclairci et commenté par M. l’abbé Sabatier, écrit tout entier de sa main, et signé Bathesabit, ce qui est à peu près l’anagramme de son nom. Vous avez plusieurs de ses lettres ; je vous prie de me les envoyer ; opportet cognosci malos. Confiez ce petit paquet à M. Marin, qui me le fera tenir sur-le-champ.

 

          Mes occupations et mes souffrances ne me permettent pas de vous en dire davantage ; je me borne à vous assurer que je serai toujours fidèle à la bonne cause autant qu’à votre amitié.

 

 

1 – Voyez la lettre à Marmontel du 9 auguste. (G.A.)

2 – Voyez une note du Dialogue de Pégase et du Vieillard, satire. (G.A.)

 

 

 

 

 

à M. Marin.

 

Ce mercredi 28 Juillet 1773,

à quatre heures après midi,

au passage du courrier (1).

 

 

          Vous avez dû recevoir, mon cher ami, ou vous recevrez, ou vous demanderez chez M. de Sartines un paquet que je vous ai dépêché ce matin, et qui contient une histoire des dernières révolutions de l’Inde et du procès de M. de Lally. J’y ai joint, comme je vous l’ai mandé un précis historique du procès de M. de Morangiés.

 

          Si vous êtes content de l’Inde, demandez permission de faire imprimer ce petit ouvrage.

 

          Mais, pour le Précis du procès de M. de Morangiés (2), je vous prie de le bien cacher, quand même vous en seriez content. Il faut y changer bien des choses, surtout depuis que le dernier mémoire de Lacroix a paru. Il donne un démenti formel à Linguet. On ne sait plus où l’on en est. Serait-il possible que Linguet fût assez fou et même assez malhonnête homme pour accuser le bailli du Palais d’avoir reçu des pâtés, sans en avoir des preuves démonstratives ? Attendons, je vous en prie. – Le courrier part.

 

 

1 – Editeurs, E. Bavoux et A. François. (G.A.)

2 – Voyez les Fragments sur l’Inde et le Précis. (G.A.)

 

 

 

 

 

à Madame la marquise du Deffand.

 

30 Juillet 1773.

 

 

          Vous avez sans doute, madame, trouvé fort mauvais que je ne vous aie point écrit, et que je ne vous aie point remerciée de m’avoir fait connaître M. de Lisle, qui, par son esprit et son attachement pour vous, méritait bien que je me hâtasse de vous faire son éloge. Ce n’est pas que la foule des princes et des princesses de Savoie et de Lorraine, ou de Lorraine et de Savoie, qui étonnent la Suisse par leur affluence, m’ait pris mon temps ; ce n’est pas que Genève, encore plus étonnée que le reste de la Suisse, m’ait vu à ses bals et à ses fêtes : vous sentez bien que tout ce fracas n’est pas fait pour moi ; mais je n’ai pas eu un instant dont je pusse disposer, et je veux vous dire de quoi il est question.

 

          Les parents de M. de Lally, qui se trouvent dans une situation très équivoque et très désagréable, se sont imaginé que je pourrais rendre quelques services à sa mémoire. Ils m’ont envoyé leurs papiers : il m’a fallu étudier ce procès énorme, qui a duré trois ans, et qui a fini enfin d’une manière si funeste.

 

          J’ai trouvé qu’il n’y avait pas plus de preuves contre lui que contre les Calas, et que les assassins du chevalier de La Barre avaient à se reprocher le sang de Lally, que tout s’oublie, qu’on ne s’intéresse ni à Louis XIV ni à Henri IV, et qu’il faut toujours piquer la curiosité de nos Welches par quelque chose de nouveau, j’ai fait un petit précis des révolutions de l’Inde, à la fin duquel la catastrophe de Lally s’est trouvée naturellement.

 

          Voilà, madame, ce qui m’a occupé jour et nuit, et, quoique j’aie près de quatre-vingts ans, c’est le travail qui m’a le plus coûté dans ma vie.

 

          Peut-être, dans l’indifférence où vous paraissez être pour les choses de ce monde, vous ne vous intéressez point du tout à ce qui s’est passé dans l’Inde et dans le parlement ; nos sottises et nos désastres à Pondichéry et dans Paris peuvent fort bien ne vous pas toucher ; aussi je me garderai bien de vous envoyer cette petite histoire, que j’ai composée pourtant pour le petit nombre de personnes qui ont le sens droit comme vous, et qui aiment, comme vous, la vérité.

 

          Je me suis mis à juger les vivants et les morts. J’ai fait un Précis historique du procès de M. de Morangiés, et je ne suis pas plus de l’avis du bailli du Palais que je n’ai été de l’avis du parlement dans tout ce qu’il a fait depuis le temps de la Fronde, excepté quand il a renvoyé les jésuites. Mais soyez bien sûre que vous n’aurez ni Morangiés ni Lally, à moins que vous ne l’ordonniez positivement.

 

          J’oserais mettre encore dans mon marché que je voudrais que vous pensassiez comme moi sur ces deux objets ; mais ce serait trop demander. Il faut laisser une liberté tout entière aux personnes qu’on prend pour juges, et ne les point révolter par trop d’enthousiasme.

 

          Il est bon d’avoir votre suffrage, mais je veux l’avoir par la force de la vérité ; et je ne vous prierai pas même d’avoir la plus légère complaisance. Tout ce que je crains, c’est de vous ennuyer ; mais, après tout, les objets que je vous présente valent bien tous les rogatons de Paris, et tous les misérables journaux que  vous vous faites lire pour attraper la fin de la journée.

 

          Il me semble qu’il y a un roman intitulé les Journées amusantes (1) ; ce ne peut être en effet qu’un roman. Les journées heureuses seraient une fable encore plus incroyable. Vous les méritiez, ces journées heureuses ; mais on n’a que des moments. J’aurais du moins des moments consolants, si je pouvais vous faire ma cour.

 

 

 

1 – Par madame de Gomez. (G.A.)

 

 

 

 

à M. Parfaict.

 

A Ferney, 31 Juillet 1773.

 

 

          On ne peut être, monsieur, plus sensible que je le suis au mérite de votre ouvrage (1), à celui d’un travail si long et si pénible, et à la bonté que vous avez eue de m’en faire part. Je vois que vous avez déterré trente mille pièces de théâtre, sans compter celles qui paraîtront et disparaîtront avant que votre ouvrage soit achevé d’imprimer. Votre livre sera également utile aux amateurs des anciens et des modernes. On dira peut-être que parmi environ quarante mille ouvrages dramatiques, il n’y en a pas cent de véritablement bons ; mais il faut que le bon soit rare. Peut-être dans quarante mille tableaux n’y a-t-il pas plus de cent chefs-d’œuvre.

 

          Quoi qu’il en soit, vous rendez service aux lettres, et je vous en remercie de tout mon cœur, en mon particulier. J’ai l’honneur d’être avec tous les sentiments que je vous dois, monsieur, etc.

 

 

1 – Dramaturgie générale, ouvrage resté inédit. (G.A.)

 

 

 

 

 

à M. le marquis de Condorcet.

 

4 Auguste 1773 (1).

 

 

          Je vous adresse, monsieur, mes remerciements (2), en droiture, comme vous me l’ordonnez.

 

          Je n’avais jamais entendu parler de cette illustre assemblée des oies, qui ne sont pas du Capitole. Je sais seulement que celui qui se moque d’eux n’était qu’un canard enroué, qui croyait avoir la voix plus belle que celle d’Homère et de Sophocle. C’est de lui que sont venues les comédies de la Passion et les moralités de la mère Sotte.

 

          Nous avons ici beaucoup de Languedociens d’auprès de Toulouse ; mais personne ne connait la fête des ânes et des mulets. Il faut qu’elle soit imitée de celle des chevaux, sur lesquels on jette de l’eau bénite à Rome, à la porte de l’église de Saint-Antoine.

 

          Si Rome fait cet honneur aux chevaux, il est juste que Toulouse, qui n’est qu’une capitale de province, ne fête que des ânes. Il faut avouer que les vaches de M. Legentil (3) sont encore au-dessus des mulets et des chevaux. M. Scragton, qui a servi longtemps dans l’Inde et sur le Gange, est entièrement de l’avis de M. Legentil. Il est étonné de la facilité avec laquelle les Brames calculent les éclipses. Vous connaissez sans doute tout ce que dit M. Holwell sur les anciens Brachmanes, et sur le livre du Shasta-Sid, qui a cinq mille ans d’antiquité. Si M. Holwell ne nous a pas trompés, c’est, sans contredit, le plus ancien monument de la terre. On m’a envoyé depuis peu un petit extrait de l’ouvrage de M. Legentil, tiré du Journal des Savants. Cet extrait annonce des choses bien intéressantes. Je pourrais aussi vous faire tenir incessamment quelque chose d’assez curieux sur l’Inde.

 

          Dieu veuille que ce petit ouvrage vos parvienne.

 

          Je mettrai dans le paquet deux exemplaires, l’un pour vous, monsieur, l’autre pour M. d’Alembert.

 

          L’inclément Clément n’aura pas beau jeu à désavouer les Clémentines qu’il m’a écrites (4) : j’ai tous les originaux de sa main. Je ne crois pas qu’il y ait d’êtres si méprisables dans le monde que toute cette petite canaille de la littérature. Ils avilissent les belles-lettres autant que vous honorez les sciences.

 

          J’ai vu M. de Garville ; mais je ne l’ai point assez vu ; j’étais trop malade. Il m’a paru bien digne de votre amitié.

 

          Ce qu’on vous a dit du capitaine d’Etallonde n’est malheureusement pas vrai ; mais ce qui est assez vraisemblable, c’est qu’il peut venir un jour chez les Welches, en grande compagnie. Agréez, monsieur, les sincères assurances de mon tendre et respectueux attachement.

 

 

1 – Editeurs, de Cayrol et A. François. (G.A.)

2 – Pour l’envoi des Eloges. (A. François.)

3 – Legentil de La Galaisière, savant astronome. (A.François.)

 

 

 

 

 

à M. Marin.

 

6 Auguste 1773 (1).

 

 

          Je reçois, monsieur, votre lettre du 31 Juillet. Vous ne me dites rien du gros paquet que je vous adressai, il y a environ quinze jours, sous le couvert de M. de Sartines.

 

          Je vous envoie aujourd’hui un petit paquet sous votre propre et privé nom. Il ne contient qu’un exemplaire Lally et qu’un Morangiés ; mais cela forme une masse assez grosse pour ne pas en hasarder deux. Vous pourrez obtenir d’imprimer ces ouvrages à Paris, si vous l’entreprenez ; car il me semble que vous venez aisément à bout de ce que vous voulez. En attendant, je continuerai à vous faire des envois chaque poste.

 

          Non seulement les mémoires de M. de Tolendal sont venus trop tard, mais il n’aurait pas été possible d’en faire usage, en quelque temps qu’on me les eût adressés. Aucun des faits allégués dans ces mémoires n’est prouvé, et dans un tel ouvrage on ne doit parler que les preuves à la main. On parle dans cet écrit d’un doyen des substituts est comptée pour rien. C’est aux conclusions du parquet que l’on s’en tient ; encore ne sont-elles pas mises au rang des voix des juges. Le parquet propose, et les juges disposent.

 

          Le mémoire dit que le parlement envoya au roi pour le prier de ne point faire grâce ; cela est de la plus insigne fausseté.

 

          A l’égard d’un Lally roi d’Irlande en 327, c’est une discussion que je laisse à M. d’Hozier.

 

          Je vous dirai encore que jamais je n’attaquerai l’honneur de M. de Bussy, ni d’aucun des officiers qui ont servi dans l’Inde. Ce serait une extravagance atroce et impardonnable, qui ne servirait qu’à rendre la mémoire de M. de Lally odieuse ; et je déclare d’avance que si on veut flétrir la réputation de tous ces officiers dans l’histoire de la guerre de l’Inde, que M. de Tolendal dit être prête à paraître, c’est le plus mauvais parti et le plus dangereux que l’on puisse prendre.

 

          Le motif de madame de La Heuze et de M. de Tolendal est très louable ; mais la manière dont ils paraissent vouloir s’y prendre ne serait pas prudente. Ils craignent que le public n’attribue la perte de Pondichéry aux caprices et aux emportements que tout le monde, sans exception, a reprochés à Lally ; il me semble que cette crainte est très mal fondée. Les Fragments sur l’Inde (2) disent expressément le contraire. Je vous embrasse du meilleur de mon cœur, et je vous fais juge entre M. de Tolendal et moi.

 

 

1 – Editeurs, E. Bavoux et A. François. (G.A.)

2 – Voyez Œuvres complètes, t. XLVII. (A. François.)

 

 

 

 

 

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