THÉÂTRE - Les lois de Minos - Partie 3

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THÉÂTRE - Les lois de Minos - Partie 3

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LES LOIS DE MINOS.

 

 

 

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PERSONNAGES.

 

 

 

 

TEUCER               roi de Crète.

MÉRIONE            Archontes.

DICTIME              Archontes.

PHARÈS                 Grand scarificateur.

AZÉMON              Guerriers de Cydonie.

DATAME             Guerriers de Cydonie.

ASTÉRIE              Captive.

UN HÉRAUT.

PLUSIEURS GUERRIERS CYDONIENS

SUITE, etc.

 

 

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La scène est à Gortine, ville de Crète.

 

 

 

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ACTE PREMIER.

 

 

 

Le théâtre représente les portiques d’un temple,

des tours sur les côtés, des cyprès sur le devant.

 

 

 

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SCÈNE I.

 

 

 

TEUCER, DICTIME.

 

 

TEUCER.

 

Quoi ! toujours, cher ami, ces archontes, ces grands,

Feront parler les lois pour agir en tyrans (1) !

Minos, qui fut cruel, a régné sans partage ;

Mais il ne m’a laissé qu’un pompeux esclavage,

Un titre, un vain éclat, le nom de majesté,

L’appareil du pouvoir, et nulle autorité.

J’ai prodigué mon sang, je règne, et l’on me brave.

Ma pitié, ma bonté pour cette jeune esclave

Semble dicter l’arrêt qui condamne ses jours ;

Si je l’avais proscrite, elle aurait leur secours.

Tel est l’esprit des grands depuis que la naissance

A cessé de donner la suprême puissance ;

Jaloux d’un vain honneur, mais qu’on peut partager,

Ils n’ont choisi des rois que pour les outrager (2)

 

DICTIME.

 

Ce trône a ses périls ; je les connais sans doute ;

Je les ai vus de près ; je sais ce qu’il en coûte.

J’aimais Idoménée ; il mourut exilé

En pleurant sur un fils par lui-même immolé (3) :

Par le sang de ce fils il crut plaire à la Crète ;

Mais comment subjuguer la fureur inquiète

De ce peuple inconstant, orageux, égaré,

Vive image des mers dont il est entouré ?

Ses flots sont élevés, mais c’est contre le trône ;

Une sombre tempête en tout temps l’environne.

Le sort vous a réduit à combattre à la fois

Les durs Cydoniens et vos jaloux Crétois,

Les uns dans les conseils, les autres par les armes ;

Et chaque instant pour vous redouble nos alarmes :

Hélas ! des meilleurs rois c’est souvent le destin ;

Leurs pénibles travaux se succèdent sans fin :

Mais que votre pitié pour cette infortunée,

Par le cruel Pharès à mourir condamnée,

N’ait pas, à votre exemple, attendri tous les cœurs ;

Que ce saint homicide ait des approbateurs ;

Qu’on ait justifié cet usage exécrable ;

C’est là ce qui m’étonne, et cette horreur m’accable.

 

TEUCER.

 

Que veux-tu ? ces guerriers sous les armes blanchis

Vieux, superstitieux, aux meurtres endurcis,

Destructeurs des remparts où l’on gardait Hélène,

Ont vu d’un œil tranquille égorger Polyxène.

Ils redoutaient Calchas ; ils tremblent à mes yeux

Sous un Calchas nouveau, plus implacable qu’eux.

Tel est l’aveuglement dont la Grèce est frappée :

Elle est encor barbare ! et de son sang trempée,

A des dieux destructeurs elle offre ses enfants :

Ses fables sont nos lois, ses dieux sont nos tyrans.

Thèbes, Mycène, Argos, vivront dans la mémoire ;

D’illustres attentats ont fait toute leur gloire.

La Grèce a des héros, mais injustes, cruels,

Insolents dans le crime, et tremblants aux autels.

Ce mélange odieux m’inspire trop de haine.

Je chéris la valeur, mais je la veux humaine.

Ce sceptre est un fardeau trop pesant pour mon bras,

S’il le faut soutenir par des assassinats :

Je suis né trop sensible ; et mon âme attendrie

Se soulève aux dangers de la jeune Astérie ;

J’admire son courage, et je plains sa beauté.

Ami, je crains les dieux ; mais dans ma piété

Je croirais outrager leur suprême justice,

Si je pouvais offrir un pareil sacrifice.

 

DICTIME.

 

On dit que de Cydon les belliqueux enfants

Du bond de leurs forêts viendront dans peu de temps

Racheter leurs captifs, et surtout cette fille

Que le sort des combats arrache à sa famille.

On peut traiter encore ; et peut-être qu’un jour

De la paix parmi nous le fortuné retour

Adoucirait nos mœurs, à mes yeux plus atroces

Que ces fiers ennemis qu’on nous peint si féroces.

Nos Grecs sont bien trompés : je les crois glorieux

De cultiver les arts, et d’inventer des dieux ;

Cruellement séduits par leur propre imposture,

Ils ont trouvé des arts, et perdu la nature.

Ces durs Cydoniens (4), dans leurs antres profonds,

Sans autels et sans trône, errants et vagabonds,

Mais libres, mais vaillants, francs, généreux, fidèles,

Peut-être ont mérité d’être un jour nos modèles ;

La nature est leur règle, et nous la corrompons.

 

TEUCER.

 

Quand leur chef paraîtra, nous les écouterons ;

Les archontes et moi, selon nos lois antiques,

Donnerons audience à ces hommes rustiques :

Reçois-les, et surtout qu’ils puissent ignorer

Les sacrés attentats qu’on ose préparer.

Je ne te cèle point combien mon âme émue

De ces Cydoniens abhorre l’entrevue.

Je hais, je dois haïr ces sauvages guerriers,

De ma famille entière insolents meurtriers ;

J’ai peine à contenir cette horreur qu’ils m’inspirent ;

Mais ils offrent la paix où tous mes vœux aspirent ;

J’étoufferai la voix de mes ressentiments,

Je vaincrai mes chagrins, qui résistaient au temps :

Il en coûte à mon cœur, tu connais sa blessure ;

Ils vont renouveler ma perte et mon injure.

Mais faut-il en punir un objet innocent ?

Livrerai-je Astérie à la mort qui l’attend ?

On vient. Puissent les dieux, que ma justice implore,

Ces dieux trop mal servis, ces dieux qu’on déshonore,

Inspirer la clémence, accorder à mes vœux

Une loi moins cruelle et moins indigne d’eux !

 

 

1 – « Je crains, écrivait d’Alembert à Voltaire, que les amateurs de l’ancien parlement ne trouvent dans cette pièce, dès le premier acte, et même dès les premiers vers, des choses qui leur déplairont, et que l’auteur, en se mettant à la merci des sots, ne les ait pas assez ménagés. » (G.A.)

 

2 – Il ne faut pas s’imaginer qu’il y eût en Grèce un seul roi despotique. La tyrannie asiatique était en horreur ; ils étaient les premiers magistrats, comme encore aujourd’hui vers le septentrion nous voyons plusieurs monarques assujettis aux lois de leur république. On trouve une grande preuve de cette vérité dans l’Œdipe de Sophocle, quand Œdipe, en colère contre Créon, crie : Thèbes ! Créon dit : « Thèbes ! il m’est permis, comme à vous, de crier, Thèbes ! Thèbes ! » Et il ajoute « qu’il serait bien fâché d’être roi que sa condition est beaucoup meilleure que celle d’un monarque qu’il est plus libre et plus heureux. » Vous verrez les mêmes sentiments dans l’Electre d’Euripide, dans les Suppliantes, et dans presque toutes les tragédies grecques. Leurs auteurs étaient les interprètes des opinions et des mœurs de toute la nation. (Voltaire.)

 

3 – Le parricide consacré d’Idoménée en Crète n’est pas le premier exemple de ces sacrifices abominables qui ont souillé autrefois presque toute la terre. Voyez les notes suivantes. (Voltaire.)

 

4 – La petite province de Cydon est au nord de l’île de Crète. Elle défendit longtemps sa liberté, et fut enfin assujettie par les Crétois, qui le furent ensuite à leur tour par les Romains, par les empereurs grecs, par les Sarrasins, par les croisés, par les Vénitiens, par les Turcs. Mais par les Turcs le seront-ils ? (Voltaire.)

 

 

 

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SCÈNE II.

 

 

TEUCER, DICTIME ; le pontife PHARÈS avance avec

LE SACRIFICATEUR à sa droite : Le ROI est à sa

gauche, accompagné des ARCHONTES de la Crète.

 

 

 

 

 

PHARÈS, au roi et aux archontes.

 

Prenez place, seigneurs, au temple de Gortine (1) ;

Adorez et vengez la puissance divine.

 

 

(Ils montent sur une estrade, et s’asseyent

dans le même ordre. Pharès continue.)

 

 

Prêtres de Jupiter, organes de ses lois,

Confidents de nos dieux, et vous, roi des Crétois,

Vous, archontes vaillants, qui marchez à la guerre

Sous les drapeaux sacrés du maître du tonnerre,

Voici le jour de sang, ce jour si solennel

Où je dois présenter aux marches de l’autel

L’holocauste attendu, que notre loi commande.

De sept ans en sept ans nous devons en offrande

Une jeune captive aux mânes des héros ;

Ainsi dans ses décrets nous l’ordonna Minos,

Quand lui-même il vengeait sur les enfants d’Egée

La majesté des dieux, et la mort d’Androgée.

Nos suffrages, Teucer, vous ont donné son rang :

Vous ne le tenez point des droits de votre sang ;

Nous vous avons choisi quand par Idoménée

L’île de Jupiter se vit abandonnée.

Soyez digne du trône où vous êtes monté ;

Soutenez de nos lois l’inflexible équité.

Jupiter veut le sang de la jeune captive

Qu’en nos derniers combats on prit sur cette rive.

On la croit de Cydon. Ces peuples odieux.

Ennemis de nos lois, et proscrits par nos dieux,

Des repaires sanglants de leurs antres sauvages,

Ont cent fois de la Crète infesté les rivages ;

Toujours en vain puni, ils ont toujours brisé

Le joug de l’esclavage à leur tête imposé.

Remplissez à la fin votre juste vengeance.

Une épouse, une fille à peine en son enfance,

Aux champs de Bérécinthe, en vos premiers combats,

Sous leurs toits embrasés mourantes dans vos bras,

Demandent à grands cris qu’on apaise leurs mânes.

Exterminez, grands dieux, tous ces peuples profanes !

Le vil sang d’une esclave à nos autels versé,

Est d’un bien faible prix pour le ciel offensé.

C’est du moins un tribut que l’on doit à mon temple ;

Et la terre coupable a besoin d’un exemple.

 

TEUCER.

 

Vrais soutiens de l’Etat, guerriers victorieux,

Favoris de la gloire, et vous prêtres des dieux,

Dans cette longue guerre où la Crète est plongée,

J’ai perdu ma famille, et ce fer l’a vengée ;

Je pleure encor sa perte : un coup aussi cruel

Saignera pour jamais dans ce cœur paternel.

J’ai dans les champs d’honneur immolé mes victimes ;

Le meurtre et le carnage alors sont légitimes ;

Nul ne m’enseignera ce que mon bras vengeur

Devait à ma famille, à l’Etat, à mon cœur :

Mais l’autel ruisselant du sang d’une étrangère

Peut-il servir la Crête, et consoler un père

Plût aux dieux que Minos, ce grand législateur,

De notre république auguste fondateur,

N’eût jamais commandé de pareils sacrifices !

L’homicide en effet rend-il les dieux propices ?

Avons-nous plus d’Etats, de trésors et d’amis,

Depuis qu’Idoménée eut égorgé son fils ?

Guerriers, c’est par vos mains qu’aux feux vengeurs en proie,

J’ai vu tomber les murs de la superbe Troie.

Nous répandons le sang des malheureux mortels.

Mais c’est dans les combats, et non point aux autels.

Songez que de Calchas et de la Crète unie

Le ciel n’accepta point le sang d’Iphigénie (2).

Ah ! si pour nous venger le glaive est dans nos mains,

Cruels aux champs de Mars, ailleurs soyons humains ;

Ne peut-on voir la Crète heureuse et florissante

Que par l’assassinat d’une fille innocente ?

Les enfants de Cyron seront-ils plus soumis ?

Sans en être plus craints, nous serons plus haïs.

Au souverain des dieux rendons un autre hommage ;

Méritons ses bontés, mais par notre courage :

Vengeons-nous, combattons ; qu’il seconde nos coups ;

Et vous, prêtre des dieux, faites des vœux pour nous.

 

PHARÈS.

 

Nous les formons ces vœux ; mais ils sont inutiles

Pour les esprits altiers et les cœurs indociles.

La loi parle, il suffit : vous n’êtes en effet

Que son premier organe et son premier sujet ;

C’est Jupiter qui règne : il veut qu’on obéisse ;

Et ne n’est pas à vous de juger sa justice.

S’il daigna devant Troie accorder un pardon

Au sang que dans l’Aulide offrait Agamemnon,

Quand il veut, il fait grâce : écoutez en silence

La voix de sa justice ou bien de sa clémence ;

Il commande à la terre, à la nature, au sort ;

Il tient entre ses mains la naissance et la mort.

Quel nouvel intérêt vous agite et vous presse ?

Nul de nous ne montra ces marques de faiblesse

Pour le dernier objet qui fut sacrifié ;

Nous ne connaissons point cette fausse pitié.

Vous voulez que Cydon cède au jour de la Crète ;

Portez celui des dieux dont je suis l’interprète ;

Mais voici la victime (3).

 

(On amène Astérie couronnée de fleurs et enchaînée.)

 

 

 

1 – La ville de Gortine était la capitale de la Crète, où l’on avait élevé le fameux temple de Jupiter. (Voltaire.)

 

2 – Plusieurs anciens auteurs assurent qu’Iphigénie fut en effet sacrifiée : d’autres imaginèrent la fable de Diane et de la biche. Il est encore plus vraisemblable que, dans ces temps barbares, un père ait sacrifié sa fille, qu’il ne l’est qu’une déesse, nommée Diane, ait enlevé cette victime, et mis une biche à sa place. Mais cette fable prévalut ; elle eut cours ans toute l’Asie comme dans toute la Grèce, et servit de modèle à d’autres fables. (Voltaire.)

 

3 – Tantôt Pharès apparaissait à Voltaire sous les traits de l’évêque de Cracovie, tantôt sous la figure de Christophe de Beaumont, archevêque de Paris. (G.A.)

 

 

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