CORRESPONDANCE - Année 1772 - Partie 28

Publié le par loveVoltaire

CORRESPONDANCE - Année 1772 - Partie 28

Photo de PAPAPOUSS

 

 

 

 

 

à M. le comte de Rochefort.

 

18 Décembre 1772 (1).

 

 

          M. le comte de Rochefort et la vieille madame Dixneufans étant partis le 17 de Mâcon, selon la lettre écrite par le trio, le vieux malade de Ferney, se fondant sur cette lettre, compte que nos voyageurs seront bientôt à Paris ; par conséquent, il adresse ses remerciements dans la rue Sainte-Anne, et suppose qu’ils leur parviendront, soit à Paris, soit à Vandœuvre, et voici ce qu’il leur dit :

 

« Aimables voyageurs, vous ne verrez point jouer les Lois de Minos ; car vous serez en quartier lorsqu’on les présentera après les Rois ; mais je vous demande en grâce, encore une fois, de ne montrer ces Lois qu’à M d’Alembert. Je ne crois pas qu’il y ait la moindre allusion raisonnable à faire ; mais tout est toujours à craindre des esprits frivoles, inquiets et méchants. D’ailleurs l’exemplaire que vous avez est très incorrect, et on est obligé de refaire deux feuillets. Je sais bien que de pareilles bagatelles ne méritent pas une grande attention ; mais, comme il y a dans le monde des gens qui profitent de tout pour nuire, nous vous demandons en grâce de leur en ôter les moyens dans cette petite occasion.

 

Madame Denis remercie très respectueusement madame Dixneufans. J’en fais autant pour la troisième personne à qui j’ai l’honneur d’adresser ma lettre, et je me mets aux pieds de ma vieille. »

 

 

1 – Editeurs, de Cayrol et A. François. (G.A.)

 

 

 

 

 

à M. le maréchal duc de Richelieu.

 

A Ferney, le 21 Décembre.

 

 

Quoi ! toujours la cruelle envie

Poursuit ma réputation !

On dit qu’une nymphe jolie,

Dans ma dernière maladie,

M’a donné l’extrême-onction,

Et que j’emporte en l’autre vie

Ce peu de consolation.

Voyez l’horrible calomnie !

Seigneur, il n’appartient qu’à vous,

A votre jeunesse immortelle,

De faire encor de si beaux coups,

Et d’être entre les deux genoux

D’une coquine fraîche et belle.

Je sens que je suis au tombeau ;

Cet état me fait de la peine :

Mais il ne faut pas qu’un roseau

Vive aussi longtemps que le chêne.

 

          Mon héros exige que je lui conte le fait (1), parce qu’il veut être instruit de ce que ses sujets jeunes et vieux font dans son empire. Je lui dirai donc, comme devant Dieu, que madame Denis faisant les honneurs d’un grand dîner, je mangeais dans ma chambre un plat de légumes, ainsi que vous en usâtes quand vous honorâtes mon taudis de votre présence. Une belle demoiselle (2) de la compagnie, plus grande que madame Ménage (3) de deux doigts, plus jeune, plus étoffée, plus rebondie, vint me consoler. Les Génevois sont malins, et les calvinistes sont bien aises de jeter le chat aux jambes des papistes ; mais le fait est que cette auguste demoiselle me faisait trembler de tous mes membres, et que si je m’évanouis, c’était de crainte ou de respect.

 

          Je vous jure que j’aurais plutôt fait la scène de Sylla, de Pompée, ou de César, dont vous me parlez, que je n’aurais fait un couplet avec cette belle personne. Depuis que j’ai des lettres de capucin, je mets toutes les impostures aux pieds de mon crucifix, et je ne dis à personne : Ouvrez le loquet.

 

          Au reste, je présume toujours que les princesses de la Comédie sont partout sous vos lois, ainsi que dans leurs lits, et que vous êtes toujours le maître des autres à table, au lit, et à la guerre, comme je crois que vous l’êtes aussi au spectacle. J’ai rapetassé la Sophonisbe ; j’aurai l’honneur de vous en envoyer deux exemplaires, l’un pour vous, l’autre pour la Comédie. Je ne suis pas bien sûr que vos ports soient francs de Lyon à Paris  je sais seulement qu’ils sont exorbitants. Je vous demande vos ordres pour savoir si je dois faire partir ce paquet sous votre nom ou sous celui de M. le duc d’Aiguillon. Je suis bien sensible à toutes les peines que mon héros daigne prendre d’écarter les sifflets préparés pour les Lois de Minos.

 

          A l’égard de Sylla, cette entreprise était aisée pour le R.P. de La Rue ; elle est fort difficile pour moi. Je vous avoue que je baisse beaucoup, quoi qu’en disent mes panégyristes, et ceux de la belle demoiselle qu’on suppose avoir eu tant de bontés pour moi.

 

          Il me semble que le goût de ma chère nation est un peu changé ; et, si vous me permettez de vous le dire, je crois qu’elle n’est pas plus digne d’entendre Sylla, Pompée, et César, que je ne suis digne de les faire parler. Cependant, s’il me venait quelque idée heureuse, je l’emploierais bien vite pour vous faire ma cour ; mais les idées viennent comme elles veulent. Ma plus chère idée serait de ne pas mourir sans avoir la consolation de vous revoir encore. Je ne suis le maître ni de chasser cette idée ni de l’exécuter. Je suis bien sûr seulement que ma destinée est de vous être attaché jusqu’à la mort avec le plus tendre respect. LE VIEUX MALADE DE FERNEY, à qui l’on ait trop d’honneur.

 

 

1 – On avait dit qu’à la suite d’un tête-à-tête avec une dame, il s’était trouvé mal. (G.A.)

2 – Mademoiselle de Saussure. (G.A.)

3 – Aux pieds de laquelle Voltaire avait surpris Richelieu. (G.A.)

 

 

 

 

 

à Madame la comtesse de Saint-Point.

 

Ferney, 25 Décembre 1772.

 

 

          M. votre fils (1) veut donc que je mange tous ses fromages de Roquefort ? Il est vrai qu’ils sont excellents ; mais vous poussez vos bontés trop loin, et malheureusement je n’ai rien à vous présenter qui soit digne de vous. Notre pays ne produit que des neiges ; mais aussi elles durent très longtemps.

 

          Permettez-moi de vous souhaiter une bonne année sans neige, et accompagnée de beaucoup de fromages. J’ai l’honneur d’être avec bien du respect, madame, etc.

 

 

1 – Rochefort. (G.A.)

 

 

 

 

 

à M. le marquis de Thibouville.

 

Ferney, ce 28 Décembre 1772.

 

 

          Quand madame Denis vous épousera, il faudra bien qu’elle écrive, quand ce ne serait que pour signer son nom, à moins que son aversion pour l’écriture ne lui en donne aussi pour le sacrement du mariage.

 

          Je vous prie de me mander si vous êtes un peu content des répétitions. Je voudrais bien que notre plaidoyer (1) pût réussir. Nous avons contre nous une cabale aussi forte que celle qui accable M. de Morangiés ; mais je tiens qu’il faut être extrêmement insolent et ne s’étonner de rien.

 

          Je puis donc compter que vous avez eu la bonté de faire copier le plaidoyer conformément au dernier factum de Lekain ; mais j’ai peur que le français dans lequel il est écrit ne soit pas entendu, car il me paraît qu’on parle aujourd’hui la langue des Goths et des Vandales. Si on ne fait plus de cas de l’harmonie des vers, si on compte ses oreilles pour rien, j’espère au moins que les yeux ne seront pas mécontents. Le spectacle sera beau, majestueux et attachant. Autrefois il fallait plaire à l’esprit, à présent il faut frapper la vue. Que diraient les Anacréon, les Sophocle, les Euripide, les Virgile, les Ovide, les Catulle, les Racine et les Chaulieu, s’ils revenaient aujourd’hui sur la terre ? O tempora ! ô mores !

 

          Voulez-vous bien aussi avoir la bonté de me dire quel rôle prend Molé ? Qu’est-ce donc que cet Albert (2) ? Est-ce Albert d’Autriche ? est-ce Albert le grand ? est-ce le petit Albert ?

 

          Dupont, auteur de cette pièce, est-il le Dupont auteur des Ephémérides du citoyen ? Vous m’enverrez au diable avec mes questions, et vous ferez bien ; mais je n’en aurai pas pour vous moins d’amitié et moins de reconnaissance. Revenons en Crète ; je viens de m’apercevoir que, dans la première scène de l’acte second, on joue un peu au propos interrompu. Le Sauvage dit à Dictime :

 

Nous voulons des amis : méritez-vous de l’être ?

 

et Dictime lui réplique :

 

Je ne te réponds pas que ta noble fierté

Ne puisse de mon roi blesser la dignité.

 

Ce n’est pas répondre catégoriquement ; il faut dire :

 

Oui, Teucer en est digne, et peut-être aujourd’hui

En l’ayant mieux connu vous combattrez pour lui.

 

DATAME.

 

Nous !

 

DICTIME.

 

Vous-même. Il est temps que nos haines finissent,

Que pour leurs intérêts nos deux peuples s’unissent.

Mais je ne réponds pas, etc.

 

Cela est mieux dialogué. Vous aurez sans doute le temps de faire insérer ce petit dialogue nécessaire. Mandez-moi donc quand vous comptez épouser madame Denis, afin qu’elle vous écrive.

 

          Que vous me faites plaisir par tout ce que vous m’écrivez sur madame la duchesse d’Enville ! Je n’ai jamais douté de ses sentiments, et moins encore de son cœur. Quand le moment opportun sera arrivé, je ferai alors auprès d’elle tout ce que vous désirez. Je désire que vous soyez aussi convaincu de mon empressement à vous plaire, que je le suis moi-même de ses sentiments invariables. Il n’y a que les girouettes qui varient au gré des vents ; mais l’attachement qu’elle et moi nous vous portons ne variera jamais.

 

 

1 – Les Lois de Minos. (G.A.)

2 – On venait d’interdire la comédie de Leblanc, intitulée : Albert Ier ou Adeline. Le sujet de cette pièce était un acte de bonté et de justice de Joseph II. (G.A.)

 

 

 

Commenter cet article