CORRESPONDANCE - Année 1772 - Partie 21

Publié le par loveVoltaire

CORRESPONDANCE - Année 1772 - Partie 21

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à M. Marmontel.

 

A Ferney, 29 Septembre 1772.

 

 

          On m’a instruit, mon cher ami, du beau tour que vous m’avez joué (1). Il m’est impossible de vous remercier dignement, et d’autant plus impossible que je suis assez malade. Il ne faut pas vous témoigner sa reconnaissance en mauvais vers, cela ne serait pas juste ; mais je dois vous dire ce que je pense en prose très sérieuse : c’est qu’une telle bonté de votre part et de celle de mademoiselle Clairon, une telle marque d’amitié, est la plus belle réponse qu’on puisse faire aux cris de la canaille qui se mêle d’être envieuse. C’est une plus belle réponse encore aux Riballier et aux Coger. Soyez très certain que je suis plus honoré de votre petite cérémonie de la rue du Bac, que je ne le serais de toutes les faveurs de la cour. Je n’en fais nulle comparaison. Il y a sans doute de la grandeur d’âme à témoigner ainsi publiquement son estime et sa considération en France à un Suisse presque oublié, qui achève sa carrière entre le mont Jura et les Alpes.

 

          Il n’y a pas grand mal à être oublié, c’est même souvent un bonheur ; le mal est d’être persécuté, et vous savez combien nous l’avons été ; et par qui ? par des cuistres dignes du treizième siècle.

 

          S’il faut détester les cabales, il faut respecter l’union des véritables gens de lettres ; c’est l’unique moyen de leur donner la considération qui leur est nécessaire.

 

          Je vous remercie donc pour moi, mon cher ami, et pour la gloire de la littérature que vous avez daigné honorer dans moi.

 

          Voici mon action de grâces à mademoiselle Clairon (2). Je vous en dois une plus travaillée ; mais vous savez qu’un long ouvrage en vers demande du temps et de la santé.

 

          Je vous embrasse tendrement, mon cher ami ; mon seul chagrin est de mourir sans vous revoir. Je vous prie de présenter à mademoiselle Clairon ma petite épître écourtée.

 

 

1 – Pour fêter le buste de Voltaire, mademoiselle Clairon, habillée en prêtresse, avait récité une ode de Marmontel à la gloire du patriarche. (G.A.)

2 – Voyez aux POÉSIES MÊLÉES. (G.A.)

 

 

 

 

 

à M. le prince de Ligne.

 

A Ferney, 29 Septembre 1772.

 

 

          On dit, monsieur le prince, que les mourants prophétisent : je me trouve peut-être dans ce cas. Je fis, il y a trois mois, une assez mauvaise tragédie (1) qu’on pourra bien jouer au retour de Fontainebleau. Il s’est trouvé que c’était mot pour mot, dans deux ou trois situations, l’aventure du roi de Suède. J’en suis encore tout étonné, car en vérité je n’y entendais pas finesse.

 

          Puis donc que vous me faites apercevoir que je suis prophète, je vous prédis que vous serez ce que vous êtes déjà, un des plus aimables hommes de l’Europe, et un des plus respectables. Je vous prédis que vous introduirez le bon goût et les grâces chez une nation qui peut-être a cru jusqu’à présent que ses bonnes qualités lui devaient tenir lieu d’agréments. Je vous prédis que vous ferez connaître la saine philosophie à des esprits qui en sont encore un peu loin, et que vous serez heureux en la cultivant.

 

          Je me prédis à moi, sans être sorcier, que je vous serai attaché jusqu’au dernier moment de ma vie avec le plus tendre et le plus sincère respect. LE VIEUX MALADE DE FERNEY.

 

 

1 – Les Lois de Minos. (G.A.)

 

 

 

 

 

à M. le baron de Constant de Rebecque.

 

29 Septembre 1772.

 

 

          Le vieux malade de Ferney, monsieur, n’est pas trop exact, mais il est bien sensible ; il est pénétré de votre souvenir et de vos bontés.

 

          Nous avons eu Lekain assez longtemps. Il a joué six fois, et s’en est retourné avec de l’argent et des présents. J’aurais bien voulu que la garnison d’Huningue eût été plus près de Genève.

 

          Je me crois un peu prophète. Je fis, il y a plus de trois mois, une tragédie qui ne vaut pas grand’chose, mais qui est, à quelques différences près, la révolution de Suède. Nous attendons celle de Pologne.

 

          Il n’y a rien de nouveau en Russie, sinon un rhinocéros pétrifié qu’on a trouvé dans les sables, au soixante-cinquième degré de latitude. Ce rhinocéros, joint aux os d’éléphant qu’on rencontre souvent en Sibérie, fait présumer que ce monde est bien vieux, et qu’il a éprouvé des révolutions que le véridique Moïse n’a point connues.

 

          Voilà tout ce que je sais dans ma retraite.

 

          Vous êtes occupé actuellement à commander des évolutions à de braves gens qui ne feront, je crois, la guerre de longtemps. Vous faites très bien d’embellir votre maison de campagne auprès de Lausanne. Quand on a bien connu le monde, on conclut qu’on n’est bien que chez soi.

 

          Madame Denis vous fait mille compliments. Vous savez, monsieur, avec quels sentiments je vous suis attaché pour le reste de ma vie.

 

 

 

 

 

à M. le cardinal de Bernis.

 

A Ferney, 29 Septembre 1772.

 

 

          Je prends la liberté, monseigneur, de vous présenter un voyageur génevois, digne de toutes les bontés de votre éminence, tout huguenot qu’il est. Sa famille est une des plus anciennes de ce pays, et sa personne est une des plus aimables. Il s’appelle M. de Saussure (1). C’est un des meilleurs physiciens de l’Europe. Sa modestie est égale à son savoir. Il mérite de vous être présenté d’une meilleure main que la mienne. Je me tiens trop heureux de saisir cette occasion de vous renouveler mes hommages, et le respect avec lequel j’ai l’honneur d’être, monseigneur, etc.

 

 

1 – Horace-Bénédict de Saussure, né en 1742, mort en 1799.(G.A.)

 

 

 

 

 

à M. Lekain.

 

A Ferney, 2 octobre 1772.

 

 

          Je vous envoie peut-être trop tard, mon cher ami, cette lettre de M. d’Argental ; il me mande qu’on ne vous accorde point de délai, et qu’on est fâché que vous en ayez demandé ; il est tout naturel qu’on aime à jouir de vos talents. Je crois qu’il faut que vous partiez immédiatement après avoir lu cette lettre, et que vous fassiez la plus grande diligence. Je vous embrasse de tout mon cœur. Partez sur-le-champ.

 

 

 

 

 

à Madame la marquise du Deffand.

 

A Ferney, 4 Octobre 1772.

 

 

          J’ai bien des remords, madame, d’avoir été si longtemps sans vous écrire ; mais j’ai été malade : il m’a fallu mener Lekain tous les jours à deux lieues, pour jouer la comédie auprès de Genève ; et n’ayant rien à faire du tout, j’ai été accablé des détails les plus inquiétants.

 

          J’ai été sur le point de voir ma colonie détruite. Dès qu’on veut faire quelque bien, on est sûr de trouver des ennemis. Qu’on rende service, dans quelque genre que ce puisse être, on peut compter qu’on trouvera des gens qui chercheront à vous écraser. Faites de la prose ou des vers, bâtissez des villes, cela est égal : l’envie vous persécutera infailliblement. Il n’y a d’autre secret, pour échapper à cette harpie, que de ne jamais faire d’autre ouvrage que son épitaphe, de ne bâtir que son tombeau, et de se mettre dedans au plus vite.

 

          Quand je vous dis, madame, que j’ai bâti une petite ville assez jolie, cela est très ridicule, mais cela est très vrai. Cette ville même faisait un commerce assez considérable ; mais si on continue à me chicaner, tout périra. Pour me dépiquer, j’ai fait une Epître à Horace. Je ne vous l’envoie pas, parce que je ne sais pas si vous aimez Horace, si vous souffrez encore les vers, si vous avez envie de lire les miens. Vous n’aurez cette épître que quand vous m’aurez dit : Envoyez-la-moi. Ce n’est pas assez de prier quelqu’un à souper, il faut avoir de l’appétit.

 

          J’ai toujours mon ancien chagrin que vous connaissez. Ce chagrin m’empêchera de revoir jamais Paris. Je ne saurais souffrir les tracasseries et les factions, aussi ridicules qu’acharnées, qui règnent dans cette Babylone où tout le monde parle sans s’entendre. Je m’en tiens à mes Alpes et à votre souvenir. Je vous souhaite toute la santé, tous les amusements, toute la bonne compagnie, tous les bons soupers qu’on peut mettre à la place des deux yeux qui vous manquent.

 

          Voici le temps où je vais perdre les miens, dès que les neiges arrivent ; et cependant je ne cherche point à revenir à Paris, parce que j’aime mieux souffrir chez moi que d’essuyer des tracasseries dans votre grande ville. Il est vrai que les hommes ne se mangent pas les uns les autres dans Paris comme dans la Nouvelle-Zélande, qui est habitée par des anthropophages dans huit cent lieues de circonférence ; mais on se mange dans Paris le blanc des yeux fort mal à propos. On dit même quelquefois que le ministère nous mange et nous gruge ; mais je n’en veux rien croire.

 

          Adieu, madame ; vivons l’un et l’autre le moins malheureusement que nous pourrons : c’est toujours là mon refrain ; car, puisque nous ne nous tuons pas, il est clair que nous aimons la vie.

 

          Je vous aime, madame ; je vous aimerai toujours ; je vous serai inviolablement attaché, aussi bien qu’à votre grand’maman : mais de quoi cela servira-t-il ?

 

 

 

 

 

à M. le comte d’Argental.

 

4 Octobre 1772.

 

 

          Mon cher ange, je suis bien malingre ; cependant je vous écris de ma très faible main. Dès que je reçus votre lettre et celle pour Lekain, je lui envoyai sur-le-champ votre dépêche à Lyon ; je lui écrivis : Partez dans l’instant.

 

          Le lendemain, je reçus des lettres de M. le maréchal de Richelieu et de M. le duc de Duras, et je réitérai mes instances. Il doit être parti aujourd’hui, 4 octobre, s’il est sage et honnête, comme je crois qu’il l’est.

 

          M. le maréchal de Richelieu me mande qu’il le fera mettre en prison s’il n’est pas à Paris le 4. Cela ne me paraît ni d’un bon compte, ni d’une exacte justice. Vous m’aviez toujours mandé qu’il pourrait arriver le 8, et qu’on serait content ; or il est certain qu’il peut aisément être à Paris le 8.

 

          Il vous apportera le code Minos, que je lui donnai quand il partira de Ferney. Je suis fâché que madame la comtesse Dubarry n’ait pas la bonne leçon, car j’entends dire qu’elle a beaucoup de goût et d’esprit naturel. Vous devez le savoir mieux que moi, vous qui allez nécessairement à la cour.

 

          En attendant que Lekain vous ait remis cette dernière copie, voici, pour vous amuser, l’Epître à Horace. Je vous supplie de n’en laisser prendre de copie à personne ; c’est jusqu’à présent un secret entre Horace et vous. Je ne vous parle point des barbaries de notre théâtre vandale et anglais. Je gémis et je vous implore.

 

 

 

 

 

à M. le cardinal de Bernis.

 

A Ferney, 5 Octobre 1772.

 

 

          Monseigneur, M. le marquis de Condorcet et M. d’Alembert m’ont appris ce que c’était que cet abbé Pinzo et son impertinente Lettre ; mais certainement celui qui l’a envoyée au pape est encore plus impertinent. Il faut être enragé pour l’avoir écrite, et enragé pour l’avoir envoyée. Il ne faudrait pas être moins enragé pour me l’attribuer. Je vous demande pardon de vous avoir importuné de cette sottise ; mais qu’on soit roi ou pape, les choses personnelles sont toujours sensibles. Je m’en suis aperçu quelquefois, et notre résident de Genève (1) m’avait dit qu’il était important d’aller au-devant de cette calomnie. Si cette imposture a eu quelque suite, je vous demande instamment votre protection ; si elle est ignorée, je vous demande bien parton de tant d’importunités.

 

          J’ai l’honneur d’être avec l’attachement le plus respectueux et le plus inviolable, monseigneur, etc.

 

 

1 – Hennin. (G.A.)

 

 

 

 

 

à Madame de Saint-Julien.

 

17 Octobre 1772 (1).

 

 

          Je ne sais où vous êtes actuellement, madame. Des députés de ma colonie m’apportent une petite boite pour vous. Je l’envoie à M. d’Ogny ; c’est lui seul qui soutient cette colonie, approuvée et abandonnée par M. le contrôleur général.

 

          Nous vous demandons en grâce d’employer votre éloquence et votre art de persuader à nous conserver la bonne volonté de M. d’Ogny. Je suis honteux des peines que je lui donne tous les jours, et de la quantité énorme de boites dont je charge ses courriers.

 

          Nous vous supplions de vouloir bien lui parler de ses bienfaits et de notre reconnaissance, et de faire valoir auprès de lui-même le prix de toutes ses bontés. Ferney est fort augmenté ; il s’accroît tous les jours  il devient une petite ville ; mais il périra, si on ne le soutient. Il est bien juste que ce soit la sœur de notre commandant (2) qui nous protège. Cet établissement est bien supérieur à un opéra-comique.

 

          Je souffre plus que jamais de l’opération par laquelle M. le contrôleur général débuta : il se saisit de la plus grande partie de mon bien, qui était en dépôt chez M. Magon. Il n’y a pas de jour où je ne sente cette privation ; elle arrête tous nos progrès qui, sans ce malheur, auraient été plus considérables et plus rapides. C’est le plus violent chagrin que j’essuie, après la douleur de voir que votre ami (3), qui est à la campagne comme moi, s’imagine que je lui ai manqué : cette plaie est la plus cruelle, et elle saigne toujours.

 

          Madame Denis vous présente ses très humbles obéissances.

 

          Racle n’a pas plus d’argent au mois d’octobre qu’il n’en a eu au mois de juillet.

 

          On prit deux montres pour le roi dans notre colonie, au mariage de madame la dauphine ; mais elles ne sont point payées, et l’impératrice de Russie paie les siennes, malgré sa guerre avec les Turcs.

 

          Continuez vos bontés, madame ; elles me consolent de tout. Soyez heureuse, portez-vous bien. Daignez vous souvenir d’un petit coin du monde où vous êtes adorée. LE VIEUX MALADE DE FERNEY.

 

 

1 – Editeurs, de Cayrol et A. François. (G.A.)

2 – Le marquis de La Tour-du-Pin. (G.A.)

3 – Choiseul. (G.A.)

 

 

 

 

 

 

 

 

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