CORRESPONDANCE - Année 1771 - Partie 25

Publié le par loveVoltaire

CORRESPONDANCE - Année 1771 - Partie 25

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à M. de Belloy.

 

2 Décembre 1771.

 

 

          Le vieux chantre des pays étrangers fait ses tendres compliments au chantre brillant des Français. C’est une belle époque pour la littérature qu’un simple fils d’Apollon succède à un prince du sang, et que celui qui célèbre si bien la gloire des Capets remplace un descendant de Hugues. Le vieux malade est enchanté d’avoir un tel confrère, cela seul est capable de le rajeunir ; le discours de réception achèvera de lui rendre la santé. Son T : H : O : S : LE VIEUX MALADE DE FERNEY.

 

 

 

 

 

à Stanislas-Auguste Poniatowski.

 

A Ferney, 3 Décembre 1771.

 

 

          Sire, votre majesté m’a honoré de trop de bontés pour que je ne mêle pas ma voix à toutes celles qui font des vœux pour votre conservation et pour votre bonheur. Ma voix, à la vérité, n’est que celle qui crie dans le désert, mais elle est sincère ; elle part du cœur. Et quel cœur  en effet ne doit pas être sensible à tout ce qui intéresse votre personne ! il faut être barbare pour ne pas vous aimer ; il faut entendre bien mal ses intérêts pour ne vous pas servir. Mais la vraie bonté et la vraie vertu triomphent de tout à la fin.

 

          Permettez-moi de vous faire les vœux les plus sincères pour votre félicité, dont vous êtes si digne. Je suis avec la plus parfaite reconnaissance et le plus profond respect, etc.

 

 

 

 

 

à M. Philipon.

 

4 Décembre 1771.

 

 

          Je commence, monsieur, par vous faire mon très sincère compliment. Vous serez dans votre patrie l’avocat général des gens de bien et des gens sensés, encore plus que du bureau des finances.

 

          Je ne me souviens point du tout d’avoir demandé à M. Muller les oreilles du grand inquisiteur. La réponse du pape est fort jolie ; mais il doit trouver, au fond, la prétendue demande très indiscrète, et le cardinal inquisiteur ne doit pas trouver bon qu’on demande ses oreilles sur les frontières de la Suisse. J’ai écrit à M. le cardinal de Bernis pour le supplier de s’informer bien exactement de la vérité de cette plaisanterie : il est bon de savoir jusqu’où elle a été poussée. Timeo Danaos dona ferentes, et Romanos ridentes.

 

          J’ai l’honneur d’être, avec tous les sentiments que je vous dois, monsieur, votre, etc.

 

 

 

 

 

à M.***.

 

A Ferney, 6 Décembre (1).

 

 

          Il serait triste pour moi, monsieur, de mourir sans voir celui à qui j’ai l’obligation ; mais, en attendant que je puisse jouir d’un si cher avantage, je dois vous dire que la saisie de mon bien, qui était entre les mains de M. Magon (2), me jette aujourd’hui dans un embarras inexprimable.

 

          J’ai établi une colonie qui fait un commerce utile à l’Etat. Cette colonie va périr, si je ne lui donne de nouveaux secours. Pouvez-vous avoir la bonté de me faire vendre cent mille francs de contrats ? Je ne disputerai pas sur le prix et je regarderai cette grâce que vous me ferez comme la plus grande faveur.

 

          Voilà où l’opération de M. l’abbé Terray m’a réduit. Si je ne puis parvenir à vendre mes contrats, votre amitié seule me console ; si je puis les vendre, j’aurai le bonheur d’être utile à l’Etat, autant que le peut comporter ma petite sphère. Mon plus grand bonheur est d’avoir trouvé un ami tel que vous. J’ai l’honneur d’être, avec la plus sensible reconnaissance, monsieur, etc.

 

 

1 – Editeurs, de Cayrol et A. François. (G.A.)

2 – Banquier du roi. (G.A.)

 

 

 

 

 

à Stanislas-Auguste Poniatowski.

 

A Ferney, 6 Décembre 1771.

 

 

          Sire, permettez à mon sincère attachement pour votre personne, pour votre cause, pour vos vertus, de dire encore un mot à votre majesté.

 

          Tous les papiers publics disent que Kosinski (1) avait fait serment à la sainte Vierge, ainsi que les autres conjurés, de consommer leur attentat sacrilège. Je respecte fort la sainte Vierge ; je suis seulement fâché que Poltrot, Jean Châtel, Ravaillac, Damiens, le révérend père Malagrida, etc., etc., aient eu tant de religion.

 

          Oserais-je demander à votre majesté s’il n’est pas vrai que votre aspect, vos discours, le souvenir de vos vertus, enfin l’humanité, aient réveillé, dans le cœur de l’assassin, les sentiments naturels que la dévotion à la sainte Vierge avait un peu endormis ? La religion avait part au crime, et la nature l’a empêché.

 

          Au reste, on est persuadé que cette horreur tournera à votre avantage. Le bien sort du mal comme les moissons viennent de la fange. Il sera désormais trop honteux d’être rebelle. Les confédérés eux-mêmes vous aimeront comme tous les esprits bien faits de l’Europe vous aiment.

 

          Si votre majesté daigne répondre en deux lignes à ma question, je la supplie d’adresser sa lettre à Genève. Je suis avec le plus profond respect et avec un attachement qui redouble tous les jours, sire, de votre majesté, etc.

 

 

1 – Voyez, dans le Dictionnaire Philosophique, l’article SUPERSTITION, section III. (G.A.)

 

 

 

 

 

à M. Laurent.

 

6 Décembre 1771.

 

 

          Je savais, monsieur, il y a longtemps, que vous aviez fait des prodiges de mécanique ; mais je vous avoue que j’ignorais, dans ma chaumière et dans mes déserts, que vous travaillassiez actuellement par ordre du roi aux canaux qui vont enrichir la Flandre et la Picardie. Je remercie la nature, qui nous épargne les neiges cette année ; je suis aveugle quand la neige couvre nos montagnes ; je n’aurais pu voir les plans que vous avez bien voulu m’envoyer ; j’en suis aussi surpris que reconnaissant. Votre canal souterrain surtout est un chef-d’œuvre inouï. Boileau disait à Louis XIV, dans le beau siècle du goût :

 

J’entends déjà frémir les deux mers, étonnées

De voir leurs flots unis au pied des Pyrénées.

 

Epît. I.

 

Lorsque son successeur aura fait exécuter tous ses projets, les mers ne s’étonneront plus de rien, elles seront très accoutumées aux prodiges.

 

          Je trouve qu’on se faisait peut-être un peu trop valoir dans le siècle passé, quoique avec justice, et qu’on ne se fait peut-être pas assez valoir dans celui-ci. Je connaissais le poème de l’empereur de la Chine, et j’ignorais les canaux navigables de Louis XV.

 

          Vous avez raison de me dire, monsieur, que je m’intéresse à tous les arts et aux objets du commerce :

 

Tous les goûts à la fois sont entrés dans mon âme (1).

 

Quoique octogénaire, j’ai établi des fabriques dans ma solitude sauvage ; j’ai d’excellents artistes qui ont envoyé de leurs ouvrages en Russie et en Turquie ; et si j’étais plus jeune, je ne désespérerais pas de fournir la cour de Pékin du fond de mon hameau suisse.

 

          Vive la mémoire du grand Colbert, qui fit naître l’industrie en France,

 

Et priva nos voisins de ces tributs serviles

Que payait à leur art le luxe de nos villes ?

 

BOIL., Ep. I.

 

          Bénissons cet homme qui donna tant d’encouragement au vrai génie, sans affaiblir les sentiments que nous devons au duc de Sully, qui commença le canal de Briare, et qui aima plus l’agriculture que les étoffes de soie. Illa debuit facere, et ista non omittere.

 

          Je défriche depuis longtemps une terre ingrate ; les hommes quelquefois le sont encore plus ; mais vous n’avez pas fait un ingrat, en m’envoyant le plan de l’ouvrage le plus utile. J’ai l’honneur d’être avec une estime égale à ma reconnaissance, etc.

 

 

1 – Epître à une dame ou soi-disant telle. (G.A.)

 

 

 

 

 

à M. de La Croix.

 

Le 6 Décembre 1771.

 

 

          Votre éloquence, monsieur, et vos raisons ont fait enfin rendre une justice complète à mon ami Sirven. Vous avez acquis de la gloire, et lui du repos. Ce sont deux bons oreillers sur lesquels on peut dormir à son aise.

 

          J’ai l’honneur de remercier M. le premier président. Je fais mes tendres compliments à M. Sirven. Je l’attends avec impatience. Le triste état de ma santé ne me permet pas d’en dire davantage. J’ai l’honneur d’être avec tous les sentiments que je vous dois, etc.

 

 

 

 

 

à M. le comte d’Argental.

 

A Ferney, 7 Décembre 1771 (1).

 

 

          C’est pour dire à mes anges que la montre à répétition part aujourd’hui à l’adresse de M. de Richebourg. Voilà vos cinq montres arrivées. Il faudra peut-être passer quelques jours à les régler ; mais elles sont bonnes et à bon marché. S’il y en a une pour M. de Thibouville, il faudra qu’il ait la bonté de la payer. Il est arrivé un malheur à mes pauvres artistes ; ils ont besoin d’être remboursés de leurs avances. Pardon.

 

          Le roi de Pologne fut donc assassiné le 3 novembre, et le roi de Prusse m’envoie un poème héroï-comique sur les confédérés (2) du 18 du même mois ; et quel poème ! Cela est aussi extraordinaire que la scène de Kosinski, mais pas si touchant.

 

          M. le premier président de Toulouse (3) a la bonté de me mander qu’il a voulu présider lui-même à la Tournelle pour juger enfin Sirven. On lui a rendu la jouissance de ses revenus, saisis pendant huit ans de contumace ; ce qui est sans exemple, on lui a adjugé des dépens considérables. Cet arrêt semble une amende honorable à la cendre des Calas : point du tout ; vous allez être bien ébahis : le premier président m’écrit qu’il lui est démontré que tous les Calas étaient coupables aussi bien que Lavaysse, et qu’ils ne furent épargnés que par considération pour Lavaysse le père, qui était ami de la plupart de messieurs. Eh bien ! mes anges, n’êtes-vous pas ébahis, comme je vous le disais ?

 

          Vous êtes surpris que j’écrive de ma main ; c’est que nous n’avons point de neiges : sans cela, je serais aveugle. Je ne suis que mourant ; mais ce ne sera rien, et je suis sous vos ailes.

 

 

1 – Editeurs, de Cayrol et A. François. (G.A.)

2 – La Pologniade. (G.A.)

3 – Bastard. (G.A.)

 

 

 

 

 

à M. Bertrand.

 

A Ferney, 10 Décembre 1771.

 

 

          Je vous envoie, monsieur, par le coche de Berne, un petit article nouveau sur la superstition (1), dans lequel on rend aux révérends pères dominicains, confrères de Jacques Clément, toute la justice qui leur est due. Cela se trouve dans le huitième tome des Questions sur l’Encyclopédie, que vous pourrez envoyer à M. votre neveu pour son édification.

 

          Ne croyez-vous pas que cette horrible aventure pourra devenir très utile au roi de Pologne ? Rien n’est plus avantageux que d’avoir des ennemis détestés du genre humain. Les confédérés ont amassé des charbons ardents sur leur tête, et ont affermi la couronne sur la tête du roi. Mais que dites-vous de cinq têtes couronnées assassinées en peu de temps dans ce siècle de la philosophie ? Pour moi, je dis que Lucrèce vivait du temps des proscriptions. Tantum relligo, etc. Le très malade vieillard vous embrasse de tout son cœur.

 

 

1 – Voyez, dans le Dictionnaire philosophique, l’article SUPERSTITION, section III. (G.A.)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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