CORRESPONDANCE - Année 1771 - Partie 21

Publié le par loveVoltaire

CORRESPONDANCE - Année 1771 - Partie 21

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à Milord Chesterfield.

 

A Ferney, le 24 Septembre 1771.

 

 

          Des cinq sens que nous avons en partage, milord Huntingdon dit que vous n’en avez perdu qu’un seul, et que vous avez un bon estomac ; ce qui vaut bien une paire d’oreilles.

 

          Ce serait peut-être à moi de décider lequel est le plus triste d’être sourd ou aveugle, ou de ne point digérer. Je puis juger de ces trois états en connaissance de cause ; mais il y a longtemps que je n’ose décider sur les bagatelles, à plus forte raison sur des choses si importantes. Je me borne à croire que si vous avez du soleil dans la belle maison que vous avez bâtie, vous aurez des moments tolérables. C’est tout ce qu’on peut espérer à l’âge où nous sommes, et même à tout âge. Cicéron écrivit un beau traité sur la vieillesse, mais il ne prouva point son livre par les faits ; ses dernières années furent très malheureuses. Vous avez vécu plus longtemps et plus heureusement que lui. Vous n’avez eu affaire ni à des dictateurs perpétuels ni à des triumvirs. Votre lot a été et est encore un des plus désirables dans cette grande loterie où les bons billets sont si rares, et où le gros lot d’un bonheur continu n’a été encore gagné par personne.

 

          Votre philosophie n’a jamais été dérangée par des chimères qui ont brouillé quelquefois des cervelles d’ailleurs assez bonnes. Vous n’avez jamais été, dans aucun genre, ni charlatan, ni dupe des charlatans ; et c’est ce que je compte pour un mérite très peu commun, qui contribue à l’ombre de félicité qu’on peut goûter dans cette courte vie, etc.

 

 

 

 

 

à M. Gabriel Cramer.

 

Ferney, 26 Septembre 1771 (1).

 

 

          Vous ne pouvez, mon cher Gabriel, réparer trop tôt la méprise énorme qu’on a faite en imprimant sous mon nom, dans cette collection plus énorme encore, l’ouvrage de M. Prost de Royer, avocat de Lyon, sur le prêt à jour ou à terme. C’est une affaire de jurisprudence dont je ne me suis jamais mêlé ; et, pour comble de ridicule, vous intitulez M. Prost de Royer procureur général.

 

          Je lis les volumes in-4° que vous m’avez envoyés ; si vous m’aviez consulté quand vous les avez imprimés, on n’y aurait pas mis tant de petites pièces qui ne sont pas de moi, et le tout aurait été imprimé plus correctement.

 

          Je vois bien que cette édition n’a pas été faite sous vos yeux ; j’y vois des pages entières répétées. Le monologue de Hamlet commence par ces mots :

 

Demeure ; il faut choisir et passer à l’instant

De la vie à la mort et de l’être au néant.

 

          Il y a un vers d’oublié dans l’article d’Hudibras, et cet oubli gâte absolument tout le sens.

 

          Il y a des vers oubliés dans les tragédies. Les fautes d’impression sont assez considérables ; elles exigeront des errata et des cartons. Mais ce qui m’embarrasse et me mortifie le plus, c’est la quantité de petits ouvrages qui ont couru sous mon nom, et qui ne m’appartiennent point.

 

          Je vois que tous ces volumes ne sont pas encore complets ; je vous réitère encore les justes prières que je vous ai faites de ne rien ajouter à cette collection malheureuse sans mon aveu ; plus je la lis, plus je suis affligé.

 

          A l’égard de l’impôt qu’on met sur le papier, il servira à faire acheter les livres plus chers. Il y en a trop. Il fallait autrefois encourager l’imprimerie, et on veut aujourd’hui la restreindre. La lecture est l’aliment de l’âme ; mais je vois que le ministère craint les indigestions.

 

 

1 – Editeurs, de Cayrol et A. François. (G.A.)

 

 

 

 

 

à M. de La Harpe.

 

Le 26 Septembre 1771.

 

 

          Je suis assurément bien étonné et bien confondu, mon cher enfant. Je ne l’aurais pas été, si on vous avait donné une place à l’Académie, avec une pension ; c’était là ce qu’on devait attendre. Je viens d’écrire  à un homme (1) qui peut servir et nuire ; mais je crains bien que ce ne soit Marion Delorme qui écrit en faveur de Ninon, et qu’on ne les envoie toutes deux faire pénitence aux Madelonnettes.

 

          Je souhaite, pour l’honneur de la nation, que cette affaire s’assoupisse (2) ; elle deviendrait encore plus ridicule que celle de Bélisaire ; mais il y a longtemps que le ridicule ne nous effraie point. Je suis sûr que si vos succès vous donnent des ennemis, ils vous donneront des protecteurs. Tous ceux qui vous ont couronné sont intéressés à affermir votre couronne. Tous les parents de Télémaque et de Calypso prendront votre parti. Ce petit ouvrage augmentera votre célébrité. Courage ! il faut combattre. Si on s’obstine à vous chicaner, il sera beau de dire : J’imite mon héros, j’aime la vertu, et je me soumets.

 

 

1 – Au chancelier Maupeou. (G.A.)

2 – Un arrêt du conseil supprimait l’Eloge de Fénelon, par La Harpe. (G.A.)

 

 

 

 

 

à M. de Sauvigny.

 

A Ferney, 28 Septembre (1).

 

 

          Monsieur, il n’y a que ma vieillesse et mon état languissant qui aient pu m’empêcher de venir vous faire ma cour aussi bien qu’à madame de Sauvigny.

 

          Si nous pouvions nous flatter que vous voulussiez bien nous faire l’honneur de venir dîner dans notre masure de Ferney, nous serions, ma nièce et moi, comblés de cet honneur. Je suis très affligé de l’indisposition de madame de Sauvigny ; j’espère qu’elle n’aura pas des suites assez sérieuses pour nous priver de la grâce que vous voulez bien nous faire. Nous vous attendrons demain, monsieur, avec votre compagnie sur les deux heures. J’ai l’honneur d’être, etc.

 

 

1 – Editeurs, de Cayrol et A. François. (G.A.)

 

 

 

 

 

à M. Audibert.

 

Ferney, 2 Octobre 1771.

 

 

          Mille remerciements, monsieur, de toutes vos bontés ; c’est en avoir beaucoup que de daigner descendre, comme vous faites, dans toutes les minuties de ma cargaison. Je félicite de tout mon cœur vos Marseillais d’avoir si bien profité de la mauvaise spéculation des Anglais, et de faire si bien leurs affaires avec les Ottomans, qui font fort mal les leurs. Moi, qui vous parle, je soutiens actuellement un commerce que j’ai établi entre Ferney et la sublime Porte. J’ai envoyé à la fois des montres à sa hautesse Moustapha et à sa majesté impériale russe, qui bat toujours sa pauvre hautesse ; et je fais bien plus de cas de ma correspondance avec Catherine II qu’avec le commandeur des croyants. C’est une chose fort plaisante que j’aie bâti vingt maisons dans mon trou de Ferney pour les artistes de Genève, qu’on a chassés de leur patrie à coups de fusil. Il se fait actuellement, dans mon village, un commerce qui s’étend aux quatre parties du monde ; je n’y ai d’autre intérêt que celui de le faire fleurir à mes dépens. J’ai trouvé qu’il était assez beau de se ruiner ainsi de fond en comble avant que de mourir.

 

          Voudriez-vous bien, monsieur, quand vous serez de loisir, me mander s’il est vrai que la flotte russe ait brûlé toute la flotte turque dans le port de Lemnos ; qu’Aly-Bey ait repris Damas et Jérusalem la Sainte ; si le comte Orlof a repris Négrepont, et si Raguse s’est mis sous la protection du saint Empire romain ?

 

          Le commerce de Marseille ne souffre-t-il pas un peu de toutes ces brûlures et de tous ces ravages ?

 

          Je vous réitère mes remerciements, et tous les sentiments avec lesquels, etc.

 

 

 

 

 

à M. Thomassin de Juilly. (1)

 

Au château de Ferney, 11 Octobre (2).

 

 

          Vous avez écrit, monsieur, en digne chevalier, et je vous remercie en bon citoyen. Vous rendez à la fois service à l’art militaire, qui est le premier, et à tous les autres arts. On ne pouvait mieux confondre le Jean-Jacques de Genève. Il n’y a rien à répondre à ce que vous dites que, suivant les principes de ce charlatan, ce serait à la stupide ignorance à donner la gloire et le bonheur. Ce malheureux signe de Diogène, qui croit s’être réfugié dans quelques vieux ais de son tonneau, mais qui n’a pas sa lanterne, n’a jamais écrit ni avec bon sens, ni avec bonne foi. Pourvu qu’il débitât son orviétan, il était satisfait. Vous l’appelez Zoïle ; il l’est de tous les talents et de toutes les vertus. Vous avez soutenu le parti de la vraie gloire contre un homme qui ne connaît que l’orgueil. Je m’intéresse d’autant plus à cette vraie gloire qui vous est si bien due, que j’ai l’honneur d’être votre confrère dans l’Académie d’Angers, pour laquelle vous avez écrit. Elle a dû regarder votre ouvrage comme une des choses qui lui font le plus d’honneur ; vous m’en avez fait beaucoup en voulant bien m’en gratifier. J’ai l’honneur d’être, avec l’estime et la reconnaissance que je vous dois, monsieur, votre, etc.

 

 

1 – Sous-lieutenant aux gardes du corps. Il écrivait dans le Mercure. (G.A.)

2 – Editeurs, de Cayrol et A. François. (G.A.)

 

 

 

 

 

à M. le comte d’Argental.

 

11 Octobre 1771.

 

 

          Mon cher ange, votre lettre du 30 de septembre m’a trouvé bien affligé. On dit que les vieillards sont durs ; j’ai le malheur d’être sensible comme si j’avais vingt ans. Le soufflet donné à La Harpe et à notre Académie (1) est tout chaud sur ma joue.

 

          Ma colonie, qui n’est plus protégée, me donne de très vives alarmes. Je me suis ruiné pour l’établir et pour la soutenir ; j’ai animé un pays entièrement mort ; j’ai fait naître le travail et l’opulence dans le séjour de la misère ; et je suis à la veille de voir tout mon ouvrage détruit : cela est dur à soixante-dix-huit ans.

 

          La situation très équivoque dans laquelle est ma colonie, par rapport à Pétersbourg, où elle avait de très gros fonds, me met dans l’impossibilité de rien faire à présent pour mademoiselle Daudet : c’est encore pour moi une nouvelle peine.

 

          Si la retraite de M. de Felino avait pu produire quelque chose de désagréable pour vous, jugez combien j’aurais été inconsolable.

 

          J’ai commandé vos deux montres telles que vous les ordonnez ; vous les aurez probablement dans quinze jours.

 

          Mon jeune homme vous enverrait bien aussi les Pélopides, qui sont très différents de ceux qui sont entre vos mains ; mais, malgré toute la vivacité de son âge, il sait attendre. Vous auriez aussi la folie Ninon (2), et vous ne seriez peut-être pas mécontent de la docilité de ce jeune candidat ; mais le temps ne me paraît guère favorable.

 

          Ma pauvre colonie occupe actuellement toute mon attention. Cent personnes dont il faut écouter les plaintes et soulager les besoins, d’assez grandes entreprises près d’être détruites, et l’embarras des plus pénibles détails, font un peu de tort aux belles-lettres. Je vous demande en grâce de parler à  M. le duc d’Aiguillon ; vous le pouvez, vous le voyez les mardis ; je ne vous demande point de vous compromettre, j’en suis bien éloigné. Je lui ai écrit, je lui ai demandé en général sa protection ; j’ose dire qu’il me la devait : il ne m’a point fait de réponse ; ne pourriez-vous pas lui en dire un mot ? Serait-il possible que les bontés de M. le duc de Choiseul pour ma colonie m’eussent fait tort, et que je fusse à la fois ruiné et opprimé pour avoir fait du bien ? cela serait rude. Il vous est assurément très aisé de savoir, dans la conversation, s’il est favorablement disposé ou non. Voilà tout ce que je conjure votre amitié de faire le plus tôt que vous pourrez, dans une occasion si pressante. Si M. le maréchal de Richelieu était à Versailles, il pourrait lui en dire quelques mots, c’est-à-dire en faire quelques plaisanteries, tourner mon entreprise en ridicule, se bien moquer de moi et de ma colonie ; mais mon ange sentira mon état sérieusement, et le fera sentir : c’est en mon cher ange que j’espère. Je parlerai belles-lettres une autre fois ; je ne parle aujourd’hui que tristesse et tendresse. Mille respects à madame d’Argental.

 

 

1 – Voyez la lettre à La Harpe du 26 septembre. (G.A.)

2 – Le Dépositaire. (G.A.)

 

 

 

 

 

à M. le marquis de Thibouville.

 

12 Octobre 1771 (1).

 

 

          Je profite, mon cher marquis, d’un moment de relâche que me donnent mes fluxions sur les yeux, pour vous dire que j’ai exécuté vos ordres pour M. Marsan et pour les deux montres que M. d’Argental m’a recommandé d’envoyer à votre adresse, sous l’enveloppe de M. de Richebourg. Je doute que madame Denis vous réponde aussi régulièrement que moi ; vous savez si elle est paresseuse ! Sa mauvaise santé la rend plus paresseuse encore, et elle n’écrit point, quand elle n’a rien à mander. Quant au jeune homme que vous élevez à la brochette pour lui faire réciter une pièce grecque devant des comédiens qui sont rarement français (2), nous en parlerons au retour de Fontainebleau. Conservez-moi votre bonne volonté et celle de votre disciple.

 

          Le temps n’est pas trop favorable pour les arts d’aucune espèce ; nos beaux jours sont passés. Il sera beau à vous de faire naître un moment de crépuscule : plus la chose est difficile, plus elle vous fera honneur ; alors je viendrai vous embrasser.

 

 

1 – Editeurs, de Cayrol et A. François. (G.A.)

2 – Voyez la lettre à d’Argental du 19 janvier 1772. (G.A.)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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