CORRESPONDANCE - Année 1771 - Partie 13

Publié le par loveVoltaire

CORRESPONDANCE - Année 1771 - Partie 13

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à M. le maréchal duc de Richelieu.

 

20 Mai 1771.

 

 

          Si mon héros ne peut deviner comment cette pétaudière se terminera, il n’y a pas d’apparence qu’un vieil aveugle entrevoie ce que le vice-roi d’Aquitaine ne voit point. Je juge seulement, à vue de pays, que notre nation a été toujours légère, quelquefois très cruelle, qu’elle n’a jamais su se gouverner par elle-même, et qu’elle n’est pas trop digne d’être libre. J’ajouterai encore que j’aimerais mieux, malgré mon goût extrême pour la liberté, vivre sous la patte d’un lion, que d’être continuellement exposé aux dents d’un millier de rats mes confrères.

 

          On m’envoie une seconde édition beaucoup plus ample de la brochure des Peuples aux parlements. Monseigneur voudra bien que je lui en fasse part. Elle produit quelque effet dans la province ; ce n’est pas une raison pour qu’elle réussisse à Paris : cependant tous les faits en sont vrais.

 

          Je sais très bon gré à l’auteur d’avoir donné hardiment tant d’éloges à M. le duc de Choiseul ; il a les plus grandes obligations à ce ministre.

 

          M. le duc de Choiseul a favorisé sa colonie, a fait donner des privilèges étonnants à sa petite terre ; il lui a accordé sur-le-champ  toutes les grâces que ce solitaire lui a demandées pour les autres : places, argent, privilèges, rien ne lui a coûté ; et la dernière grâce qu’il a signée a été une patente de brigadier pour un des neveux (1) du solitaire. Il serait donc le plus ingrat et le plus indigne de tous les hommes, s’il n’avait pas une reconnaissance proportionnée à tant de bienfaits. Malheur à celui qui le condamnerait d’avoir rempli son devoir ! ce ne sera pas certainement mon héros qui conseillera l’ingratitude. Un brave chevalier peut être d’un parti différent d’un autre brave chevalier ; mais tous deux doivent se rendre justice. Je me trouve comme Atticus entre César et Pompée. Le solitaire n’a écouté que son cœur : il est intimement persuadé que l’ancien parlement de Paris avait autant de tort que du temps de la Fronde ; il ne peut d’ailleurs aimer ni les meurtres des Calas, ni ceux du pauvre Lally, ni ceux du chevalier de La Barre. Les jurisconsultes de l’Europe, et surtout le célèbre marquis Beccaria, n’ont jamais qualifié ces jugements que d’assassinats.

 

          Le solitaire a dans le nouveau parlement un neveu, doyen des conseillers clercs (2), qui pense entièrement comme lui.

 

          Le solitaire se flatte que M. le chancelier qui jusqu’à présent a très approuvé ses sentiments et sa conduite, trouvera très bon qu’en rendant gloire à la vérité, il rende aussi ce qu’il doit à M. le duc de Choiseul.

 

          Le solitaire regarde les nouveaux établissements faits par M. le chancelier comme le plus grand service qu’on pouvait rendre à la France. Il n’a été que trop témoin des malheurs attachés au trop d’étendue qu’avait le ressort du parlement de Paris. Il trouve que les princes et les pairs auront bien plus d’influence sur le nouveau parlement, qui sera moins nombreux. Il croit que tous les seigneurs hauts-justiciers doivent rendre grâces à M. le chancelier des droits qu’il leur donne. Il pense que le chef de la justice est presque le seul qui ait eu une éloquence absolument opposée au pédantisme, et il est rempli d’estime pour lui, sans rien savoir et sans vouloir rien savoir des intérêts particuliers qui ont pu diviser la cour.

 

          Le solitaire supplie même monseigneur le maréchal de Richelieu de vouloir bien, dans l’occasion, faire savoir auprès de M. le chancelier la naïveté, le désintéressement qu’on expose dans cette lettre, et dont on ne peut pas douter. M. le chancelier a eu la bonté de lui écrire.

 

          Il arrive quelquefois, dans de pareilles occasions, qu’on déplaît aux deux partis ; mais, à la longue, la franchise et la pureté des sentiments réussissent toujours.

 

          J’ose penser aussi qu’à la longue le nouveau système réussira, parce que c’est le bien de la France.

 

          Ce qui alarme le plus les provinces, c’est la crainte des nouveaux impôts, c’est la douleur de voir qu’après neuf ans de paix les finances du royaume soient dans un état si déplorable, tandis qu’une trentaine de financiers, qui ont fait des fortunes immenses, insultent par leur faste à la misère publique.

 

          J’ai dit à mon héros tout ce que j’avais sur le cœur ; j’ajoute très sérieusement que mon plus grand chagrin est de mourir sans avoir la consolation de lui faire encore une fois ma cour ; mais les circonstances présentes ne me le permettent pas, et mon triste état me prive absolument de ce que j’ambitionnais le plus.

 

          Je suis très aise que vous ayez rendu vos bonnes grâces à un homme (3) qui était en effet très affligé de les avoir perdues, et qui sentait toutes les obligations qu’il vous avait. J’ai été quelquefois fâché contre lui d’avoir mis dans mes pièces des vers que je ne voudrais pas avoir faits ; mais dans l’amitié il faut se pardonner ces petits griefs. Ce serait un grand malheur de se brouiller avec ses amis pour des vers ou pour de la prose.

 

          Voilà trop de prose ; je vous en demande bien pardon.

 

          Agréez mon très tendre respect, et tous les sentiments qui m’attachent inviolablement à vous tant que je respirerai.

 

 

1 – Marchand de La Houlière. (G.A.)

2 – Mignot. (G.A.)

3 – D’Argental. (G.A.)

 

 

 

 

 

à M. le Clerc de Montmercy.

 

22 Mai 1771 (1).

 

 

          J’ai toujours le temps de vous aimer, monsieur, mais jamais celui de vous écrire. Ma chétive vieillesse est accablée de maux ; je perds les yeux ; j’ai une colonie à soutenir qui fatiguerait un homme de trente ans bien robuste. Je me console à peine par des Questions sur l’Encyclopédie que je voudrais bien vous faire tenir. En attendant, voici un petit ouvrage de province (2) qui m’est tombé entre les mains ; il m’a paru qu’il y avait des vérités ; c’est pourquoi je vous l’envoie. Portez-vous mieux que moi, et conservez-moi votre amitié.

 

 

1 – Editeurs, de Cayrol et A. François. (G.A.)

2 – Les Peuples aux parlements. (G.A.)

 

 

 

 

 

à M. de Pomaret.

 

22 Mai 1771 (1).

 

 

          Je saisis, monsieur, un moment que mes souffrances me donnent de relâche, pour vous remercier de votre souvenir. Je ne crois pas du tout qu’on rétablisse la compagnie de Jésus, du moins sitôt. Le ministère n’a que trop d’ennemis, et ne voudrait pas déplaire à toute la nation pour des gens dont il n’a point du tout besoin. Nous ne sommes plus au temps des Clément VIII et des Paul V. Mais, malheureusement, la ville de liberté (2), qu’on avait déjà tracée et dont le port est entièrement construit, ne sera pas achevée : c’était une entreprise admirable.

 

          Je n’ai rien su de l’affaire de Brie : ces malheurs particuliers sont toujours ignorés de tout Paris, qui n’est occupé que de tracasseries et de plaisirs. Votre vie, monsieur, est bien différente ; vous n’êtes occupé que de faire du bien.

 

          J’ai chez moi plus de cent de vos Samaritains (3) ; ils vivent comme frères avec la tribu de Judas. J’ai obtenu qu’ils fussent exempts de tous impôts. C’est une grande grâce qu’on leur a faite ; elle me console de ne point voir la ville bâtie ; j’ai du moins un village très libre, et rien n’est si rare. On ne peut être avec plus d’estime, etc.

 

 

1 – Editeurs, de Cayrol et A. François. (G.A.)

2 – Versoix. (G.A.)

3 – Génevois réfugiés. (G.A.)

 

 

 

 

 

à M. le duc de Choiseul (1)

 

 

 

          Un ermite qui veut l’être, qui connaît parfaitement son néant et celui de ce monde, qui n’a jamais été gouverné que par son cœur, qui respecte, qui aime passionnément le grand, le généreux Barmécide, autant qu’il détestait les assassins de Calas et ceux du chevalier de La Barre, une marmotte qui préfère sa caverne à toutes les cours, trouve une occasion de se mettre aux pieds de son bienfaiteur et de celui de la France. Il saisit ce moment auquel il aspirait. Il vous dit, illustre Barcémide : « Je ne me soucie ni de Versoix ni de Versailles ; je songe à vous, soir et matin ; je m’entretiens de vos bienfaits ; j’admire votre belle âme ; je dis à la petite-fille du grand Corneille : C’est le grand Barmécide et madame sa sœur qui vous ont méritée ; vous lui devez tout, et jusqu’à vos enfants. Il n’a fait que du bien, et mille personnes lui doivent autant de reconnaissance que vous et moi. Il doit être heureux ; car les cœurs sont à lui. Ainsi il est toujours à la première place. »

 

          Je me mets aux pieds de madame Barmécide. Que pourrai-je leur présenter pour les amuser ? On est philosophe à la campagne ; on n’a pas le temps de l’être ailleurs.

 

          Si, dans ces lettres de l’alphabet (2), il y en a deux ou trois qui vous plaisant, tant mieux pour la philosophie.

 

 

1 – Editeurs, de Cayrol et A. François. (G.A.)

2 – Les Questions sur l’Encyclopédie. (G.A.)

 

 

 

 

 

au marquis d’Ossun.

 

31 Mai 1771, à Ferney (1).

 

 

          Monsieur, je suis toujours beaucoup plus près d’aller trouver la colonie d’Abraham, d’Isaac et de Jacob, qui sont dans le ciel, où je prétends bien aller aussi, que de faire fleurir dans mes déserts ma colonie d’horlogers, établie sous les auspices de M. le duc de Choiseul. Je ne vois depuis cinq mois que du découragement. Il suffit d’un seul homme pour faire le bien, et de son absence pour produire le mal.

 

          Je n’ai plus les mêmes facilités que j’avais pour profiter de vos bontés. Ma colonie dit qu’elle a envoyé, il y a près de quatre mois, à M. Camps, sous l’enveloppe de votre excellence, une petite pacotille de montres. Je n’en ai eu aucune nouvelle depuis, et j’ai été si malade que je me suis résigné à la Providence, qui abandonne net ma colonie.

 

          Rien n’est plus commun en France que des établissements utiles qui périssent faute de protection. Les tracasseries parlementaires se sont emparées de toute l’attention. On n’a pas même songé à la famine qui désole encore plusieurs provinces. J’aurais voulu que ma santé m’eût permis d’aller à Chanteloup pour goûter la consolation de voir mon protecteur ; mais je ne suis pas en état de faire un voyage.

 

          Cependant aucun des entrepreneurs n’a abandonné la colonie ; ils sont entre la crainte et l’espérance. J’entends dire que M. le comte d’Aranda a fait des établissements en Castille qui réussissent mieux ; mais aussi il est M. le comte d’Aranda.

 

          Je remercie bien sensiblement votre excellence de toutes ses bontés. J’ai l’honneur d’être, avec un profond respect et la plus tendre reconnaissance, etc.

 

 

1 – Editeurs, E. Bavoux et A. François. (G.A.)

 

 

 

 

 

à M. L’abbé Arnaud.

 

A Ferney, 1er Juin 1771.

 

 

          Il y avait longtemps, monsieur, que nous étions confrères. Nous avions souvent pensé de même dans la Gazette étrangère (1), et je pense absolument comme vous sur tout ce que vous dites des langues dans votre discours (2) aussi utile que sage et éloquent.

 

          Il est très vrai que notre langue s’est formée très tard, et que cet édifice n’est bâti qu’avec des débris. Voilà pourquoi Racine et Boileau, qui ont fait un palais régulier, sont des hommes admirables : aussi on fait à présent en Angleterre une nouvelle édition magnifique de Boileau, et on n’en fera jamais de Bourdaloue ni de Massillon. Soyez très sûr que si on parle aujourd’hui français à Moscou et à Copenhague, ce n’est pas à Pascal même quand on en a l’obligation.

 

          Notre droguet ne vaut pas le velours d’Athènes, mais on l’a si bien brodé qu’il est à la mode dans toute l’Europe. Vous savez que tous les gens de lettres apprennent aujourd’hui l’anglais, langue plus irrégulière que la nôtre, beaucoup  plus dure et plus difficile à prononcer ; et ce n’est que depuis Pope qu’on apprend l’anglais.

 

          Dieu me garde de n’être que le cousin du meilleur de mes frères, dont j’ambitionne l’estime et l’amitié plus que le titre de cousin du roi ! Je vous donnerai du respect dans cette première lettre ; mais si les maux qui m’accablent me permettent encore de vous écrire, je bannirai les cérémonies qui ne conviennent pas aux philosophes.

 

 

1 – Il veut dire la Gazette littéraire. (G.A.)

2 – De réception à l’Académie. (G.A.)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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