CORRESPONDANCE - Année 1770 - Partie 28

Publié le par loveVoltaire

CORRESPONDANCE - Année 1770 - Partie 28

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à M. le comte d’Argental.

 

15 Octobre (1).

 

 

          Mon cher ange, M. Marin me mande qu’il m’a envoyé, le 6 octobre, un gros paquet de vous que je n’ai point reçu, quoiqu’il m’en soit parvenu six contre-signés Choiseul et Chancelier. Tous ces six étaient des factums de plaideurs. Cependant je ne crois pas être de la chambre des vacations, encore moins du conseil d’Etat.

 

          Pour moi, je vous envoie le factum de Massinisse contre Scipion, par l’avocat Lantin. Il a réformé son plaidoyer dans plusieurs points pour captiver la faveur de ses juges. Je ne sais si Lekain pourra plaider cette cause à Fontainebleau devant le duc de Praslin et M. le duc de Choiseul ; je vous adresserai d’autres exemplaires, dès que vous l’ordonnerez.

 

          Si vous êtes à Fontainebleau, j’ai bien fait d’adresser ce paquet à M le duc de Praslin ; et si vous êtes à Paris, j’ai encore bien fait, parce que ce paquet lui arrivera plus sûrement.

 

          Qu’il ait la bonté de me permettre de le féliciter et de le remercier d’avoir mis Tunis à la raison. Comme on aime passionnément dans ce pays-là les montres de France, et qu’elles sont à bien meilleur marché que celles d’Angleterre, la fabrique de Ferney offre ses très humbles services à M. le duc de Praslin.

 

          Pour moi, mon cher ange, je ne vous offre pour le présent que des vers de six pieds en tout genre.

 

          Je me flatte que madame d’Argental est en bonne santé ; madame Denis vous fait les plus tendres compliments.

 

 

1 – Editeurs, de Cayrol et A. François. (G.A.)

 

 

 

 

 

à M. Hennin.

 

A Ferney, 17 Octobre 1770.

 

 

          Voyez, monsieur, si vous pouvez quelque chose dans cette affaire, et si elle mérite qu’on vous importune. Tout le monde vole dans ce monde ; les confédérés polonais volent leurs compatriotes ; les Russes volent les Turcs à main armée. On nous a volé des rescriptions. Le nommé Sandos, natif génevois, actuellement à Genève, a volé de la limaille d’or à Resseguier le fils, dans Ferney. Il l’a vendue à un nommé Prévôt, orfèvre à Genève, et il l’a avoué devant Jacques Resseguier, monteur de boîtes, demeurant à Genève, rue du Temple, père de Resseguier de Ferney.

 

          Le même Sandos a volé chez Vincent, monteur de boites à Ferney, beaucoup de limaille d’or  mais il ne l’a pas avoué.

 

          J’ignore si on peut faire venir Sandos à résipiscence et à restitution. Je m’en rapporte à vos bontés et à votre crédit. Mais je serais fâché que vous prissiez trop de peine pour une chose aussi méprisable que l’or, et si méprisable que M. l’abbé Terray n’en donne à personne. Mes respects très humbles à vous, monsieur, et à toute votre famille. Le vieux malade de Ferney.

 

 

 

 

 

à M. Colini.

 

Ferney, 20 Octobre 1770.

 

 

          Je reçus, il y a quelques jours, mon cher ami, le grand médaillon (1), et je n’ai pu vous en remercier plus tôt. J’ai vu le moment où il ne restait de moi que ces monuments dont je suis très indigne. Je profite des moments de relâche que mes maux me donnent, pour vous dire que je ne veux point quitter cette vie sans vous donner quelque petit témoignage de ma tendre amitié pour vous.

 

 

1 – Par le sculpteur Linck. (G.A.)

 

 

 

 

 

à Madame la marquise du Deffand.

 

21 Octobre 1770.

 

 

          M. Crawford, madame, a quelquefois de petites velléités de sortir de la vie, quand il ne s’y trouve pas bien, et il a grand tort, car ce n’est pas aux gens aimables de se tuer ; cela n’appartient qu’aux esprits insociables comme Caton, Brutus, et à ceux qui ont été enveloppés dans la banqueroute du porteur de cilice Billard. Mais, pour les gens de bonne compagnie, il faut qu’ils vivent, et surtout qu’ils vivent avec vous.

 

          Vous demandez si je suis à peu près heureux  il n’y a en effet en ce genre que des à peu près ; mais quel est votre à peu près, madame ? Vous avez perdu deux yeux que j’ai vus bien beaux il y a trente ans ; mais vous avez conservé des amis, de l’esprit, de l’imagination, et un bon estomac. Je suis beaucoup plus vieux que vous, je ne digère point, je deviens sourd, et voilà les neiges du mont Jura qui me rendent aveugle : cela est à peu près abominable.

 

          Je ne puis ni rester à Ferney ni le quitter. Je me suis avisé d’y fonder une colonie, et d’y établir deux belles manufactures de montres. J’en forme actuellement une troisième d’étoffes de soie. C’est dans le fort de ces établissements que M. l’abbé Terray m’a pris deux cent mille francs que j’avais mis en dépôt chez M. de La Borde, et l’irruption faite sur ces deux cent mille francs me cause une perte de trois cent mille. Cela est embarrassant pour un barbouilleur de papier tel que j’ai l’honneur de l’être ; cependant je ne me tuerai point : la philosophie est bonne à quelque chose, elle console.

 

          Je n’ai, Dieu merci, aucun intérêt dans mes fondations ; j’ai tout fait par pure vanité. On dit que Dieu a créé le monde pour sa gloire ; il faut l’imiter autant qu’on peut. Je ne sais pas à qui il voulait plaire ; pour moi, je voulais plaire à votre grand’maman et à M. son mari ; ils m’accablent de bontés, ils viennent encore de faire un de mes neveux brigadier. Je ne songe qu’à mourir leur vassal dans leur fondation de Versoix. Je leur suis attaché à la fureur ; car mes passions sont toujours vives, et l’esprit est aussi prompt chez moi que la chair est faible, comme dit cet étrange Paul que vous ne lisez point, et que je lis pour mon plaisir.

 

          Vous devez être informée, madame, de la santé du mari de votre grand’maman. Vous me mandâtes, il y a quelque temps, que cela allait à merveille (1), malgré les insomnies qu’on tâchait de lui donner. Mandez-moi donc la confirmation de ces bonnes nouvelles.

 

          Tout le monde me paraît malade. Il y a des compagnies entières qui ont le scorbut, des factions qui ont la fièvre chaude, des gens qui sont en langueur : c’est un hôpital.

 

          Je ne sais s’il vous paraîtra aussi plaisant qu’à moi que M. Seguier soit parti de mon ermitage le même jour que M. d’Alembert y arriva.

 

          Les philosophes ne sont pas bien en cour ; le Système de la Nature est comme le système de Lass : il fait tort au monde ; celui qui l’a réfuté (2), bien ou mal, a fait fort sagement. A quoi servirait l’athéisme ? certainement, il ne rendra pas les hommes meilleurs.

 

          Adieu, madame ; quelque chose que vous pensiez, de quelque chose que vous soyez dégoûtée, quelque vie que vous meniez, l’ermite de Ferney vous sera tendrement attaché, jusqu’au moment où il ira savoir qui a raison de Platon ou de Spinosa, de saint Paul ou d’Epictète, de Confucius ou de Journal chrétien. Pour Catherine II et Moustapha, c’est assurément Catherine qui a raison.

 

 

1 – C’est-à-dire que Choiseul était toujours en crédit. (G.A.)

2 – Voltaire lui-même. (G.A.)

 

 

 

 

 

à M. Hennin.

 

A Ferney, 21 Octobre 1770.

 

 

          L’oncle et la nièce font mille compliments à M. le résident et à toute sa famille. Il est supplié de vouloir bien mander s’il a quelque nouvelle du vol de matières d’or sur quoi on a eu l’honneur de lui écrire. Il est fort vraisemblable qu’on n’obtiendra aucune justice ; mais il est toujours bon de faire un peu de bruit, comme on met un épouvantail dans les jardins pour épouvanter les oiseaux.

 

          On demande bien pardon à M le résident de l’importuner pour une bagatelle.

 

 

 

 

 

à M. de La Houlière.

 

COMMANDANT A SALSES.

 

A Ferney, 22 octobre 1770.

 

 

          Mon cher neveu à la mode de Bretagne (car vous l’êtes, et non pas mon cousin), apprenez, s’il vous plaît, à prendre les titres qui vous conviennent.

 

          Vous vous lamentez, dans votre lettre du 20 de septembre, de n’être point brigadier des armées du roi, tandis que vous l’êtes (1). Fi, que cela est mal de crier famine sur un tas de blé !

 

          Pour vous prouver que vous avez tort de dire que vous n’êtes point brigadier, lisez, s’il vous plaît, la copie de ce que M. le duc de Choiseul a la bonté de m’écrire de sa main potelée et bienfaisante, du 14 d’octobre :

 

          « J’ignorais, mon cher Voltaire, que M. de La Houlière fût votre neveu ; mais je savais qu’il méritait de l’être, et d’être brigadier, qu’il nous a bien servi et qu’il s’occupe d’agriculture, ce qui est encore un service pour l’Etat, pour le moins aussi méritoire que celui de détruire. Votre lettre m’apprend l’intérêt que vous prenez à M. de La Houlière, et j’ose me flatter que le roi ne me refusera pas la grâce de le faire brigadier à mon premier travail, etc., etc. »

 

          M. Cayot, à qui j’avais pris la précaution d’écrire aussi, me mande :

 

          « Les dispositions du ministre n’ont rien laissé à faire à mes soins pour le succès. J’aurai tout au plus le petit mérite d’accélérer, autant qu’il sera en moi, l’expédition de la grâce accordée, etc., etc. »

 

          Dormez donc sur l’une et l’autre oreille, mon cher petit neveu, et mandez cette petite nouvelle à votre frère. Il est vrai qu’il ne me fit point part du mariage de sa fille ; mais il est fermier-général, ce qui est une bien plus grande dignité que celle de brigadier, d’autant plus qu’ils ont des brigadiers à leur service. Il n’y a pas longtemps que M. le brigadier Courtmichon se fit annoncer chez moi ; c’était un employé au bureau de la douane.

 

          Madame Denis, qui est véritablement votre cousine, vous fait les plus tendres compliments ; je présente mes très humbles obéissances à madame la brigadière.

 

 

1 – Voyez la lettre à madame de Choiseul du 8 octobre. (G.A.)

 

 

 

 

 

à M. de Pomaret.

 

Ferney, 24 Octobre (1).

 

 

          Je savais bien, monsieur, que vous faisiez de très bonne prose, et je suis d’autant plus aise que vous fassiez des vers que je ne puis plus en faire. Ma vieillesse et mes maladies m’ont tout enlevé, hors cet amour pour la tolérance dont vous me parlez ; ma passion n’est pas malheureuse. J’ai chez moi actuellement deux cents protestants de Genève, avec lesquels mes catholiques vivent comme des frères.

 

          Il est vrai que la ville de Versoix, dans laquelle on doit avoir liberté de commerce et de conscience, n’a pas été commencée au mois de mai, comme je l’espérais ; mais du moins les rues en sont tracées ; tout le terrain est acheté, et le port est presque fini. Ainsi, vous et vos amis, vous pouvez absolument compter sur ce que j’avais l’honneur de vous mander. La première pierre qui sera posée à cette ville sera la plus heureuse époque de ma vie, que je finirai sans regret, quoiqu’au milieu des souffrances.

 

 

1 – Editeurs, de Cayrol et A. François. (G.A.)

 

 

 

 

 

à M. Tabareau.

 

24 Octobre 1770 (1).

 

 

          J’adressai par la dernière poste, à mon cher philosophe correspondant, un petit paquet pour le graveur de Henri IV, de Louis XIV et de leur barbouilleur. Voici maintenant deux paquets, l’un pour M. Capperonnier et l’autre pour un physicien qui n’est point du tout de l’avis de M. de Buffon sur les coquilles et sur les montagnes. J’ai pris aussi la liberté de demander la feuille de l’Ane littéraire, où une certaine édition est annoncée. J’ai poussé l’indiscrétion jusqu’à demander encore les Mémoires de Russie par le général Manstein. C’est un peu abuser de vos bontés ; mais puisque je suis en train, j’insiste pour savoir s’il est vrai qu’on a arrêté M. Dupaly, l’avocat général de Bordeaux ; je m’y intéresse infiniment. J’ai lu enfin les canaux et les lettres de M. Linguet. Cet homme est intrépide ; il traite Cicéron comme le dernier des hommes, et n’est en rien de l’avis de personne, Paris a donc aussi son Jean-Jacques ; mais puisqu’il n’est que Parisien, il n’aura jamais autant de vogue à Paris qu’un étranger. Je vous ai envoyé aussi un reçu de Chirol. Voilà tout. Le pauvre malade vous embrasse de tout son cœur.

 

 

1 – Editeurs, de Cayrol et A. François. (G.A.)

 

 

 

 

 

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