CORRESPONDANCE - Année 1770 - Partie 25

Publié le par loveVoltaire

CORRESPONDANCE - Année 1770 - Partie 25

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à M. Colini.

 

Ferney, 4 Septembre 1770.

 

 

          Mon cher ami, faites ce que vous voudrez du peu qui me reste de visage ; mais la première médaille de Waechter n’est pas faite pour servir de modèle. La seconde vaut un peu mieux, pourvu que le nez soit moins long et moins pointu. Je voudrais vous aller porter moi-même ma figure avec mon cœur ; mais j’attends doucement la fin de ma vie, sans pouvoir sortir de chez moi. Je suis aussi privé de l’espérance de faire ma cour à S.A.E. dans Schwetzingen, que d’aller complimenter l’impératrice de Russie à Constantinople. Je conserverai toute ma vie les sentiments que je vous ai voués. Madame Denis est très sensible à votre souvenir.

 

 

 

 

 

à M. Servan.

 

A Ferney, 3 septembre 1770 (1).

 

 

          Monsieur, le vieux malade de Ferney présente ses respects au jeune malade de Grenoble qui est à Lausanne. Je souhaite que vous trouviez auprès de M. Tissot la santé que je ne cherche plus. Quand vous vous remettrez en route, souffrez que je vous offre du moins le repos et le régime dans ma retraite, où vous jouirez d’un air très pur, et où vous ne mangerez que ce que vous ordonnerez.

 

          Vous savez combien vos jours sont précieux à tous les hommes qui pensent. L’intérêt extrême que nous y prenons, ma nièce et moi, mérite que vous nous donniez la préférence sur les cabarets.

 

          Ayez la bonté, monsieur, de nous faire avertir du jour de votre arrivée et du régime où vous êtes, afin que nous ne transgressions, point les lois imposées par M. Tissot. J’ai l’honneur d’être, avec les sentiments les plus respectueux et l’intérêt le plus vif, monsieur, votre, etc.

 

 

1 – Editeurs, de Cayrol et A. François. (G.A.)

 

 

 

 

 

à M. le duc de Choiseul.

 

A Ferney, 7 Septembre 1770.

 

 

          Notre bienfaiteur, vous savez probablement que le roi de Prusse a été sur notre marché, qu’il fait venir dix-huit familles d’horlogers de Genève. Il les loge gratis pendant douze ans, les exempte de tous impôts, et leur fournit des apprentis dont il paie l’apprentissage : c’est du moins une preuve que les natifs de Genève ne veulent pas rester dans cette ville : mais ces dix-huit familles de plus nous auraient fait du bien ; elles sont presque toutes d’origine française. Je suis fâché qu’elles se transportent si loin de leur ancienne patrie ; mais je me flatte que votre colonie l’emportera sur toutes les autres.

 

          Dieu me préserve des lettres de Venise, qui disent qu’après la bataille navale contre les Turcs, ces messieurs ont voulu assassiner l’ambassadeur de France, parce qu’il portait un chapeau, que l’ambassadeur d’Angleterre a été obligé de se sauver déguisé en matelot, et que l’ambassadeur de Venise a échappé à la faveur d’un garde ! Je ne crois point la canaille turque si barbare, quoiqu’elle le soit beaucoup.

 

          J’ai eu la visite d’un serf et d’une serve des chanoines de Saint-Claude. Ce serf est maître de la poste de Saint-Amour et receveur de M. le marquis de Choiseul votre parent, et, par conséquent, vous appartient à double titre : mais les chapitres de Saint-Claude n’en ont aucun pour les faire serfs. Ils diront comme Sosie :

 

Mon maître est homme de courage ;

Il ne souffrira pas que l’on batte ses gens.

 

Amph., act. II, sc. V.

 

On les bat trop ; les chanoines les accablent : et vous verrez que tout ce pays-là, qui doit nourrir Versoix, s’en ira en Suisse, si vous ne le protégez. Le procureur général de Besançon (1) est dans des principes tout à fait opposés aux vôtres, quand il s’agit de faire du bien.

 

          Le vieil ermite de Ferney est très malade, et n’en pouvant plus, se met à vos pieds avec la reconnaissance et le respect qu’il vous conservera jusqu’au dernier moment de sa chétive existence.

 

 

1 – Doroz. (G.A.)

 

 

 

 

 

à M. le comte d’Argental.

 

10 Septembre 1770.

 

 

          Mon cher ange, j’ai passé bien du temps sans vous écrire. Je n’avais que mes petits désastres à vous mander : des ouragans qui m’ont arraché le fruit de douze ans de travail ; une assez longue maladie qui voulait m’emporter dans le pays où il n’y a point d’ouragans, et où l’on ne sent pas le moindre vent coulis ; des contradictions dans mes établissements, auxquelles je me suis toujours bien attendu.

 

          La petite-fille (1) d’Adrienne Lecouvreur m’a fait entrevoir qu’elle pourrait bien aller à Paris, et demeurer chez moi en attendant. Il n’y a rien que je ne fisse pour elle, et je vous prie de l’en assurer : mais je me trouve dans la situation la plus embarrassante : il a fallu fournir aux frais immenses d’une colonie, et ces frais ne seront remboursés qu’à mes héritiers. Je me suis ruiné pour faire quelque bien.

 

          Pendant ce temps-là, le contrôleur général a manqué à la parole qu’il avait donnée au nom du roi de payer les arrérages de cent soixante millions dont l’emprunt a été enregistré au parlement ; et non seulement il a manqué à sa parole, mais il n’a pas fait délivrer, depuis six mois, les contrats d’acquisition ; de sorte que je me trouve, avec la plus grande partie de ma fortune, comme si j’étais entièrement ruiné. C’est pourtant un dépôt d’argent comptant, un bien de famille, un bien hypothéqué par contrat de mariage, qu’on m’a pris sans me donner le plus léger dédommagement.

 

          Tant de malheurs venus coup sur coup, surchargés d’une maladie considérable, ne m’ont pas trop laissé la liberté d’écrire, et me mettent encore moins en état de faire ce que je voudrais pour la petite-fille d’Adrienne. Si j’avais quelque petite ressource au moment où je me trouve, je lui donnerais du moins un petit entre-sol auprès de madame Denis ; mais je suis si accablé et si désorienté, que je ne puis rien faire.

 

          Je ne vous parle point des deux cent mille francs de M. Garant (2) : je suis trop en peine des miens, et je n’ai point du tout le nez tourné à la plaisanterie pour le moment présent.

 

          Je vous demande pardon, mon cher ange, de vous écrire une lettre si triste. Quand vous croirez qu’il sera temps de jouer le Dépositaire, donnez-moi vos ordres : cela me ragaillardira.

 

          Je me flatte que madame d’Argental et vous, vous jouissez tous deux d’une bonne santé, et que vous menez une vie charmante. Cela fait ma consolation. Recevez tous deux les assurances de mon tendre et respectueux attachement.

 

 

1 – Il veut dire la fille. (G.A.)

2 – Voyez le Dépositaire, acte I, sc. IV. (G.A.)

 

 

 

 

 

à M. le comte de La Touraille.

 

Ferney, 15 Septembre 1770.

 

 

          M. Dorat, monsieur, m’a galvaudé deux fois sans que je lui en aie donné le moindre sujet  je lui ai pardonné deux fois. Comme je me meurs, et que je veux mourir en bon chrétien, s’il me fait une troisième algarade, je lui pardonnerai pour la troisième, parce que je trouve qu’il a beaucoup de talents et de grâces ; mais ne lui en dites mot, parce que je ne veux pas qu’on sache jusqu’à quel point je pousse les bonnes œuvres.

 

          Si la maladie qui me tient me fait partir recevez les adieux de votre très humble et très obéissant serviteur.

 

 

 

 

 

à M. de la Sauvagère.

 

Au château de Ferney, par Lyon et Versoix, 23 Septembre 1770.

 

 

          Monsieur, une longue maladie, qui est le fruit de ma vieillesse, ne m’a pas permis de vous remercier plus tôt de votre excellent ouvrage. Il y avait déjà longtemps que je savais quelles obligations vous a l’histoire naturelle, et combien vous aimez la vérité. Vous en avez découvert, dans votre nouveau livre (1), de très intéressantes qui étaient peu connues : il y en a même qui donnent de grands éclaircissements sur l’histoire ancienne du genre humain, comme les longues et larges pierres qui servaient de monuments à presque tous les peuples barbares, telles qu’on en voit encore en Angleterre. Il est à croire que c’est par là que les Egyptiens commencèrent avant que de bâtir des pyramides.

 

          J’ai passé autrefois quelques mois à Ussé, mais les deux momies n’y étaient plus (2). L’explication que vous en donnez me paraît très vraisemblable : il me semble que l’esprit philosophique s’est répandu sur tout votre ouvrage. On ne peut le lire sans concevoir la plus grande estime pour l’auteur. Je joins à ce sentiment la reconnaissance et le respect avec lesquels j’ai l’honneur d’être, etc.

 

 

1 – Recueil d’antiquités romaines dans les Gaules. (G.A.)

 

2 – On les avait peut-être déplacées pour en réparer les piédestaux. (Note de La Sauvagère.)

 

 

 

 

 

à M. Bertrand.

 

De Ferney, 25 Septembre 1770.

 

 

          Monsieur, en vous remerciant de SCÉLÉRATESSE (1). Ce titre pourrait contenir les archives du monde en deux lignes.

 

          Nous avons du gypse dans notre petit canton ; mais on ne s’est jamais avisé de s’en servir pour fertiliser nos terres, qui seront toujours infertilisables. Nous avons de très belles vues et de très chétives moissons ; c’est notre partage, on ne change point la nature.

 

          Des personnes qui vous sont chères, et auxquelles par conséquent je m’intéresse, m’ont compromis d’une manière désagréable. Je ne les en servirai pas moins dans l’affaire que vous m’avez recommandée. Je souhaite, autant que vous, que MM. vos parents gagnent ce procès ; je l’ai sollicité autant que je l’ai pu, et je continuerai.

 

          On ne peut, monsieur, vous être plus sincèrement dévoué que j’ai l’honneur de vous l’être.

 

 

1 – Sant doute un article pour les Questions sur l’Encyclopédie ; mais Voltaire n’en fit pas usage. (G.A.)

 

 

 

 

 

à Madame Necker.

 

Ferney, 26 Septembre 1770.

 

 

          Je vous crois actuellement à Paris, madame ; je me flatte que vous avez ramenée (1) M. Necker en bonne santé. Je lui présente mes très humbles obéissances, aussi bien qu’à M. son frère, et je les remercie tous deux de la petite correspondance qu’ils ont bien vouloir avoir avec mon gendre, le mari de mademoiselle Corneille.

 

          J’ai actuellement chez moi M. d’Alembert, dont la santé s’est affermie, et dont l’esprit juste et l’imagination intarissable adoucissent tous les maux dont il m’a trouvé accablé. J’achève ma vie dans les souffrances et dans la langueur, sans autre perspective que de voir mes maux augmentés si ma vie se prolonge. Le seul remède est de se soumettre à la destinée.

 

          M. Thomas fait trop d’honneur à mes deux bras. Ce ne sont que deux fuseaux fort secs ; ils ne touchent qu’à un temps fort court ; mais ils voudraient bien embrasser ce poète philosophe qui sait penser et s’exprimer. Comme dans mon triste état ma sensibilité me reste encore, j’ai été vivement touché de l’honneur qu’il a fait aux lettres par son discours académique (2), et de l’extrême injustice qu’on a faite à ce discours en y entendant ce qu’il n’avait pas certainement voulu dire ; on l’a interprété comme les commentateurs font Homère. Ils supposent tous qu’il a pensé autre chose que ce qu’il a dit. Il y a longtemps que ces suppositions sont à la mode.

 

          J’ai ouï conter qu’on avait fait le procès, dans un temps de famine, à un homme qui avait récité tout haut son Pater noster ; on le traita de séditieux, parce qu’il prononça un peu haut : Donnez-nous aujourd’hui notre pain quotidien.

 

          Vous me parlez, madame, du Système de la Nature, livre qui fait grand bruit parmi les ignorants, et qui indigne tous les gens sensés. Il est un peu honteux à notre nation que tant de gens aient embrassé si vite une opinion si ridicule Il faut être bien fou pour ne pas admettre une grande intelligence quand on en a une si petite ; mais le comble de l’impertinence est d’avoir fondé un système tout entier sur une fausse expérience faite par un jésuite irlandais (3) qu’on a pris pour un philosophe. Depuis l’aventure de ce Malcrais de La Vigne (4), qui se donna pour une jolie fille faisant des vers, on n’avait point vu d’arlequinade pareille. Il était réservé à notre siècle d’établir un ennuyeux système d’athéisme sur une méprise. Les Français ont eu grand tort d’abandonner les belles-lettres pour ces profondes fadaises, et on a tort de les prendre sérieusement.

 

          A tout prendre, le siècle de Phèdre et du Misanthrope valait mieux. Je vous renouvelle, madame, mon respect, ma reconnaissance et mon attachement.

 

 

1 – De Spa. (G.A.)

2 – En recevant Loménie de Brienne. (G.A.)

3 – Needham. (G.A.)

4 – Ou plutôt Desforges-Maillard, qui se donna pour mademoiselle Malcrais de La Vigne. (G.A.)

 

 

 

 

 

 

 

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