SATIRES - NOTES SUR LA LETTRE DE M. DE VOLTAIRE - Partie 1

Publié le par loveVoltaire

SATIRES - NOTES SUR LA LETTRE DE M. DE VOLTAIRE - Partie 1

Photo de PAPAPOUSS

 

 

 

 

 

 

 

NOTES SUR LA LETTRE DE M. DE VOLTAIRE.

 

A M. HUME.

 

 

- 1766 -

 

___________

 

 

 

[C’est M. Beuchot qui le premier a admis ces notes dans les Œuvres de Voltaire. Comme lui, nous les séparons de la lettre à laquelle elles se rapportent, et qu’on trouvera dans la CORRESPONDANCE, à la date du 24 Octobre 1766. Ces notes parurent trois semaines après le Docteur Pansophe, ou Lettres de M. de Voltaire, brochure contre Jean-Jacques, ne renfermant que deux lettres, dont la première seule est du patriarche.] (G.A.)

 

 

___________

 

 

 

Page 4 - Intimement persuadé qu’on doit lui élever une statue.

 

 

 

 

          M. de Voltaire aurait dû citer le passage où Jean-Jacques dit qu’il lui faut une statue. C’est à la page 127 de sa lettre à M. l’archevêque de Paris, imprimée à Amsterdam chez Marc-Michel Rey, en 1763. Voici les propres paroles :

 

          « Oui, je ne crains point de le dire, s’il existait en Europe un seul gouvernement éclairé, un gouvernement dont les vues fussent vraiment utiles et saines, il m’eût rendu des honneurs publics, il m’eût élevé des statues. »

 

          Ainsi M. de Voltaire se trompe en disant que Jean-Jacques croit que la moitié de l’univers est occupée à lui dresser des statues. M. Jean-Jacques semble dire positivement le contraire ; car il prétend qu’il n’y a qu’un gouvernement éclairé qui doive le faire sculpter en marbre ou en bronze ; et comme il dit du mal de tous les gouvernements à tort et à travers, on voit bien que, s’il est sculpté, ce doit être dans la posture où l’on ne voit que la tête et les mains d’un homme dans la machine de bois élevée au milieu du marché de Londres.

 

 

 

 

 

Page 5 - Aux protecteurs qu’il avait alors à Paris.

 

 

 

          Jean-Jacques Rousseau fut accueilli à Paris avec quelque bonté ; mais il se brouilla bientôt avec presque tous ceux auxquels il avait obligation. On sait comment il sortit de la maison qu’un fermier général et madame sa femme lui avaient accordée au village de Montmorency, maison (1) dans laquelle il était nourri, chauffé, éclairé à leurs dépens, et où l’on avait la délicatesse de lui laisser ignorer tant de bienfaits, ou du moins on lui fournissait le prétexte de feindre de l’ignorer.

 

          Il s’attira tellement la haine de tous les honnêtes gens, qu’il est obligé de l’avouer dans sa lettre à M. l’archevêque de Paris (page 3). « Je me suis vu, dit-il, dans la même année, recherché, fêté même à la cour, puis insulté, menacé, détesté, maudit. Les soirs on m’attendait pour m’assassiner dans les rues, les matins on m’annonçait une lettre de cachet. »

 

          On demande comment il se pourrait faire qu’il fût généralement maudit, détesté, sans avoir fait du moins quelque chose de détestable.

 

 

1 – L’Ermitage, chez madame d’Epinay. (G.A.)

 

 

 

 

 

Page 6 - Qui venait de donner à Paris un grave opéra et une comédie.

 

 

 

          Cette comédie dont on parle est intitulée l’Amant de soi-même. Elle fut sifflée. Il eut le courage et la modestie de la faire imprimer. Voici comme il parle dans sa préface : « Il est vrai qu’on pourra dire un jour : Cet ennemi si déclaré des sciences et des arts fit pourtant et publia des pièces de théâtre ; et ce discours sera, je l’avoue, une satire très amère, non de moi, mais de mon siècle. » L’opéra fut mieux reçu. On a dit à Lyon que le musicien Gautier était l’auteur de la musique qu’on avait trouvée dans ses papiers, et qui fut ajustée ensuite par Jean-Jacques aux paroles. Cet opéra était dans le goût des opéras-comiques. Au reste, c’est aux amis et aux parents du feu sieur Gautier, à dire si cette musique est de lui, ce qui importe fort peu.

 

 

 

 

 

 

Page 9 - Le prédicant de Moutiers-Travers, homme

d’un esprit fin et délicat.

 

 

 

 

          On a très mal instruit M. de Voltaire, si on lui a dit que M. de Montmolin se piquait  de finesse et de délicatesse ; c’est un homme très simple et très uni, à qui l’on n’a reproché que de s’être laissé séduire trop longtemps par Rousseau.

 

          Non-seulement la déclaration de Jean-Jacques Rousseau contre le livre De l’Esprit (1), et contre ses amis, est entre les mains de M. Montmolin, mais elle est imprimée dans un écrit de M. de Montmolin, intitulé, Réfutation d’un Libelle, page 90. Ce trait de Jean-Jacques, n’est pas seulement d’un hypocrite qui se moque de ce qu’il y a de plus sacré ; ce n’est pas seulement le délire d’un extravagant qui a changé trois fois de secte, et qui avait fait abjuration de la religion catholique à Genève, pour aller vivre en France ; c’est une basse ingratitude mêlée d’une envie secrète contre M. Helvétius, l’un de ses bienfaiteurs ; c’est une calomnie infâme : car jamais M. Helvétius n’enseigna le matérialisme ; il se déclara hautement contre cette opinion ; il désavoua comme le grand Fénelon, archevêque de Cambrai, tout ce qu’on avait trouvé de répréhensible dans son ouvrage. Il se rétracta avec la simplicité d’une âme respectable, il força ses persécuteurs à l’estimer. C’était une atrocité abominable au sieur Jean-Jacques de rouvrir des plaies qui saignaient encore, et de se rendre l’accusateur d’un homme qui avait eu pour lui les plus grandes bontés. Peut-il s’étonner après cela d’avoir été détesté et maudit ?

 

 

1 – Par Helvétius.

 

 

 

 

 

Page 10 - Les petits garçons et les petites filles lui jetèrent des pierres.

 

 

 

          Il est vrai qu’on jeta quelques pierres à Jean-Jacques Rousseau et à la nommée Levasseur qu’il traîne partout avec lui, et qui était apparemment la confidente de madame de Volmar (1). Cela pouvait avoir causé du scandale à Moutiers-Travers, et avoir été l’occasion de cette grêle de pierres, qui n’a pourtant pas été considérable, et dont aucune n’atteignit le sieur Jean-Jacques ni la Levasseur (2). Il est naturel que l’extrême laideur de cette créature, et la figure grotesque de Jean-Jacques déguisé en Arménien, aient induit ces petits garçons à faire des huées et à jeter quelques cailloux : mais il est faux que Jean-Jacques ait couru le moindre danger.

 

          La requête que le sieur Jean-Jacques Rousseau présenta pour être enfermé ne fut point adressée précisément à leurs excellences du conseil de Berne, mais à monsieur le bailli, gouverneur de l’île de Saint-Pierre, où Jean-Jacques était alors caché ; il pria ce magistrat d’obtenir pour lui cette grâce. Il aurait été en effet très à plaindre d’être réduit à cette extrémité, si ses fureurs orgueilleuses et extravagantes ne l’avaient pas rendu indigne de toute pitié.

 

          La condamnation des Lettres de la montagne, qualifiées de calomnies atroces par les seigneurs plénipotentiaires, est du 25 juillet 1766.

 

          Ces Lettres de la montagne sont un ouvrage encore plus insensé, s’il est possible, que la profession de foi qu’il signa entre les mains de M. de Montmolin. L’objet de ces lettres est d’animer une partie des citoyens de sa patrie contre l’autre. Mais, dans les cinq premières lettres, il ne parle que d’un roman qu’il a fait, intitulé Emile. Il n’est occupé qu’à justifier son roman ; il ne parle que de lui-même, et après avoir dit à l’archevêque de Paris qu’il est le seul auteur qui ait jamais dit la vérité, et qu’on lui doit des statues, il dit aux bourgeois de Genève, page 136, qu’il a fait des miracles tout comme notre Seigneur, qu’il n’a tenu qu’à lui d’être prophète.

 

          Il appelle Cicéron un rhéteur, page 108. Ainsi le bonhomme se croyant plus grand orateur que Cicéron, et plus puissant en œuvres que Jésus-Christ, il n’est pas étonnant qu’on lui ait proposé de bon bouillon et des herbes rafraîchissantes (3).

 

          Ces Lettres de la montagne sont d’ailleurs d’un mortel ennui pour quiconque n’est pas au fait des discussions de Genève. Elles sont assez mal écrites.

 

          Le petit nombre de gens qui se sont  intéressés quelque temps à ces querelles passagères, sait que le sieur Jean-Jacques Rousseau a fait un roman sur l’éducation. L’auteur de ce roman d’Emile a oublié que, pour bien élever un jeune homme, il faudrait avoir été soi-même honnêtement élevé (4).

 

          Ce livre est une compilation indigeste de passages tirés de Plutarque, de Montaigne, de Saint-Evremond, du Dictionnaire encyclopédique, et de trente autres auteurs. Il s’est trouvé un pédant (5) qui s’est donné la peine de faire un gros recueil, non-seulement de tous les passages que Rousseau a copiés, mais encore de ceux qui n’ont qu’une très légère ressemblance avec les siens. Il a intitulé ce livre Les Plagiats de Jean-Jacques Rousseau ; il est imprimé à Paris chez Durand. On convient que ce livre est fait avec beaucoup de mauvaise foi et de grossièreté, comme la plupart des livres de pure critique. L’auteur s’acharne sans goût et sans esprit contre des choses très innocentes, et on l’a comparé à un chien affamé qui aboie aux passants en rongeant les os de Rousseau : aussi cet ouvrage a-t-il eu le sort de tous ceux de son espèce, d’être anéanti à sa naissance. Il est d’un homme assez méprisé dans la littérature. Mais quoique cette critique soit mauvaise, le livre de Rousseau n’en est pas meilleur.

 

          La chose dont il est le moins parlé dans l’ouvrage de Rousseau sur l’éducation, c’est l’éducation même. Il y fait l’éloge des sauvages, il y fait la satire de tous ceux qui servent la société. Il suppose qu’il est chargé de former un jeune seigneur ; et, au lieu de s’y prendre comme on fait dans l’école militaire, qui est le plus beau monument du règne de Louis XV, il fait apprendre le métier de menuisier à son pupille, et voici comme il justifie cette belle institution.

 

          « Que des coquins, dit-il, mènent les grandes affaires, peu vous importe ; vous entrez dans la première boutique du métier que vous avez appris : Maître, j’ai besoin d’ouvrage. – Compagnon, mettez-vous là, travaillez ; avant que l’heure du dîner soit venue, vous aurez gagné votre dîner. »

 

          Ce n’est point ainsi, ce me semble, que s’exprimait le grand Fénelon, et ce n’est point ainsi que Mentor élevait son Télémaque. M. Jean-Jacques veut que son élève soit ignorant jusqu’à l’âge de quinze ans, et qu’il sache raboter au lieu d’apprendre la géométrie, l’histoire, la tactique, et les belles-lettres.

 

          Son élève demande à sa mère comment on fait les enfants ? la mère répond que c’est en pissant douloureusement ; et Jean-Jacques trouve cette réponse sublime.

 

          L’auteur sentit dans le fond de son cœur que cet ouvrage pourrait ennuyer. Que fit-il pour le rendre un peu piquant ? Il feignit avoir un gentilhomme chrétien à élever ; il ajoute à son livre un volume entier contre le christianisme (6), volume rempli de contradictions selon l’usage de l’auteur. Il raconte à son jeune homme que lui, Jean-Jacques, s’enfuit autrefois de la boutique de ses parents, qu’il alla en Savoie se faire catholique pour avoir du pain ; qu’il eut le bonheur d’être reçu dans un hôpital ; qu’il contracta dès lors la noble habitude de se brouiller avec ses bienfaiteurs ; qu’il s’enfuit de cet hospice, qu’il alla demander l’aumône à un vicaire de village, et que ce vicaire lui apprit que le christianisme est ridicule. Voici comme il fait parler ce prêtre :

 

          « L’idée de création confond. Qu’un être que je ne conçois pas donne l’existence à d’autres êtres, cela n’est qu’obscur et incompréhensible ; mais que l’être et le néant se convertissent l’un dans l’autre, c’est une claire absurdité. »

 

          Après un tel galimatias il compile tout ce qu’on a dit contre notre religion. Il pille les Herbert, les Bolingbroke, les Shaftesbury, les Bayle, les Boulainvilliers, les D’Argens, les Fréret, les Boulanger, les Colins, les Wolston, les Maillet, les Meslier, les Tilladet, les La Métrie, les Dumarsais, et même Spinosa.

 

          Voilà ce qui a donné quelque vogue à ce livre, et quelques protecteurs à l’auteur. Il s’est trouvé même des personnes assez simples pour croire que ce livre est bien écrit. Si cela est, le Télémaque l’est donc bien mal. Il n’y a guère de pages, dans le roman d’Emile, où l’on ne trouve des fautes contre la langue  le style est tantôt bas et tantôt violent. Les injures qu’il prodigue aux rois, aux ministres, aux riches, ont pu séduire des lecteurs cyniques qui ont pris de l’audace pour de l’éloquence, et une basse envie pour de l’esprit philosophique.

 

          Il est vrai qu’il y a dans le discours du Vicaire savoyard une douzaine de pages éloquentes ; mais en général, si ce style décousu, inégal, confus et sans harmonie prenait le dessus, c’en serait fait de la littérature française.

 

          M. de Voltaire se trompe sur la date des lettres de Rousseau, écrites de Venise à M. Du Theil. Il y en a trois, du 8, du 15 août et du 24 octobre 1744, et non pas 1743. Elles sont encore plus humiliantes que M. de Voltaire ne le dit, et la troisième finit par une délation ménagée artificieusement contre M. le comte de Montaigu, son maître ; cela n’est pas philosophe.

 

          M. Du Theil n’honora point Rousseau d’une réponse ; plusieurs personnes parmi nous ont vu l’original de ces lettres écrites et signées de la main de Rousseau.

 

 

1 – Personnage de la Nouvelle Héloïse. (G.A.)

2 – On sait aujourd’hui que c’était la Levasseur elle-même qui les lançait. (G.A.)

3 – Expressions qui se retrouvent dans la lettre à M. Hume. (G.A.)

4 – Ce trait est déjà dans le Sentiment des citoyens. (G.A.)

5 – Le bénédictin Cajot. (G.A.)

6 – La Profession de foi du Vicaire savoyard, que Voltaire lui-même fit réimprimer bien des fois. (G.A.)

 

 

 

 

 

 

Publié dans Satires

Commenter cet article