CORRESPONDANCE avec le roi de Prusse - Année 1770 - Partie 102

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CORRESPONDANCE avec le roi de Prusse - Année 1770 - Partie 102

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400 – DU ROI

 

A Berlin, le 4 Janvier 1770.

 

 

 

 

Le vieux citadin du Caucase,

Ressuscité de son tombeau,

Caracole encor sur Pégase

Plus lestement qu’un jouvenceau.

J’aimerais mieux me voir à table

Avec ce Welche plein d’appas,

Esprit fécond, toujours aimable,

Qu’avec son Grec Pausanias.

 

 

          Le vieux Welche a beaucoup d’érudition ; cependant il paraît qu’il persifle un peu ce pauvre Thrace, qu’il alexandrise : ce pauvre Thrace est un homme très ordinaire, qui n’a jamais possédé les grands talents du vainqueur du Granique, et qui aussi n’a point eu ses vices. Il a fait des vers en welche parce qu’il en fallait, et que, pour son malheur, personne que lui dans son pays n’était atteint de la rage de la métromanie. Il a envoyé ses vers au vice-dieu qu’Apollon a établi son vicaire dans ce monde ; il a senti que c’était envoyer des corneilles à Athènes (1) ; mais il a cru que c’était un hommage qu’il fallait rendre à ce vice-dieu, comme de certaines sectes de papegaux en rendent au vieux qui préside sur les sept montagnes.

 

          Quand vous avez pris des pilules, vous purgez de meilleurs vers que tous ceux qu’on fait actuellement en Europe. Pour moi, je prendrais toute la rhubarbe de la Sibérie et tout le séné des apothicaires, sans que jamais je fisse un chant de la Henriade. Tenez, voyez-vous, mon cher, chacun naît avec un certain talent : vous avez tout reçu de la nature : cette bonne mère n’a pas été aussi libérale envers tout le monde. Vous composez vos ouvrages pour la gloire, et moi pour mon amusement. Nous réussissons l’un et l’autre, mais d’une manière bien différente : car tant que le soleil éclairera le monde, tant qu’il se conservera une teinture de science, une étincelle de goût, tant qu’il y aura des esprits qui aimeront des pensées sublimes, tant qu’il se trouvera des oreilles sensibles à l’harmonie, vos ouvrages dureront, et votre nom remplira l’espace des siècles qui mènent à l’éternité Pour les miens, on dira : C’est beaucoup que ce roi n’ait pas été tout à fait imbécile ; cela est passable ; s’il était né particulier, il aurait pourtant pu gagner sa vie en se faisant correcteur chez quelque libraire ; et puis on jette là le livre, et puis on en fait des papillotes, et puis il n’en est plus question.

 

          Mais comme ne fait pas des vers qui veut, et qu’on barbouille du papier plus facilement en prose, je vous envoie un mémoire destiné pour l’Académie. Le sujet est grave, la matière est philosophique ; et je me flatte que vous conviendrez du principe que j’ai tâché de démontrer de mon mieux.

 

          J’espère que cela me vaudra quelques brochures de Ferney. Si vous voulez, nous barroterons nos marchandises : c’est un commerce que j’espère faire avant avantage, car les denrées de Ferney valent mieux que tout ce que la Thrace peut produire.

 

          J’attends sur cela votre réponse, vous assurant que personne ne connaît mieux le prix du solitaire du Caucase que le philosophe de Sans-Souci. FÉDÉRIC.

 

 

1 – Même phrase dans une lettre du 20 février 1767. (G.A.)

 

 

 

 

 

401 – DE VOLTAIRE

 

 

Janvier 1770.

 

 

 

          Mon cher Lorrain (1), je ne sais pas comment vous vous appelez aujourd’hui ; mais au bout de dix-huit ans j’ai reconnu votre écriture ; Je vois que vous avez travaillé sous un grand maître. Vous êtes donc de l’Académie de Berlin ; assurément vous en faites l’ornement et l’instruction. Vous me paraissez un grand philosophe dans le séjour des revues, des canons, et des baïonnettes. Comment avez-vous pu allier des objets si contraires ? Il n’y a point de cour en Europe où l’on associe ces deux ennemis. Vous me direz peut-être que Marc-Aurèle et Julien avaient trouvé ce secret, qu’il a été perdu jusqu’à nos jours, et que vous vivez auprès d’un maître  qui l’a ressuscité. Cela est vrai, mon cher Lorrain ; mais ce maître ne donne pas le génie.

 

          Il faut que vous en ayez beaucoup pour que vous ayez enfin montré par votre écrit la vraie manière d’être vertueux sans être un sot et sans être un enthousiaste.

 

          Vous avez raison, vous touchez au but. C’est l’amour-propre bien dirigé qui fait les hommes de bon sens véritablement vertueux Il ne s’agit plus que d’avoir du bon sens ; et tout le monde en a sans doute assez pour vous comprendre, puisque votre écrit est, comme tous les bons ouvrages, à la portée de tout le monde.

 

          Oui, l’amour-propre est le vent qui enfle les voiles, et qui conduit le vaisseau dans le port. Si le vent est trop violent, il nous submerge ; si l’amour-propre est désordonné, il devient frénésie. Or il ne peut être frénétique avec du bon sens. Voilà donc la raison mariée à l’amour-propre : leurs enfants sont la vertu et le bonheur. Il est vrai que la raison a fait bien des fausses couches avant de mettre ces deux enfants au monde. On prétend encore qu’ils ne sont pas entièrement sains, et qu’ils ont toujours quelques petites maladies ; mais ils s’en tirent avec du régime.

 

          Je vous admire, mon cher Lorrain, quand je lis ces paroles : « Qu’y a-t-il de plus beau et de plus admirable que de tirer d’un principe même qui peut mener au vice, la source du bien et de la félicité publique ? »

 

          On dit que vous faites aussi aux Welches l’honneur d’écrire en vers dans leur langue ; je voudrais bien en voir quelques-uns. Expliquez-moi comment vous êtes parvenu à être poète, philosophe, orateur, historien, et musicien. On dit qu’il y a dans votre pays un génie qui apparaît les jeudis à Berlin, et que dès qu’il est entré dans une certaine salle, on entend une symphonie excellente, dont il a composé les plus beaux airs. Le reste de la semaine il se retire dans un château bâti par un nécroman ; de là il envoie des influences sur la terre. Je crois l’avoir aperçu il y a vingt ans ; il me semble qu’il avait des ailes, car il passait en un clin d’œil d’un empire à un autre. Je crois même qu’il me fit tomber par terre d’un coup d’aile.

 

          Si vous le voyez ou sur un laurier ou sur des roses, car c’est là qu’il habite, mettez-moi à ses pieds, supposé qu’il en ait, car il ne doit pas être fait comme les hommes. Dites-lui que je ne suis pas rancunier avec les génies. Assurez-le que mon plus grand regret à ma mort sera de n’avoir pas vécu à l’ombre de ses ailes, et que j’ose chérir son universalité avec l’admiration la plus respectueuse.

 

 

1 – Cette lettre est une réponse à l’envoi d’un ouvrage manuscrit du roi de Prusse, sur les principes de la morale. Voltaire l’adresse au copiste de cet ouvrage, dont il suppose qu’il a reconnu l’écriture. (L.) – L’ouvrage de Frédéric dont il s’agit est un Essai sur l’amour-propre envisagé comme principe de morale. (G.A.)

 

 

 

 

 

402 – DU ROI

 

 

A Potsdam, le 17 Février 1770.

 

 

 

          Le pauvre Lorrain, dont vous vous souvenez, trouve une grande différence des copies qu’il fait à présent à celles qu’il faisait autrefois (1). A présent, il écrit pour le temps : il y a dix-huit ans, c’était pour l’immortalité. Il n’en est pas moins flatté de l’approbation que vous donnez à son ouvrage, qui roule sur des idées dont on trouve le germe dans l’Esprit d’Helvétius et dans les Essais de d’Alembert. L’un écrit avec une métaphysique trop subtile, et l’autre ne fait qu’indiquer ses idées.

 

          Le pauvre Lorrain sent qu’il vous a importuné par l’envoi des rêveries de son maître ; mais par une suite de l’élévation où se trouve le patriarche de Ferney, il doit s’attendre à ces sortes d’hommages et d’importunités. Le patriarche demande des vers en welche d’un auteur tudesque, il en aura ; mais il se repentira de les avoir demandés. Ces vers sont adressés à une dame qu’il doit connaître (2) ; ils ont été faits à l’occasion d’un propos de table, où cette dame se plaignait de la difficulté de trouver un juste milieu entre le trop et le trop peu. Ce sont de ces vers de société dont Paris fournissait autrefois d’amples recueils qui commencent à devenir plus rares.

 

          Le pauvre Lorrain est bien embarrassé à découvrir le génie dont vous lui parlez ; il l’a cherché partout. Ce n’est pas sans raison : les roses et les lauriers (3) ont été tous transplantés en Russie ; de sorte qu’il le cherche en vain. Ce Lorrain suppose que la brillante imagination qui triomphe à Ferney du temps et des infirmités de l’âge a tracé de fantaisie le tableau de ce génie, et qu’il en est comme du jardin des Hespérides et de la fontaine de Jouvence, que la grave antiquité a si longtemps recherchés inutilement.

 

          Si cependant il était question d’un bon vieux radoteur de philosophe qui habite une vigne de ces environs, il a chargé le Lorrain de vous assurer qu’il regrette fort le patriarche de Ferney, qu’il voudrait qu’il fût possible encore de le recueillir chez lui, et de l’associer à ses études ; qu’au moins ce patriarche peut être assuré que personne n’apprécie mieux son mérite, et n’aime plus que lui son beau génie. FÉDÉRIC.

 

 

1 – C’est-à-dire au temps où il copiait pour Voltaire à Berlin. (G.A.)

2 – Epître sur le Trop et le Trop peu, à madame de Morian. (G.A.)

3 – Edition de Berlin : « Ce n’est pas la saison des roses, et les lauriers ont, etc. » (G.A.)

 

 

 

 

 

403 – DE VOLTAIRE

 

 

A Ferney, 9 Mars 1770.

 

 

 

C’en est trop d’avoir tout ce feu

Qui si vivement vous inspire,

Qui luit, qui plaît, et qu’on admire,

Quand les autres en ont trop peu (1).

 

Sur les humains trop d’avantages,

Dans vos exploits, dans vos écrits,

Etonnent les grands et les sages,

Qui devant vous sont trop petits (2).

 

J’eus trop d’espoir dans ma jeunesse,

Et dans l’âge mûr trop d’ennuis ;

Mais dans la vieillesse où je suis,

Hélas ! j’ai trop peu de sagesse.

 

De France on dit que, dans ce temps,

Quelques muses ne sont bannies ;

Nous n’avons pas trop de savants,

Nous avons trop peu de génies.

 

Vivre et mourir auprès de vous,

C’eût été pour moi trop prétendre ;

Et si mon sort est trop peu doux,

C’est à lui que je veux m’en prendre.

 

 

          Sire, il est clair que vous avez trop de tout, et moi trop peu. Votre épître à madame de Morian sur ce sujet est charmante. Il y a plus de trente ans que vous m’étonnez tous les jours. Je conçois bien comment un jeune Parisien oisif peut faire de jolis vers français, quand il n’a rien à faire le matin que sa toilette ; mais qu’un roi du Nord, qui gouverne tout seul une vingtaine de provinces, fasse sans peine des vers à la Chaulieu, des vers qui sont à la fois d’un poète et d’un homme de bonne compagnie, c’est ce qui me passe. Quoi ! vous nous battez en Thuringe, et vous faites des vers mieux que nous ! c’est là qu’il y a du trop ; et vous me causez trop de regrets de ne pas mourir auprès de votre majesté héroïque et poétique.

 

 

1 – C’est une imitation de l’épître de Frédéric sur le Trop et le Trop peu. (G.A.)

2 – Il faudrait dans ce dernier vers un Trop peu, mais Voltaire s’est souvenu qu’on employait jadis petit pour peu, et il a pu mettre : Trop petits. (G.A.)

 

 

 

 

 

404 – DE VOLTAIRE.

 

 

A Ferney, 27 Avril 1770.

 

 

 

          Sire, quand vous étiez malade, je l’étais bien aussi, et je faisais même tout comme vous de la prose et des vers, à cela près que mes vers et ma prose ne valaient pas grand’chose ; je conclus que j’étais fait pour vivre et mourir auprès de vous, et qu’il y a eu du malentendu si cela n’est pas arrivé.

 

          Me voilà capucin pendant que vous êtes jésuite (1) ; c’est encore une raison de plus qui devait me retenir à Berlin ; cependant on dit que frère Ganganelli (2) a condamné mes œuvres, ou du moins celles que les libraires vendent sous mon nom.

 

          Je vais écrire à sa sainteté que je suis très bon catholique, et que je prends votre majesté pour mon répondant.

 

          Je ne renonce point du tout du tout à mon auréole ; et comme je suis près de mourir d’une fluxion de poitrine, je vous prie de me faire canoniser au plus vite : cela ne vous coûtera que cent mille écus : c’est marché donné.

 

          Pour vous, sire, quand il faudra vous canoniser, on s’adressera à Marc-Aurèle. Vos Dialogues (3) sont tout à fait dans son goût comme dans ses principes ; je ne sais rien de plus utile. Vous avez trouvé le secret d’être le défenseur, le législateur, l’historien, et le précepteur de votre royaume  tout cela est pourtant vrai : je défie qu’on en dise autant de Moustapha (4). Vous devriez bien vous arranger pour attraper quelques dépouilles de ce gros cochon ; ce serait rendre service au genre humain.

 

          Pendant que l’empire russe et l’empire ottoman se choquent avec un fracas qui retentit jusqu’aux deux bouts du monde, la petite république de Genève est toujours sous les armes ; mon manoir est rempli d’émigrants qui s’y réfugient. La ville de Jean Calvin n’est pas édifiante pour le moment présent.

 

          Je n’ai jamais vu tant de neige et tant de sottises. Je ne verrai bientôt rien de tout cela, car je me meurs.

 

          Daignez recevoir la bénédiction de frère François, et m’envoyer celle de Saint Ignace.

 

          Restez un héros sur la terre, et n’abandonnez pas absolument la mémoire d’un homme dont l’âme a toujours été aux pieds de la vôtre.

 

 

1 – Frédéric avait recueilli les jésuites chassés de France, de Portugal, etc. (G.A.)

2 – Le pape Clément XIV. (G.A.)

3 – Ces Dialogues figurent dans les Œuvres posthumes de Frédéric. (G.A.)

4 – Voyez la Correspondance avec Catherine, à cette époque. (G.A.)

 

 

 

 

 

 

Publié dans Frédéric de Prusse

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