CORRESPONDANCE - Année 1769 - Partie 32

Publié le par loveVoltaire

CORRESPONDANCE - Année 1769 - Partie 32

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à M. le maréchal duc de Richelieu.

 

Ferney, 13 Septembre 1769 (1).

 

 

          En voici bien d’une autre, monseigneur ; M. de Ximenès me mande que vous avez la bonté de faire jouer à Fontainebleau les Guèbres. Je prends donc la liberté de vous les envoyer, quoiqu’ils me soient dédiés.

 

          Vraiment, je vous serais très obligé si, au lieu de Tancrède ou de Mérope qu’on connaît assez, on jouait les Guèbres et les Scythes, qu’on ne connaît point. Cela mettrait, ce me semble, plus de vivacité dans vos amusements de Fontainebleau ; et ce serait pour moi une grande consolation et beaucoup d’honneur de contribuer un moment à vos plaisirs.

 

          Si vous avez lu l’Histoire du Parlement, vous avez trop de pénétration et de goût avec trop de connaissance du temps présent, pour ne pas vous apercevoir que ces chapitres ne sont pas de la même main qui a écrit les premiers. Presque toutes les anecdotes sont fausses. On a pris le conseiller Vesigny pour le vieux président de Nassigny. On suppose que tous ceux qui ont assisté au procès de Damiens ont eu des pensions, ce qui est également faux et ridicule. D’ailleurs, ces  chapitres sont écrits très grossièrement, et avec une impropriété de langage qui révolte.

 

          Vous savez quel brigandage a régné dans la campagne des Indes et au Canada ; il n’y en a pas moins dans la république des lettres. Voilà ce qui m’avait déterminé à sortir de France, et si j’y suis rentré, ce n’est pas bien avant. Vos bontés me consolent de tout.

 

          Agréez le tendre respect de votre vieux serviteur, qui sera pénétré pour vous tant qu’il vivra de son inutile et inviolable attachement.

 

 

1 – Editeurs, de Cayrol et A. François. (G.A.)

 

 

 

 

 

à M. le comte d’Argental.

 

16 Septembre 1769.

 

 

          Je réponds, mon cher ange, à vos lettres du 4 et du 9. Vous devez actuellement avoir reçu, par M. Marin, la tragédie des Guèbres, avec les additions que le jeune auteur a faites.

 

          Lekain a joué à Toulouse Tancrède, Zamore, et Hérode, avec le plus grand succès. La salle était remplie à deux heures. On dit la troupe fort bonne ; plusieurs amateurs ont fait une souscription assez considérable pour la composer. Cette troupe a donné Athalie avec la musique des chœurs, et on me demande des chœurs pour toutes mes pièces. Les spectacles adoucissent les mœurs, et, quand la philosophie s’y joint, la superstition est bientôt écrasée. Il s’est fait depuis dix ans, dans toute la jeunesse de Toulouse, un changement incroyable. Sirven s’en trouvera bien ; il verra que votre idée de venir se défendre lui-même était la meilleure ; mais plus il a tardé, plus il trouvera les esprits bien disposés. Vous voyez qu’à la longue les bons livres font quelque effet, et que ceux qui ont contribué à répandre la lumière n’ont pas entièrement perdu leur peine.

 

          On me presse pour aller passer l’hiver à Toulouse. Il est vrai que je ne peux plus supporter les neiges qui m’ensevelissent pendant cinq mois de suite, au moins ; mais il se pourra bien faire que madame Denis vienne affronter auprès de moi les horreurs de nos frimats, et celle de la solitude et de l’ennui, avec un pauvre vieillard qu’il est bien difficile de transplanter.

 

          M. de Ximenès m’a mandé que M. le maréchal de Richelieu avait mis les Guèbres sur le répertoire de Fontainebleau ; je crois qu’il s’est trompé, car M. de Richelieu ne m’en parle pas. Il a assez de hauteur dans l’esprit pour faire cette démarche, et ce serait un grand coup. Les tribus militaires vont au spectacle, et les prêtres de Pluton n’y vont point ; la raison gagnerait enfin sa cause, ce qui ne lui arrive pas souvent.

 

          Je vois bien que je perdrai la mienne auprès de M. le duc d’Aumont. Il me sera impossible de refaire la scène d’Eve et du serpent, à moins que le diable en personne ne vienne m’inspirer. Je suis à présent aussi incapable de faire des vers d’opéra que de courir la poste à cheval. Il y a des temps où l’on ne peut répondre de soi. Je prends mon parti sur Pandore ; ce spectacle aurait pu être une occasion qui m’aurait fait faire un petit voyage que je désire depuis longtemps, et que vous seul, mon cher ange, me faites désirer. Quand je dis vous seul, j’entends madame d’Argental et vous ; mais, encore une fois, je ne suis pas heureux. Adieu, mon très cher ange ; pardonnez à un pauvre malade, si je ne vous écris pas plus au long.

 

 

 

 

 

à M. le comte de La Touraille.

 

A Ferney, le 17 Septembre 1769.

 

 

          Le livre (1) dont vous me parlez, monsieur, est évidemment de deux mains différentes. Tout ce qui précède l’attentat de Damiens m’a paru vrai, et écrit d’un style assez pur ; le reste est rempli de solécismes et de faussetés. L’auteur ne sait ce qu’il dit. Il prend le président de Bésigni pour le président de Nassigni. Il dit qu’on a donné des pensions à tous les juges de Damiens, et on n’en a donné qu’aux deux rapporteurs. Il se trompe grossièrement sur la prétendue union de M. d’Argenson et de M. de Machault.

 

          Vous aimez les lettres, monsieur, et vous êtes assez heureux pour ignorer le brigandage qui règne dans la littérature. L’abbé Desfontaines fit autrefois une édition clandestine de la Henriade, dans laquelle il inséra des vers contre l’Académie, pour me brouiller avec elle, et pour m’empêcher d’être de son corps. On a eu cette fois-ci une intention plus maligne. Ces petits procédés qui ne sont pas rares n’ont pas peu contribué à me faire quitter la France, et à chercher la solitude. L’amitié dont vous m’honorer me console. Je vous prie de me la conserver ; j’en sens tout le prix. Je serais enchanté d’avoir l’honneur de vous voir ; mais il n’y a pas d’apparence que vous puissiez quitter les états de Bourgogne et la cour brillante de M. le prince de Condé pour des montagnes couvertes de neige, et pour un vieux solitaire devenu aussi froid qu’elles.

 

 

1 – Histoire du Parlement de Paris. (K.)

 

 

 

 

 

à M. le maréchal duc de Richelieu.

 

A Ferney, 18 septembre 1769.

 

 

          Je vous écris, monseigneur, quand j’ai quelque chose à mander que je crois valoir la peine de vous importuner. Je me tais quand je n’ai rien à dire, et quand je songe que vous devez recevoir par jour une quarantaine de lettres, je crains de faire la quarante et unième.

 

          Vous me demandez où est la gloire : je vais vous le dire. Un homme qui revient de Gênes me contait hier qu’il y avait vu un homme de la cour de l’empereur. Cet Allemand, en regardant votre statue, disait : Voilà le seul Français qui, depuis le maréchal de Villars, ait mérité une grande réputation. Un pareil discours est quelque chose. Ce seigneur allemand ne se doutait pas que vous le sauriez par moi.

 

          Vous m’accusez toujours d’avoir une confiance aveugle en certaines personnes. Qui voulez-vous que je consulte ? Je ne connais aucun comédien, excepté Lekain. Il y a vingt et un ans que je n’ai vu Paris, et tous les acteurs ont été reçus depuis ce temps-là. J’ai une autre nièce que madame Denis, qui se mêle aussi de jouer quelquefois la comédie dans son castel. Elle a distribué une ou deux fois de mes rôles. J’ai aussi un neveu conseiller au parlement, qui est sans contredit le meilleur comique des enquêtes. Je voudrais que la grand’chambre ne fît que ce métier-là, tout en irait mieux.

 

          A propos de grand’chambre, vous devez bien voir, monseigneur, par l’énorme brigandage qui régnait dans l’Inde, que ce n’était pas votre ancien protégé Lally qui était coupable. Il y a des choses qui me font saigner le cœur longtemps. Je suis un peu le Don Quichotte des malheureux. Je poursuis sans relâche l’affaire des Sirven, qui est toute semblable à celle des Calas, et j’espère en venir à bout dans quelques semaines. Ces petits succès me consolent beaucoup de ce que les sots appellent malheur.

 

          J’ignore toujours si M. le marquis de Ximenès ne s’est pas trompé quand il m’a mandé que vous ordonniez qu’on jouât les Guèbres. Ordonnez ce qu’il vous plaira ;  je vous serai sensiblement obligé de tout ce que vous ferez. J’ai la vanité de croire les Guèbres très dignes de votre protection. Il n’y a qu’un fat de robin (1) qui ait dit que les Guèbres étaient dangereux : où a-t-il pris cette impertinente idée ? craint-il qu’on se fasse Guèbre à Paris ? M. de Sartines est bien loin de penser comme cet animal.

 

          Je me mets aux pieds de mon héros, et je le remercie de toutes ses bontés.

 

 

1 – Moreau. (G.A.)

 

 

 

 

 

à Madame la duchesse de Choiseul.

 

A Ferney, 18 Septembre 1769.

 

 

          Madame, vous n’êtes plus madame Gargantua, et je ne m’appelle plus Guillemet ; je n’ai reçu votre joli et vrai soulier qu’après avoir pris la liberté de vous envoyer ma soie ; j’ignore si vous avez daigné agréer ce ridicule hommage, mais je sais bien que mes jours ne seront pas filés d’or et de soie, si vous persistez à soupçonner que des choses (1) que j’abhorre soient de moi. Vous avez entendu quelquefois parler des tracasseries de cour, des petites calomnies qu’on y débite, des beaux tours qu’on y joue ; soyez bien sûre que la république des lettres est précisément dans ce goût. Arlequin disait : Tutto ‘l mondo è fatto come la nostra famiglia ; et Arlequin avait raison. Je ne vous fatiguerai pas des noirceurs qu’on m’a faites ; mais souvenez-vous de cet écrit (2) dans lequel on insulta, l’année passée, le président Hénault, et une personne très respectable (3) que je ne nomme point, la même dont vous me parlez dans votre dernière lettre, la même à laquelle vous êtes si attachée, la même qui… Le style de cet ouvrage était brillant et hardi ; on me fit l’honneur de me l’imputer, et bien des gens me l’attribuent encore. Un homme de condition (4) l’avait lu dans la séance publique d’une académie, comme s’il en était l’auteur ; il en reçut les compliments, et s’en vanta à moi dans sa lettre ; et, pour comble, il a été avéré qu’il n’avait d’autre part à l’ouvrage que celle de l’avoir acheté, et qu’il était très incapable de l’écrire.

 

          Le tour qu’on me fait aujourd’hui est plus méchant ; mais comment croira-t-on que j’aie dit que le roi donna des pensions à tous les conseillers qui jugèrent Damiens, tandis qu’il est de notoriété publique qu’on n’en donna qu’aux deux rapporteurs ? Comment aurais-je pris M. de Bésigni pour le président de Nassini ? comment aurais-je dit qu’on fit un procès à Damiens, et qu’on perpétra son supplice ? Tout cela est absurde, et aussi impertinent que mal écrit. Un abbé Desfontaines fit autrefois une édition de la Henriade, dans laquelle il inséra des vers contre l’Académie pour m’empêcher d’en être. J’ai une édition de la Pucelle dans laquelle il y a des vers contre le roi et contre madame de Pompadour ; et ce qu’il y a de pis, c’est que ces vers ne sont pas absolument mauvais. MM. les tracassiers de cour ont-ils jamais rien fait de plus noir ? Voilà, madame, ce qui m’a fait quitter la France  ai-je tort ? Je suis très honteux de vous entretenir de ces misères, il ne faut vous aborder que les mains pleines de fleurs.

 

          J’ai vu un petit médecin (5) dont vous avez fait la fortune et la réputation  je n’avais pas osé vous le recommander ; je lui avais seulement conseillé d’implorer vos bonté, parce que sa requête était juste ; vous avez fait pour lui plus qu’il n’espérait et plus qu’il ne demandait. Voilà comme vous êtes, madame ; la bienfaisance est votre passion dominante ; vous aurez des autels jusque dans le pays barbare que j’habite. Dupuits vous doit tout ; et moi, que ne vous dois-je point ? Vous m’avez fait connaître tout votre esprit et toute la bonté de votre caractère ; vous m’avez réconcilié avec mon siècle, dont j’avais fort mauvaise opinion.

 

          Je reviens, madame, à votre soulier : on dit que quelque Praxitèle s’est mêlé des proportions de votre figure.

 

Je n’en crois rien, et je demande

Aux connaisseurs que vous voyez

Comment, avec ces petits pieds,

On peut avoir l’âme si grande !

 

          Daignez recevoir, madame, avec votre bonté ordinaire, le profond respect de votre ancien typographe, et de votre très affligé et très obéissant serviteur, etc.

 

 

1 – L’Histoire du Parlement. (G.A.)

2 – L’Examen de l’Histoire de Henri IV. (G.A.)

3 – Louis XV. (G.A.)

4 – Belestat. (G.A.)

5 – Coste. Sur la recommandation de Voltaire du 16 juillet, Choiseul avait porté à douze cents francs les appointements de ce médecin du pays de Gex. (G.A.)

 

 

 

 

 

à Madame de la Borde des Martres.

 

18 Septembre 1769.

 

 

          Madame, j’ai reçu les mémoires que vous avez bien voulu m’envoyer touchant votre procès (1). Je ne suis point avocat. J’ai soixante-seize ans bientôt ; je suis très malade ; je vais finir le procès que j’ai avec la nature ; je n’ai entendu parler du vôtre que très confusément. Je ne connais point du tout le Supplément aux Causes célèbres dont vous me parlez : je vois par vos mémoires, les seuls que j’aie lus, que cette cause n’est point célèbre, mais qu’elle est fort triste. Je souhaite que la paix et l’union, s’établissent dans votre famille : c’est là le plus grand des biens. Il vaut mieux prendre des arbitres que de plaider. La raison et le véritable intérêt cherchent toujours des accommodements ; l’intérêt mal entendu et l’aigreur mettent les procédures à la place des procédés. Voilà, en général, toute ma connaissance du barreau.

 

          Votre lettre, madame, me paraît remplie des meilleurs sentiments, et M. de La Borde, premier valet de chambre du roi, passe pour un homme aussi judicieux qu’aimable ; vous semblez tous deux faits pour vous concilier, et c’est ce que votre lettre même me fait espérer.

 

 

1 – Voyez l’Affaire Claustre, page 526, note. (G.A.)

 

 

 

 

 

 

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Lucky 23/02/2016 21:53

Je viens de decouvrir votre site.
Je n'ai jamais rien vu de pareil!!!!!
Un vrai cadeau du ciel.
Merci 1000 fois.
L.

lovevoltaire 24/02/2016 09:56

Merci de tous vos mercis.
Je suis ravie que M. de Voltaire vous plaise.
Bonne journée à vous