CORRESPONDANCE - Année 1769 - Partie 25

Publié le par loveVoltaire

CORRESPONDANCE - Année 1769 - Partie 25

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à Madame la Duchesse de Choiseul.

 

Lyon, 26 Juillet 1769.

 

 

Anacréon, de qui le style

Est souvent un peu familier,

Dit, dans un certain vaudeville,

Soit à Daphné, soit à Bathylle,

Qu’il voudrait être son soulier.

Je révère la Grèce antique ;

Mais ce compliment poétique

Paraît celui d’un cordonnier.

 

          Pour moi, madame, qui suis aussi vieux qu’Anacréon, je vous avoue que j’aime mieux votre tête et votre cœur que vos pieds, quelques mignons qu’ils soient. Anacréon aurait voulu les baiser à cru, et moi aussi ; mais je donne net la préférence à votre belle âme.

 

          Vous êtes, madame, le contraire des dames ordinaires ; vous donnez tout d’un coup plus qu’on ne vous demande ; il ne me faut qu’un de vos souliers, c’est bien assez pour un vieil ermite, et vous daignez m’en offrir deux. Un seul, madame, un seul. Il n’est jamais question que d’un soulier dans les romans qui en parlent, et remarquez qu’Anacréon dit : Je voudrais être ton soulier, et non pas tes souliers. Ayez donc la bonté, madame, de m’en faire parvenir un, et vous saurez ensuite pourquoi (1).

 

          Mais il y a une autre grâce plus digne de vous, que je vous demande, c’est pour la tragédie de la Tolérance. Elle est d’un jeune homme qui donne certainement de grandes espérances ; il en a fait deux actes chez moi ; j’y ai travaillé avec lui, moins comme à un ouvrage de poésie que comme à la satire de la persécution.

 

          Vous avez senti assez que les prêtres de Pluton pouvaient être le P. Letellier, les inquisiteurs, et tous les monstres de cette espèce. Le jeune auteur n’a pu obtenir que les magistrats en permissent la représentation à Paris. Je suis persuadé qu’elle y ferait un grand effet et que la dernière scène ne déplairait pas à la cour, s’il y avait une cour.

 

          Donnez-nous votre protection, madame, et celle du possesseur de vos pieds. On a imprimé cette pièce chez l’étranger, sous le nom de la Tolérance. Ce nom fait trembler ; on me la dédie, et mon nom est encore plus dangereux.

 

          Il y a dans le royaume des Francs environ trois cent mille fous qui sont cruellement traités par d’autres fous depuis longtemps. On les met aux galères, on les pend, on les roue pour avoir prié Dieu en mauvais français en plein champ ; et ce qui caractérise bien ma chère nation, c’est qu’on n’en sait rien à Paris, où l’on ne s’occupe que de l’Opéra-Comique et des tracasseries de Versailles.

 

          Oui, madame, vous seriez la bienfaitrice du genre humain, si vous et M. le duc de Choiseul vous protégiez cette pièce, et si vous pouviez un jour vous donner l’amusement de la faire représenter.

 

          Votre petite-fille n’est pas contente des Guèbres, et moi je trouve l’ouvrage rempli de choses très neuves, très touchantes, écrites du style le plus simple et le plus vrai.

 

          Aidez-nous, madame, protégez-nous. On pense depuis dix ans dans l’Europe comme cet empereur qui paraît à la dernière scène. Il se fait dans les esprits une prodigieuse révolution. C’est à une âme comme la vôtre qu’il appartient de la seconder. Le suffrage de M. le duc de Choiseul nous vaudrait une  armée. Il va faire bâtir dans mon voisinage une ville qu’on appelle déjà la ville de la tolérance. S’il vient à bout de ce grand projet, c’est un temple où il sera adoré. Comptez, madame, que réellement toutes les nations seront à ses pieds. Je me mets aux vôtres très sérieusement, et je vous conjure d’embrasser cette affaire avec fureur, malgré toute la sage douceur de votre charmant caractère. Agréer, madame, le profond respect de GUILLEMET.

 

 

1 – Voyez au 4 septembre. (G.A.)

 

 

 

 

 

à M. Christin.

 

27 Juillet 1769 (1).

 

 

          Dites-moi, mon cher ami, votre avis sur un cas de jurisprudence française ; c’est une supposition.

 

          On a imprimé dans les pays étrangers un livre concernant le parlement de Paris, dans lequel on dit qu’il y a des méprises et des expressions désagréables, quoiqu’il n’y eût point de terme offensant. La voix publique attribue cet ouvrage à un jeune avocat de province, sans qu’on ait ni qu’on puisse avoir la plus légère preuve.

 

          On demande si le parlement est en droit d’ajourner personnellement ou même de décréter de prise de corps, sur de simples faux bruits un jeune homme domicilié dans un autre parlement, et qui est seigneur de paroisse dans le ressort d’un parlement de province ; on demande si, au cas que messieurs de Paris prissent cette voie, le jeune avocat n’est pas en droit de demander d’être renvoyé devant ses juges naturels.

 

          On demande si, pour cet effet, il doit présenter requête au conseil, ou s’il doit la présenter au parlement dans le ressort duquel il habite.

 

          Ce jeune homme est né à Paris ; mais il n’y a jamais eu de domicile à lui appartenant.

 

          Je ferai passer à mon cher petit philosophe les arrêts concernant les mainmortables (2) sitôt que je les aurai reçus. J’embrasse bien tendrement mon philosophe.

 

 

1 – Editeurs, de Cayrol et A. François. (G.A.)

2 – Voyez les Ecrits pour les serfs du Mont-Jura. (G.A.)

 

 

 

 

 

à M. le prince de Ligne.

 

Ferney, 28 Juillet (1).

 

 

          Un vieux malade, un homme devenu absolument inutile au monde et à lui-même, se met aux pieds de M le prince de Ligne, et lui demande pardon d’avoir été deux mois entiers dans un état si triste, qu’il lui a été absolument impossible d’écrire.

 

          Je sais, par mes yeux et par mes oreilles, monsieur le prince, combien vous êtes aimable ; je sais, par les yeux et par les oreilles d’autrui, que mademoiselle Dubois est grande, belle et bien faite, et qu’elle a une voix charmante. Je sais encore quels ordres vous m’avez donnés pour elle ; mais je n’ai pas plus de crédit dans le tripot, dont elle a l’honneur d’être, que le roi de Pologne n’en a sur les confédérés de Podolie. Bien en prend à mademoiselle Dubois d’avoir d’autres talents que ceux du théâtre.

 

          Ce malheureux Théâtre-Français est absolument tombé ; mais le temple de l’Amour, dont mademoiselle Dubois est première prêtresse, ne tombera jamais. L’Opéra-Comique est actuellement le seul spectacle à la mode.

 

          Il y a une tragédie nouvelle intitulée les Guèbres, et qui pourrait être intitulée l’Inquisition ; elle ne sera probablement jamais jouée. Elle est pourtant extrêmement honnête ; il y a surtout une dernière scène que je vous invite à lire. Agréer, monsieur le prince, mon très tendre respect, et pardonnez au pauvre vieillard V.

 

 

1 – Editeurs, de Cayrol et A. François. (G.A.)

 

 

 

 

 

à M.le comte de Rochefort.

 

A Lyon, 28 Juillet 1769.

 

 

          Monsieur, j’ai reçu en son temps la dernière lettre dont vous avez bien voulu m’honorer dans ma petite manufacture auprès de Lyon. Je suis persuadé de plus en plus de votre bonne volonté pour moi et pour ma famille. Nous vous prions, mes associés et moi, de vouloir bien faire distinguer nos étoffes de celles des autres ; car, quoique nos concurrents dessins sont fort différents. Nous espérons, à votre retour de Compiègne, vous envoyer de bons échantillons.

 

          Nous avons reçu de très bonnes nouvelles de M. l’abbé Bigot (1). Madame Finette (2) et madame de Barbera (3) se sont adressées à nous, et nous commençons à croire d’ailleurs que MM. de Bruguières (4) ne nous feront aucun tort. Madame votre tante (5) a parlé de nous avec la plus grande bienveillance. Elle paraît très contente de nos anciens dessins, et a déclaré qu’elle voudrait nous servir. Si vous avez quelques nouvelles de madame votre cousine et de M. Le Prieur (6), vous nous obligerez beaucoup de vouloir bien nous en instruire.

 

          Nous sommes toujours à vos ordres, ma famille et moi.

 

          J’ai l’honneur d’être, avec bien du respect, monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur. MARTINEAU.

 

 

1 – Le duc de Choiseul. (G.A.)

2 – Madame la duchesse de Choiseul. (G.A.)

3 – Madame de Grammont, sœur de M. de Choiseul. (G.A.)

4 – Les membres du parlement. (G.A.)

5 – Madame du Barry. (G.A.)

6 – Louis XV. (G.A.)

 

 

 

 

 

à M. Bordes.

 

A Ferney, 29 Juillet (1).

 

 

          J’ai reçu, mon cher confrère, une lettre de madame Oliver, ou Olivier, ou Olinen ; je n’ai pu lire son écriture. Je vous supplie de lui dire qu’elle aura incessamment ce qu’elle demande, soit d’une manière, soit d’une autre. Il y a en effet dans ces deux petits livres (2) des anecdotes très curieuses. On a voulu faire réimprimer les feuilles qui contiennent ces anecdotes historiques, dont quelques-unes sont tirées des registres du parlement de Paris, et qui ne se trouvent point ailleurs. Les troubles de Genève ont malheureusement retardé l’exécution de ce projet utile.

 

          Je vous supplie d’assurer cette dame que son livre est en sûreté, et qu’il lui sera infailliblement remis dans le courant du mois où nous allons entrer, qu’on prendra toutes les précautions nécessaires pour le lui faire parvenir sûrement, malgré l’interdiction de tout commerce. Conservez-moi vos bontés, et comptez sur l’amitié inviolable de votre très humble, etc.

 

 

1 – Editeurs, de Cayrol et A. François. C’est à tort qu’on avait classé cette lettre à l’année 1767. (G.A.)

2 – L’Histoire du Parlement. (G.A.)

 

 

 

 

 

à M. le comte d’Argental.

 

31 Juillet 1769.

 

 

          Mon cher ange, j’ai à vous entretenir de la plus grande affaire de l’Europe ; il s’agit de la musique de Pandore. Tous les maux qui étaient dans la boîte affligent l’univers et moi ; et je n’ai pas l’espérance qu’on exécute la musique de La Borde. Est-ce que madame la duchesse de Villeroi ne pourrait pas nous rendre cette espérance que nous avons perdue, et qui était au fond de cette maudite boîte ?

 

          J’aime bien les Guèbres, mais j’aimerais encore mieux que Pandore réussît à la cour, supposé qu’il y en ait une. En vérité, voilà une négociation que vous devriez entreprendre. On veut du Lulli ; c’est se moquer d’une princesse autrichienne (1) élevée dans l’amour de la musique italienne et de l’allemande ; il ne faut pas la faire bâiller pour sa bienvenue. On me dira peut-être que La Borde la ferait bâiller bien davantage ; non, je ne le crois pas : sa musique m’a paru charmante, et le spectacle serait magnifique.

 

          On me dira encore qu’on ne veut point tant de magnificence, qu’on ira à l’épargne ; et moi je dis qu’on dépensera autant avec Lulli qu’avec La Borde, et que messieurs des Menus n’épargnent jamais les frais Mais où est le temps où on aurait joué les Guèbres ? Le Tartufe, qui assurément est plus hardi, fut représenté dans une des fêtes de Louis XIV. O temps ! ô mœurs ! ô France ! je ne vous reconnais plus.

 

          Mes anges, je suis un réprouvé, je ne réussis en rien. J’avais entamé une petite négociation avec le pape pour une perruque (2), et je vois que j’échouerai ; mais je n’aurai pas la tête assez chaude pour me fâcher.

 

          Portez-vous bien, mes anges, et je me consolerai de tout. Je vous répéterai toujours que je voudrais bien vous revoir un petit moment, avant d’aller recevoir la couronne de gloire que Dieu doit à ma piété dans son saint paradis.

 

 

1 – Marie-Antoinette. (G.A.)

2 – Voyez la lettre à Bernis du 12 juin. (G.A.)

 

 

 

 

 

à M. le maréchal de Richelieu.

 

A Ferney, 31 Juillet (1).

 

 

          Les belles doivent aimer à lire ce qui regarde leurs amants et leurs amis. Je crois donc ne pas déplaire à mon héros, en le suppliant de vouloir bien présenter cette édition (2) telle qu’elle est, sans ôter les petits billets : il ne faut pas rougir de sa gloire.

 

          M. de Rochefort, chef de brigade des gardes du corps, devait donner ce petit paquet à mon héros ; mais il a fallu servir son quartier, et il n’a pas attendu.

 

          Je ne sais pas quel est le premier gentilhomme de la chambre qui donnera de la musique à madame la dauphine ; mais je sais que celle de M. de La Borde est charmante.

 

          Que mon héros daigne se souvenir toujours de l’ermite V.

 

 

1 – Editeurs, de Cayrol et A. François. (G.A.)

2 – L’édition du Précis du Siècle de Louis XV, qu’il chargeait Richelieu de déposer sur la toilette de la du Barry pour le roi lui-même. (G.A.)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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