DIALOGUES ET ENTRETIENS PHILOSOPHIQUES - L' A, B, C - Partie 1

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DIALOGUES ET ENTRETIENS PHILOSOPHIQUES - L' A, B, C - Partie 1

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L’A, B, C,

ou

DIALOGUES ENTRE A, B, C.

 

 

Traduit de l’anglais par M. Huet.

 

 

- 1768 -

 

 

 

 

 

[Cet ouvrage, que Voltaire, dans ses Lettres, déclare fier, profond et hardi, parut en 1768, avec le millésime de 1762. Le patriarche pria ses amis de dire que cette prétendue traduction avait été faite par un avocat, La Bastide Chiniac.] (G.A.)

 

 

 

__________

 

 

 

PREMIER ENTRETIEN.

 

SUR HOBBES, GROTIUS ET MONTESQUIEU.

 

 

(1)

 

 

 

          A – Eh bien ! vous avez lu Grotius, Hobbes, et Montesquieu ; que pensez-vous de ces trois hommes célèbres ?

 

 

         B – Grotius m’a souvent ennuyé ; mais il est très savant : il semble aimer la raison et la vertu ; mais la raison et la vertu touchent peu quand elles ennuient : il me paraît de plus qu’il est quelquefois un fort mauvais raisonneur ; Montesquieu a beaucoup d’imagination sur un sujet qui semblait n’exiger que du jugement  il se trompe trop souvent sur les faits ; mais je crois qu’il se trompe aussi quelquefois quand il raisonne. Hobbes est bien dur, ainsi que son style, mais j’ai peur que sa dureté ne tienne souvent à la vérité. En un mot, Grotius est un franc pédant, Hobbes un triste philosophe, et Montesquieu un bel esprit humain.

 

 

         C – Je suis assez de cet avis. La vie est trop courte, et on a trop de choses à faire pour apprendre de Grotius (2) que, selon Tertullien, « la cruauté, la fraude et l’injustice sont les compagnes de la guerre ; »  que « Carnéade défendait le faux comme le vrai ; » qu’Horace a dit dans une satire, la « nature ne peut discerner le juste et l’injuste ; » que, selon Plutarque, « les enfants ont de la compassion ; » que Chrysippe a dit, « l’origine du droit est dans Jupiter ; » que, si on en croit Florentin, « la nature a mis entre les hommes une espèce de parenté ; » que Carnéade a dit que « l’utilité est la mère de la justice. »

 

          J’avoue que Grotius me fait grand plaisir quand il dit, dès son premier chapitre du premier livre, « que la loi des Juifs n’obligeait point les étrangers. » Je pense avec lui qu’Alexandre et Aristote ne sont point damnés pour avoir gardé leur prépuce, et pour n’avoir pas employé le jour du sabbat à ne rien faire. De braves théologiens se sont élevés contre lui avec leur absurdité ordinaire ; mais moi qui, Dieu merci, ne suit point théologien, je trouve Grotius un très bon homme.

 

          J’avoue qu’il ne sait ce qu’il dit quand il prétend que les Juifs avaient enseigné la circoncision aux autres peuples. Il est assez reconnu aujourd’hui que la petite horde judaïque avait pris toutes ses ridicules coutumes des peuples puissants dont elle était environnée ; mais que fait la circoncision « au droit de la guerre et de la paix ? »

 

 

          A – Vous avez raison ; les compilations de Grotius ne méritaient pas le tribut d’estime que l’ignorance leur a payé. Citer les pensées des vieux auteurs qui ont dit le pour et le contre, ce n’est pas penser. C’est ainsi qu’il se trompe très grossièrement dans son livre de la Vérité du christianisme, en copiant les auteurs chrétiens qui ont dit que les Juifs, leurs prédécesseurs, avaient enseigné le monde ; tandis que la petite nation juive n’avait elle-même jamais eu cette prétention insolente ; tandis que, renfermée dans les rochers de la Palestine et dans son ignorance, elle n’avait pas seulement reconnu l’immortalité de l’âme que tous ses voisins admettaient.

 

          C’est ainsi qu’il prouve le christianisme, par Hystaspe et par les sibylles, et l’aventure de la baleine qui avala Jonas, par un passage de Lycophron. Le pédantisme et la justesse de l’esprit sont incompatibles (3).

 

          Montesquieu n’est pas pédant  que pensez-vous de son Esprit des lois ?

 

 

         B – Il m’a fait un grand plaisir, parce qu’il y a beaucoup de plaisanteries, beaucoup de choses vraies, hardies et fortes, et des chapitres entiers dignes des Lettres persanes : le chap. XXVII du livre XIX est un portrait de votre Angleterre, dessiné dans le goût de Paul Véronèse ; j’y vois des couleurs brillantes, de la facilité de pinceau, et quelques défauts de costume. Celui de l’inquisition et celui des esclaves nègres sont fort au-dessus de Callot. Partout il combat le despotisme, rend les gens de finance odieux, les courtisans méprisables, les moines ridicules ; ainsi tout ce qui n’est ni moine, ni financier, ni employé dans le ministère, ni aspirant à l’être, a été charmé, et surtout en France.

 

          Je suis fâché que ce livre soit un labyrinthe sans fil, et qu’il n’y ait aucune méthode. Je suis encore plus étonné qu’un homme qui écrit sur les lois dise dans sa préface « qu’on ne trouvera point de saillies dans son ouvrage ; » et il est encore plus étrange que son livre soit un recueil de saillies. C’est Michel Montaigne législateur : aussi était-il du pays de Michel Montaigne.

 

          Je ne puis m’empêcher de rire en parcourant plus de cent chapitres qui ne contiennent pas douze lignes, et plusieurs qui n’en contiennent que deux. Il semble que l’auteur ait toujours voulu jouer avec son lecteur dans la matière la plus grave.

 

          On ne croit pas lire un ouvrage sérieux lorsque, après avoir cité les lois grecques et romaines, il parle de celles de Bantam, de Cochin, de Tunquin, d’Achem, de Bornéo, de Jacatra, de Formose, comme s’il avait des mémoires fidèles du gouvernement de tous ces pays. Il mêle trop souvent le faux avec le vrai, en physique, en morale, en histoire : il vous dit, d’après Puffendorf, que du temps du roi Charles IX il y avait vingt millions d’hommes en France. Puffendorf va même jusqu’à vingt-neuf millions  il parlait fort au hasard. On n’avait jamais fait en France de dénombrement ; on était trop ignorant alors pour soupçonner seulement qu’on pût deviner le nombre des habitants par celui des naissances et des morts. La France n’avait point en ce temps la Lorraine, l’Alsace, la Franche-Comté, le Roussillon, l’Artois, le Cambrésis, la moitié de la Flandre ; et aujourd’hui qu’elle possède toute ces provinces, il est prouvé qu’elle ne contient qu’environ vingt millions d’âmes tout au plus par le dénombrement des feux assez exactement donné en 1751.

 

          Le même auteur assure, sur la foi de Chardin (4), qu’il n’y a que le petit fleuve Cyrus qui soit navigable en Perse. Chardin n’a point fait cette bévue. Il dit au chap. I, vol. II, « qu’il n’y a point de fleuve qui porte bateau dans le cœur du royaume ; » mais sans compter l’Euphrate, le Tigre et l’Indus, toutes les provinces frontières sont arrosées de fleuves qui contribuent à la facilité du commerce, et à la fertilité de la terre ; le Zinderud traverse Ispahan ; l’Agi se joint au Kur, etc. Et puis quel rapport l’Esprit des lois peut-il avoir avec les fleuves de la Perse ?

 

          Les raisons qu’il apporte de l’établissement des grands empires en Asie, et de la multitude des petites puissances en Europe, semblent aussi fausses que ce qu’il dit des rivières de la Perse. « En Europe, dit-il (5), les grands empires n’ont jamais pu subsister : » la puissance romaine y a pourtant subsisté plus de cinq cents ans ; et « la cause, continue-t-il, de la durée de ces grands empires, c’est qu’il y a de grandes plaines. » Il n’a pas songé que la Perse est entrecoupée de montagnes ; il ne s’est pas souvenu du Caucase, du Taurus, de l’Ararat, de l’Immaüs, du Saron, dont les branches couvrent l’Asie. Il ne faut ni donner des raisons des choses qui n’existent point, ni en donner de fausses des choses qui existent.

 

          Sa prétendue influence des climats sur la religion est prise de Chardin, et n’en est pas plus vraie ; la religion mahométane, née dans le terrain aride et brûlant de la Mecque, fleurit aujourd’hui dans les belles contrées de l’Asie-Mineure, de la Syrie, de l’Egypte, de la Thrace, de la Mysie, de l’Afrique septentrionale, de la Servie, de la Bosnie, de la Dalmatie, de l’Epire, de la Grèce ; elle a régné en Espagne, et il s’en est fallu bien peu qu’elle ne soit allée jusqu’à Rome. La religion chrétienne est née dans le terrain pierreux de Jérusalem, et dans un pays de lépreux, où le cochon est un aliment presque mortel, et défendu par la loi. Jésus ne mangea jamais de cochon, et on en mange chez les chrétiens : leur religion domine aujourd’hui dans des pays fangeux où l’on ne se nourrit que de cochons, comme dans la Vestphalie. On ne finirait pas si on voulait examiner les erreurs de ce genre qui fourmillent dans ce livre.

 

          Ce qui est encore révoltant pour un lecteur un peu instruit, c’est que presque partout les citations sont fausses ; il prend presque toujours son imagination pour sa mémoire.

 

          Il prétend que, dans le Testament faussement attribué au cardinal de Richelieu dit précisément tout le contraire (6). Voici ses paroles, au chap. IV : « On peut dire hardiment que, de deux personnes dont le mérite est égal, celle qui est la plus aisée en ses affaires est préférable à l’autre, étant certain qu’il faut qu’un pauvre magistrat ait l’âme d’une trempe bien forte, si elle ne se laisse quelquefois amollir par la considération de ses intérêts. Aussi l’expérience nous apprend que les riches sont moins sujets à concussion que les autres, et que la pauvreté contraint un officier à être fort soigneux du revenu du sac. »

 

          Montesquieu, il faut l’avouer, ne cite pas mieux les auteurs grecs que les français ; il leur fait souvent dire tout le contraire de ce qu’ils ont dit.

 

          Il avance, en parlant de la condition des femmes dans les divers gouvernements, ou plutôt en promettant d’en parler, que chez les Grecs « l’amour n’avait qu’une forme que l’on n’ose dire. » Il n’hésite pas à prendre Plutarque même pour son garant : il fait dire à Plutarque « que les femmes n’ont aucune part au véritable amour. » Il ne fait pas réflexion que Plutarque (7) fait parler plusieurs interlocuteurs : il y a un Protogène qui déclame contre les femmes ; mais Daphneus prend leur parti ; Plutarque décide pour Daphneus ; il fait un très bel éloge de l’amour céleste et de l’amour conjugal ; il finit par rapporter plusieurs exemples de la fidélité et du courage des femmes. C’est même dans ce dialogue qu’on trouve l’histoire de Camma, et celle d’Eponine, femme de Sabinus, dont les vertus ont servi ce sujet à des pièces de théâtre.

 

          Enfin il est clair que Montesquieu, dans l’Esprit des lois, a calomnié l’esprit de la Grèce, en prenant une objection que Plutarque réfute pour une loi que Plutarque recommande.

 

          « Des cadis ont soutenu que le grand-seigneur n’était point obligé de tenir sa parole ou son serment lorsqu’il bornait par là son autorité. »

 

          Ricaut (8), cité en cet endroit, dit seulement, page 18 de l’édition d’Amsterdam, de 1671 : « Il y a même de ces gens-là qui soutiennent que le grand-seigneur peut se dispenser des promesses qu’il a faites avec serment, quand, pour les accomplir, il faut donner des bornes à son autorité. »

 

          Ce discours est bien vague. Le sultan des Turcs ne peut promettre qu’à ses sujets ou aux puissances voisines. Si ce sont des promesses à ses sujets, il n’y a point de serment  si ce sont des traités de paix, il faut qu’il les tienne comme les autres princes, ou qu’il fasse la guerre. L’Alcoran ne dit en aucun endroit qu’on peut violer son serment, et il dit en cent endroits qu’il faut le garder. Il se peut que pour entreprendre une guerre injuste, comme elles le sont presque toutes, le grand-turc assemble un conseil de conscience, comme ont fait plusieurs princes chrétiens, afin de faire le mal en conscience ; il se peut que quelques docteurs musulmans aient imité les docteurs catholiques, qui ont dit qu’il ne faut garder la foi ni aux infidèles ni aux hérétiques ; mais il reste à savoir si cette jurisprudence est celle des Turcs.

 

          L’auteur de l’Esprit des lois donne cette prétendue décision des cadis comme une preuve du despotisme du sultan ; il semble que ce serait au contraire une preuve qu’il est soumis aux lois, puisqu’il serait obligé de consulter des docteurs pour se mettre au-dessus des lois. Nous sommes voisins des Turcs, et nous ne les connaissons pas. Le comte de Marsigli (9), qui a vécu si longtemps au milieu d’eux, dit qu’aucun auteur n’a donné une véritable connaissance ni de leur empire, ni de leurs lois. Nous n’avons eu même aucune traduction tolérable de l’Alcoran, avant celle que nous a donnée l’Anglais Sale en 1734. Presque tout ce qu’on a dit de leur religion et de leur jurisprudence est faux, et les conclusions que l’on en tire tous les jours contre eux sont trop peu fondées. On ne doit, dans l’examen des lois, citer que des lois reconnues.

 

          « Tout bas commerce était infâme chez les Grecs. » Je ne sais pas ce que Montesquieu entend par bas commerce ; mais je sais que dans Athènes tous les citoyens commerçaient, que Platon vendit de l’huile, et que le père du démagogue Démosthène était marchand de fer. La plupart des ouvriers étaient des étrangers ou des esclaves  il nous est important de remarquer que le négoce n’était point incompatible avec les dignités dans les républiques de la Grèce, excepté chez les Spartiates, qui n’avaient aucun commerce.

 

          « J’ai ouï plusieurs fois déplorer, dit-il, l’aveuglement du conseil de François Ier, qui rebuta Christophe Colomb qui lui proposait les Indes. » Vous remarquerez que François Ier n’était pas né lorsque Colomb découvrit les îles de l’Amérique.

 

          Puisqu’ il s’agit ici de commerce, observons que l’auteur condamne une ordonnance du conseil d’Espagne qui défend d’employer l’or et l’argent en dorure. « Un décret pareil, dit-il, serait semblable à celui que feraient les états de Hollande, s’ils défendaient la consommation de la cannelle. » Il ne songe pas que les Espagnols, n’ayant point de manufactures, auraient acheté les galons et les étoffes de l’étranger, et que les Hollandais ne pouvaient acheter de la cannelle. Ce qui était très raisonnable en Espagne eût été très ridicule en Hollande.

 

          Si un roi donnait sa voix dans les jugements criminels, « il perdrait le plus bel attribut de sa souveraineté, qui est celui de faire grâce. Il serait insensé qu’il fît et défît ses jugements. Il ne voudrait pas être en contradiction avec lui-même. Outre que cela confondrait toutes les idées, on ne saurait si un homme serait absous ou s’il recevrait sa grâce. »

 

 

 

1 – Dans cet entretien, Voltaire critique surtout Montesquieu. La plupart de ses remarques sont les mêmes que dans le Commentaire. Voyez la section Législation et politique. (G.A.)

 

2 – Dans les Prolégomènes du Droit de la guerre et de la paix. (G.A.)

 

3 – Voyez, dans la CORRESPONDANCE la lettre à Linguet, 15 mars 1767. (G.A.)

 

4 – Voyage en Perse. (G.A.)

 

5 – Livre VII, chapitre VI. (G.A.)

 

6 – Voyez sur l’authenticité de ce Testament, tome IV. (G.A.)

 

7 – Dialogue De l’amour. (G.A.)

 

8 – Diplomate anglais, auteur de l’Histoire de l’état présent de l’Empire ottoman. (G.A.)

 

9 – Géographe et naturaliste italien, 1658-1730 ; auteur de l’Etat militaire de l’Empire ottoman, etc., 1732. (G.A.)

 

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