DIALOGUES ET ENTRETIENS PHILOSOPHIQUES - L' A, B, C - Partie 7

Publié le par loveVoltaire

DIALOGUES ET ENTRETIENS PHILOSOPHIQUES - L' A, B, C - Partie 7

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L’A, B, C,

ou

DIALOGUES ENTRE A, B, C.

 

 

 

- Partie 7 -

 

 

 

 

__________

 

 

SIXIÈME ENTRETIEN.

 

 

DES TROIS GOUVERNEMENTS, ET

DE MILLE ERREURS ANCIENNES.

 

 

 

 

 

 

          B – Allons au fait. Je vous avouerai que je m’accommoderais assez d’un gouvernement démocratique. Je trouve que ce philosophe (1) avait tort, qui disait à un partisan du gouvernement populaire : « Commence par l’essayer dans ta maison, tu t’en repentiras bien vite. » Avec sa permission, une maison et une ville sont deux choses fort différentes. Ma maison est à moi ; mes enfants sont à moi ; mes domestiques, quand je les paie, sont à moi ; mais de quel droit mes concitoyens m’appartiendraient-ils ? tous ceux qui ont des possessions dans le même territoire ont droit également au maintien de l’ordre dans ce territoire. J’aime à voir des hommes libres faire eux-mêmes les lois sous lesquels ils vivent, comme ils ont fait leurs habitations. C’est un plaisir pour moi que mon maçon, mon charpentier, mon forgeron, qui m’ont aidé à bâtir mon logement, mon voisin l’agriculteur et mon ami le manufacturier, s’élèvent tous au-dessus de leur métier, et connaissent mieux l’intérêt public que le plus insolent chiaoux de Turquie. Aucun laboureur, aucun artisan dans une démocratie, n’a la vexation et le mépris à redouter ; aucun n’est dans le cas de ce chapelier qui présentait sa requête à un duc et pair pour être payé de ses fournitures : - Est-ce que vous n’avez rien reçu, mon ami, sur votre partie ? – Je vous demande pardon, monseigneur ; j’ai reçu un soufflet de monseigneur votre intendant.

 

          Il est bien doux de n’être point exposé à être traîné dans un cachot pour n’avoir pu payer à un homme qu’on ne connaît pas un impôt dont on ignore la valeur et la cause, et jusqu’à l’existence.

 

          Etre libre, n’avoir que des égaux, est la vraie vie, la vie naturelle de l’homme ; toute autre est un indigne artifice, une mauvaise comédie, où l’on joue le personnage de maître, l’autre d’esclave, celui-là de parasite, et cet autre d’entremetteur. Vous m’avouerez que les hommes ne peuvent être descendus de l’état naturel que par lâcheté et par bêtise.

 

          Cela est clair : personne ne peut avoir perdu sa liberté que pour n’avoir pas su la défendre. Il y a eu deux manières de la perdre ; c’est quand les sots ont été trompés par des fripons, ou quand les faibles ont été subjugués par les forts. On parle de je ne sais quels vaincus à qui je ne sais quels vainqueurs firent crever un œil ; il y a des peuples à qui on a crevé les deux yeux comme aux vieilles rosses à qui l’ont fait tourner la meule. Je veux garder mes yeux ; je m’imagine qu’on en crève un dans l’Etat aristocratique, et deux dans l’Etat monarchique (2).

 

 

          A – Vous parlez comme un citoyen de la Nord-Hollande, et je vous le pardonne.

 

 

          C – Pour moi je n’aime que l’aristocratie ; le peuple n’est pas digne de gouverner. Je ne saurais souffrir que mon perruquier soit législateur ; j’aimerais mieux ne porter jamais de perruque. Il n’y a que ceux qui ont reçu une très bonne éducation qui soient faits pour conduire ceux qui n’en ont reçu aucune. Le gouvernement de Venise est le meilleur : cette aristocratie est le plus ancien Etat de l’Europe. Je mets après lui le gouvernement d’Allemagne. Faites-moi noble vénitien ou comte de l’Empire, je vous déclare que je ne peux vivre joyeusement que dans l’une ou dans l’autre de ces deux conditions.

 

 

          A – Vous êtes un seigneur riche, monsieur C, et j’approuve fort votre façon de penser. Je vois que vous seriez pour le gouvernement des Turcs si vous étiez empereur de Constantinople. Pour moi, quoique je ne sois que membre du parlement de la Grande-Bretagne, je regarde ma constitution comme la meilleure de toutes ; et je citerai pour mon garant un témoignage qui n’est pas récusable : c’est celui d’un Français, qui, dans un poème (3) consacré aux vérités et non aux vaines fictions, parle ainsi de notre gouvernement :

 

Aux murs de Westminster on voit paraître ensemble

Trois pouvoirs étonnés du nœud qui les rassemble,

Les députés du peuple, et les grands et le roi,

Divisés d’intérêt, réunis par la loi ;

Tous trois membres sacrés de ce corps invincible,

Dangereux à lui-même, à ses voisins terrible.

 

 

          C – Dangereux à lui-même ! Vous avez donc de très grands abus chez vous ?

 

 

          A – Sans doute, comme il en fut chez les Romains, chez les Athéniens, et comme il y en aura toujours chez les hommes. Le comble de la perfection humaine est d’être puissant et heureux avec des abus énormes ; et c’est à quoi nous sommes parvenus. Il est dangereux de trop manger ; mais je veux que ma table soit bien garnie.

 

 

          B – Voulez-vous que nous ayons le plaisir d’examiner à fond tous les gouvernements de la terre, depuis l’empereur chinois Hiao, et depuis la horde hébraïque, jusqu’aux dernières dissensions de Raguse (4) et de Genève.

 

 

          A – Dieu m’en préserve ! je n’ai que faire de fouiller dans les archives des étrangers pour régler mes comptes. Assez de gens, qui n’ont pu gouverner une servante et un valet, se sont mêlés de régir l’univers avec leur plume. Ne voudriez-vous pas que nous perdissions notre temps à lire ensemble le livre de Bossuet, évêque de Meaux, intitulé la Politique de l’Ecriture sainte ? Plaisante politique que celle d’un malheureux peuple, qui fut sanguinaire sans être guerrier, usurier sans être commerçant, brigand sans pouvoir conserver ses rapines, presque toujours esclave et presque toujours révolté, vendu au marché par Titus et par Adrien, comme on vend l’animal que ces Juifs appelaient immonde, et qui était plus utile qu’eux. J’abandonne au déclamateur Bossuet la politique des roitelets de Juda et de Samarie, qui ne connurent que l’assassinat, à commencer par leur David, lequel, ayant fait le métier de brigand pour être roi, assassina Urie dès qu’il fut le maître ; et ce sage Salomon qui commença par assassiner Adonias son propre frère au pied de l’autel. Je suis las de cet absurde pédantisme qui consacre l’histoire d’un tel peuple à l’instruction de la jeunesse.

 

          Je ne suis pas moins las de tous les livres (5) dans lesquels on répète les fables d’Hérodote et de ses semblables sur les anciennes monarchies de l’Asie, et sur les républiques qui ont disparu.

 

          Qu’ils nous redisent qu’une Didon, sœur prétendue de Pygmalion (qui ne sont point des noms phéniciens), s’enfuit de Phénicie pour acheter en Afrique autant de terrain qu’en pourrait contenir un cuir de bœuf, et que, le coupant en lanières, elle entoura de ces lanières un territoire immense où elle fonda Carthage ; que ces historiens romanciers parlent après tant d’autres, et que tant d’autres nous parlent après eux des oracles d’Apollon accomplis, et de l’anneau de Gygès, et des oreilles de Smerdis, et du cheval de Darius qui fit son maître roi de Perse ; qu’on s’étende sur les lois de Charondas, qu’on nous répète que la petite ville de Sybaris mit trois cent mille hommes en campagne contre la petite ville de Crotone qui ne put armer que cent mille hommes : il faut mettre toutes ces histoires avec la louve de Romulus et de Rémus, le cheval de Troie, et la baleine de Jonas.

 

          Laissons donc là toute la prétendue histoire ancienne, et, à l’égard de la moderne, que chacun cherche à s’instruire par les fautes de son pays et par celles de ses voisins, la leçon sera longue ; mais aussi voyons toutes les belles institutions par lesquelles les nations modernes se signalent : cette leçon sera longue encore.

 

 

          B – Et que nous apprendra-t-elle ?

 

 

          A – Que plus les lois de convention se rapprochent de la loi naturelle, et plus la vie est supportable (6).

 

 

          C – Voyons donc.

 

 

1 – Lycurgue. (G.A.)

2 – Voyez, dans le Dictionnaire philosophique, l’article LETTRES, GENS DE LETTRES, LETTRÉS. (G.A.)

3 – Henriade, chant II. (G.A.)

4 – Raguse était alors une république aristocratique. Quant aux troubles de Genève, voyez aux POÉSIES, la Guerre  civile de Genève, et la Correspondance à cette époque. (G.A.)

5 – Tels que l’Histoire ancienne de Rollin. (G.A.)

6 – Voilà une grande vérité, très peu connue, mais dite si simplement que les lecteurs frivoles ne l’ont pas remarquée ; et on continue à répéter que Voltaire était un philosophe superficiel, parce qu’il n’était ni déclamateur, ni énigmatique. (K.)

 

 

 

 

 

 

SEPTIÈME ENTRETIEN.

 

 

QUE L’EUROPE MODERNE VAUT MIEUX

QUE L’EUROPE ANCIENNE.

 

 

 

 

 

 

          C – Seriez-vous assez hardi pour me soutenir que vous autres Anglais vous valez mieux que les Athéniens et les Romains ; que vos combats de coqs ou de gladiateurs dans une enceinte de planches pourries, l’emportent sur le Colisée ? les savetiers et les bouffons qui jouent leurs rôles dans vos tragédies sont-ils supérieurs aux héros de Sophocle ? vos orateurs font-ils oublier Cicéron et Démosthène ? et enfin Londres est-elle mieux policée que l’ancienne Rome ?

 

 

          A – Non ; mais Londres vaut dix mille fois mieux qu’elle ne valait alors, et il en est de même du reste de l’Europe.

 

 

          B – Ah ! exceptez-en, je vous prie, la Grèce, qui obéit au grand-turc, et la malheureuse partie de l’Italie qui obéit au pape.

 

 

          A – Je les excepte aussi  mais songez que Paris, qui n’est que d’un dixième moins grand que Londres, n’était alors qu’une petite cité barbare. Amsterdam n’était qu’un marais, Madrid un désert ; et de la rive droite du Rhin jusqu’au golfe de Bothnie tout était sauvage  les habitants de ces climats vivaient, comme les Tartares ont toujours vécu, dans l’ignorance, dans la disette, dans la barbarie.

 

          Comptez-vous pour peu de chose qu’il y ait aujourd’hui des philosophes sur le trône, à Berlin, en Suède, en Pologne, en Russie, et que les découvertes de notre grand Newton soient devenues le catéchisme de la noblesse de Moscou et de Pétersbourg ?

 

 

          C – Vous m’avouerez qu’il n’en est pas de même sur les bords du Danube (1) et du Mançanarès ; la lumière est venue du Nord, car vous êtes gens du Nord par rapport à moi qui suis né sous le quarante-cinquième degré  mais toutes ces nouveautés font-elles qu’on soit plus heureux dans ces pays qu’on ne l’était quand César descendit dans votre île, où il vous trouva à moitié nus ?

 

 

          A – Je le crois fermement ; de bonnes maisons, de bons vêtements, de la bonne chère, avec de bonnes lois et de la liberté, valent mieux que la disette, l’anarchie, et l’esclavage. Ceux qui sont mécontents de Londres n’ont qu’à s’en aller aux Orcades (2) ; ils y vivront comme nous vivions à Londres du temps de César : ils mangeront du pain d’avoine, et s’égorgeront à coups de couteau pour un poisson séché au soleil, et pour une cabane de paille. La vie sauvage a ses charmes, ceux qui la prêchent (3) n’ont qu’à donner l’exemple.

 

 

          B – Mais au moins ils vivraient sous la loi naturelle. La pure nature n’a jamais connu ni débats de parlement, ni prérogative de la couronne, ni compagnie des Indes, ni impôt de trois schellings par livre sur son champ et sur son pré, et d’un schelling par fenêtre. Vous pourriez bien avoir corrompu la nature ; elle n’est point altérée dans les îles Orcades et chez les Topinambous.

 

 

          A – Et si je vous disais que ce sont les sauvages qui corrompent la nature, et que c’est nous qui la suivons ?

 

 

          C – Vous m’étonnez ; quoi ! c’est suivre la nature que de sacrer un archevêque de Cantorbéry ? d’appeler un Allemand transplanté chez vous (4), votre majesté ? de ne pouvoir épouser  qu’une seule femme, et de payer plus du quart de votre revenu tous les ans ? sans compter bien d’autres transgressions contre la nature dont je ne parle pas.

 

 

          A – Je vais pourtant vous le prouver, ou je me trompe fort. N’est-il pas vrai que l’instinct et le jugement, ces deux fils aînés de la nature, nous enseignent à chercher en tout notre bien-être, et à procurer celui des autres quand leur bien-être fait le nôtre évidemment ? N’est-il pas vrai que si deux vieux cardinaux se rencontraient à jeun et mourants de faim sous un prunier, ils s’aideraient tous deux machinalement à monter sur l’arbre pour cueillir des prunes, et que deux petits coquins de la forêt Noire ou des Chicachas en feraient autant ?

 

 

          B – Eh bien ! qu’en voulez-vous conclure ?

 

 

          A – Ce que ces deux cardinaux et les deux margajats en concluront, que dans tous les cas pareils il faut s’entr’aider. Ceux qui fourniront le plus de secours à la société seront donc ceux qui suivront la nature de plus près. Ceux qui inventeront les arts (ce qui est un grand don de Dieu), ceux qui proposeront des lois (ce qui est infiniment plus aisé), seront donc ceux qui auront le mieux obéi à la loi naturelle ; donc, plus les arts seront cultivés et les propriétés assurées, plus la loi naturelle aura été en effet observée. Donc, lorsque nous convenons de payer trois schellings en commun par livre sterling, pour jouir plus sûrement de dix-sept autres schellings ; quand nous convenons de choisir un Allemand pour être, sous le nom de roi, le conservateur de notre liberté, l’arbitre entre les lords et les communes, le chef de la république ; quand nous n’épousons qu’une seule femme par économie, et pour avoir la paix dans la maison ; quand nous tolérons (parce que nous sommes riches) qu’un archevêque de Cantorbéry ait douze mille pièces de revenu pour soulager les pauvres, pour prêcher la vertu s’il sait prêcher, pour entretenir la paix dans le clergé, etc., etc., nous faisons plus que de perfectionner la loi naturelle, nous allons au-delà du but : mais le sauvage isolé et brut (s’il y a de tels animaux sur la terre, ce dont je doute fort), que fait-il du matin au soir, que de pervertir la loi naturelle, en étant inutile à lui-même et à tous les hommes ?

 

          Une abeille qui ne ferait ni miel ni cire, une hirondelle qui ne ferait pas son nid, une poule qui ne pondrait jamais, corrompraient leur loi naturelle, qui est leur instinct : les hommes insociables corrompent l’instinct de la nature humaine.

 

 

          C – Ainsi l’homme déguisé sous la laine des moutons, ou sous l’excrément des vers à soie, inventant la poudre à canon pour se détruire, et allant chercher la vérole à deux mille lieues de chez lui, c’est là l’homme naturel, et le Brasilien tout nu est l’homme artificiel.

 

 

          A – Non ; mais le Brasilien est un animal qui n’a pas encore atteint le complément de son espèce. C’est un oiseau qui n’a ses plumes que fort tard, une chenille enfermée dans sa fève, qui ne sera en papillon que dans quelques siècles. Il aura peut-être un jour des Newton et des Locke, et alors il aura rempli toute l’étendue de la carrière humaine, supposé que les organes du Brasilien soient assez forts et assez souples pour arriver à ce terme ; car tout dépend des organes. Mais que m’importent après tout le caractère d’un Brasilien et les sentiments d’un Topinambou ? Je ne suis ni l’un ni l’autre, je veux être heureux chez moi à ma façon. Il faut examiner l’état où l’on est, et non l’état où l’on ne peut être (5).

 

 

1 – Les rives du Danube ont bien changé depuis l’impression de cet ouvrage. (K.) – Les éditeurs de Kehl font allusion aux réformes de Joseph II. (G.A.)

2 – Archipel au nord de l’Ecosse. (G.A.)

3 – Jean-Jacques Rousseau. (G.A.)

4 – George Ier, qui, électeur de Hanovre, fut appelé au trône d’Angleterre en 1714. (G.A.)

5 – Encore une pensée profonde, exprimée en termes fort simples. (G.A.)

 

 

 

 

 

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