JUGEMENT - VIE DE MOLIÈRE - Partie 5

Publié le par loveVoltaire

JUGEMENT - VIE DE MOLIÈRE - Partie 5

Photo de PAPAPOUSS

 

 

 

 

 

 

JUGEMENTS SUR MOLIÈRE, CRÉBILLON, SHAKESPEARE,

BOILEAU, LA FONTAINE, MADAME DU CHÂTELET, FRÉDÉRIC II,

HELVÉTIUS, LOUIS RACINE, J.B.-ROUSSEAU, DESFONTAINES.

 

 

___________

 

 

VIE DE MOLIÈRE,

 

AVEC DES JUGEMENTS SUR SES OUVRAGES.

 

 

- Partie 5 -

 

 

__________

 

 

 

 

 

 

LA PRINCESSE D’ELIDE,

ou

LES PLAISIRS DE L’ILE ENCHANTÉE.

 

Représentée le 7 mai 1664 (1), à Versailles,

à la grande fête que le roi donna aux reines.

 

 

 

 

          Les fêtes que Louis XIV donna dans sa jeunesse méritent d’entrer dans l’histoire de ce monarque, non-seulement par les magnificences singulières, mais encore par le bonheur qu’il eut d’avoir des hommes célèbres en tous genres, qui contribuaient en même temps à ses plaisirs, à la politesse et à la gloire de la nation. Ce fut à cette fête, connue sous le nom de l’Ile enchantée, que Molière fit jouer la Princesse d’Elide, comédie-ballet en cinq actes. Il n’y a que le premier acte et la première scène du second qui soient en vers : Molière, pressé par le temps, écrivit le reste en prose. Cette pièce réussit beaucoup dans une cour qui ne respirait que la joie, et qui, au milieu de tant de plaisirs, ne pouvait critiquer avec sévérité un ouvrage fait à la hâte pour embellir la fête.

 

          On a depuis représenté la Princesse d’Elide à Paris ; mais elle ne put avoir le même succès, dépouillée de tous ses ornements et des circonstances heureuses qui l’avaient soutenue. On joua la même année la comédie de la Mère coquette, du célèbre Quinault : c’était presque la seule bonne comédie qu’on eût vue en France, hors les pièces de Molière, et elle dut lui donner de l’émulation. Rarement les ouvrages faits pour des fêtes réussissent-ils au théâtre de Paris. Ceux à qui la fête est donnée sont toujours indulgents ; mais le public par le génie de Molière ; et cette espèce de poème, n’ayant ni le plaisant de la comédie ni les grandes passions de la tragédie, tombe presque toujours dans l’insipidité.

 

 

1 – Ou plutôt, le 8 mai. (G.A.)

 

 

 

 

LE MARIAGE FORCÉ.

 

Petite pièce en prose et en un acte, représentée au Louvre

le 24 janvier 1664, et au théâtre du Palais-Royal le

15 décembre de la même année (1)

 

 

 

 

          C’est une de ces petites farces de Molière, qu’il prit l’habitude de faire jouer après les pièces en cinq actes. Il y a dans celle-ci quelques scènes tirées du théâtre italien. On y remarque plus de bouffonnerie que d’art et d’agrément. Elle fut accompagnée au Louvre d’un petit ballet où Louis XIV dansa.

 

 

 

 

 

DON JUAN, ou LE FESTIN DE PIERRE.

 

Comédie en prose et en cinq actes, représentée sur le

théâtre du Palais-Royal le 15 février 1665.

 

 

 

 

          L’original de la comédie bizarre du Festin de Pierre est de Triso de Molina (2), auteur espagnol. Il est intitulé, El Combidado de Piedra (le Convié de Pierre) (3). Il fut joué ensuite en Italie, sous le titre de Convitato di Pietra. La troupe des comédiens italiens le joua à Paris et on l’appela le Festin de Pierre. Il eut un grand succès sur ce théâtre irrégulier : on ne se révolta point contre le monstrueux assemblage de bouffonnerie et de religion, de plaisanterie et d’horreur, ni contre les prodiges extravagants qui font le sujet de cette pièce. Une statue qui marche et qui parle, et les flammes de l’enfer qui engloutissent un débauché sur le théâtre d’Arlequin, ne soulevèrent point les esprits, soit qu’en effet il y ait dans cette pièce quelque intérêt, soit que le jeu des comédiens l’embellît, soit plutôt que le peuple, à qui le Festin de Pierre plaît beaucoup plus qu’aux honnêtes gens, aime cette espèce de merveilleux.

 

          Villiers, comédien de l’hôtel de Bourgogne, mit le Festin de Pierre en vers, et il eut quelque succès à ce théâtre. Molière voulut aussi traiter ce bizarre sujet. L’empressement d’enlever des spectateurs à l’hôtel de Bourgogne fit qu’il se contenta de donner en prose sa comédie : c’était une nouveauté inouïe alors, qu’une pièce de cinq actes en prose. On voit par là combien l’habitude a de puissance sur les hommes, et comme elle forme les différents goûts des nations. Il y a des pays où l’on n’a pas l’idée qu’une comédie puisse réussir en vers : les Français, au contraire, ne croyaient pas qu’on pût supporter une longue comédie qui ne fût pas rimée. Ce préjugé fit donner la préférence à la pièce de Villiers sur celle de Molière ; et ce préjugé a duré si longtemps, que Thomas Corneille, en 1673, immédiatement après la mort de Molière, mit son Festin de Pierre en vers : il eut alors un grand succès sur le théâtre de la rue Guénégaud ; et c’est de cette seule manière qu’on le représente aujourd’hui.

 

          A la première représentation du Festin de Pierre de Molière, il y avait une scène entre don Juan et un pauvre. Don Juan demandait à ce pauvre à quoi il passait sa vie dans la forêt. « A prier Dieu, répondait le pauvre, pour les honnêtes gens qui me donnent l’aumône. Tu passes ta vie à prier Dieu ? disait don Juan ; si cela est, tu dois donc être fort à ton aise. Hélas ! monsieur, je n’ai pas souvent de quoi manger. Cela ne se peut pas, répliquait don Juan : Dieu ne saurait laisser mourir de faim ceux qui le prient du soir au matin. Tiens, voilà un louis d’or ; mais je te le donne pour l’amour de l’humanité. »

 

          Cette scène, convenable au caractère impie de don Juan, mais dont les esprits faibles pouvaient faire un mauvais usage, fut supprimée à la seconde représentation ; et ce retranchement fut peut-être cause du peu de succès de la pièce.

 

          Celui qui écrit ceci a vu la scène écrite de la main de Molière, entre les mains du fils de Pierre Marcassus, ami de l’auteur.

 

          Cette scène a été imprimée depuis (4).

 

 

1 – Ou plutôt, le 29 janvier au Louvre, et le 15 février au Palais-Royal. Voltaire l’a donc classée à tort à la suite de la Princesse d’Elide. (G.A.)

2 – Lisez : Tirso de Molina. (G.A.)

3 – Un des commentateurs de Molière, Aimé Martin, écrit lestement que Voltaire a forgé ce titre, au lieu de dire que Voltaire s’est contenté de citer la moitié du véritable titre. Voici ce que porte l’original espagnol : El Burlador de Sevilla, y Convivado de piedra ; le Trompeur de Séville et le Convive de Pierre. Quant au non-sens du mot Pierre pris pour un nom propre, c’est l’imitateur italien qui est responsable de cette erreur. (G.A.)

4 – On a cru pendant longtemps que c’était Voltaire qui avait encore imaginé cette scène du pauvre. Par bonheur pour la mémoire de Voltaire et la gloire de Molière, on a retrouvé, au commencement de ce siècle, cette fameuse scène dans une édition d’Amsterdam de 1683. Pierre Marcassus, dont il est parlé, était avocat et poète dramatique ; il avait vécu dans l’intimité du père de Voltaire. (G.A.)

 

 

 

 

 

L’AMOUR MÉDECIN.

 

Petite comédie en un acte et en prose, représentée à  Versailles

le 15 septembre 1665, et sur le théâtre du Palais-Royal le

22 du même mois.

 

 

 

 

          L’Amour médecin est un impromptu fait pour le roi en cinq jours de temps : cependant cette petite pièce est d’un meilleur comique que le Mariage forcé ; elle fut accompagnée d’un prologue en musique, qui est l’une des premières compositions de Lulli.

 

          C’est le premier ouvrage dans lequel Molière ait joué les médecins. Ils étaient fort différents de ceux d’aujourd’hui ; ils allaient presque toujours en robe et en rabat, et consultaient en latin.

 

          Si les médecins de notre temps ne connaissent pas mieux la nature, ils connaissent mieux le monde, et savent que le grand art d’un médecin est l’art de plaire. Molière peut avoir contribué à leur ôter leur pédanterie ; mais les mœurs du siècle, qui ont changé en tout, y ont contribué davantage. L’esprit de raison s’est introduit dans toutes les sciences, et la politesse dans toutes les conditions.

 

 

 

 

 

LE MISANTHROPE.

 

Comédie en vers et en cinq actes, représentée sur le

théâtre du Palais-Royal le 4 juin 1666.

 

 

 

 

          L’Europe regarde cet ouvrage comme le chef-d’œuvre du haut comique. Le sujet du Misanthrope a réussi chez toutes les nations longtemps avant Molière, et après lui. En effet, il y a peu de choses plus attachantes qu’un homme qui hait le genre humain, dont il a éprouvé les noirceurs, et qui est entouré de flatteurs dont la complaisance servile fait un contraste avec son inflexibilité. Cette façon de traiter le Misanthrope est la plus commune, la plus naturelle, et la plus susceptible du genre comique. Celle dont Molière l’a traité est bien plus délicate, et fournissant bien moins, exigeait beaucoup d’art. Il s’est fait à lui-même un sujet stérile, privé d’action, dénué d’intérêt. Son Misanthrope hait les hommes encore plus parce qu’il en faut pour faire sortir les caractères, mais peut-être pas assez pour attacher ; en récompense, tous ces caractères ont une force, une vérité et une finesse que jamais auteur comique n’a connues comme lui.

 

          Molière est le premier qui ait su tourner en scènes ces conversations du monde, et y mêler des portraits. Le Misanthrope en est plein ; c’est une peinture continuelle, mais une peinture de ces ridicules que les yeux vulgaires n’aperçoivent pas. Il est inutile d’examiner ici en détail les beautés de ce chef-œuvre de l’esprit ; de montrer avec quel art Molière a peint un homme qui pousse la vertu jusqu’au ridicule, rempli de faiblesse pour une coquette ; et de remarquer la conversation et le contraste charmant d’une prude avec cette coquette outrée. Quiconque lit doit sentir ces beautés, lesquelles même, toutes grandes qu’elles sont, ne seraient rien sans le style. La pièce est, d’un bout à l’autre, à peu près dans le style des satires de Despréaux ; et c’est, de toutes les pièces de Molière, la plus fortement écrite.

 

          Elle eut, à la première représentation, les applaudissements qu’elle méritait. Mais c’était un ouvrage plus fait pour les gens d’esprit que pour la multitude, et plus propre encore à être lu qu’à être joué. Le théâtre fut désert dès le troisième jour. Depuis, lorsque le fameux acteur Baron, étant remonté sur le théâtre après trente ans d’absence, joua le Misanthrope, la pièce n’attira pas un grand concours, ce qui confirma l’opinion où l’on était que cette pièce serait plus admirée que suivie. Ce peu d’empressement qu’on a, d’un côté, pour le Misanthrope, et de l’autre, la juste admiration qu’on a pour lui, prouvent, peut-être plus qu’on ne pense, que le public n’est point injuste. Il court en foule à des comédies gaies et amusantes, mais qu’il n’estime guère ; et ce qu’il admire n’est pas toujours réjouissant. Il en est des comédies comme des jeux : il y en a que tout le monde joue ; il y en a qui ne sont faits que pour les esprits les plus fins et les plus appliqués.

 

          Si on osait encore chercher dans le cœur humain la raison de cette tiédeur du public aux représentations du Misanthrope, peut-être les trouverait-on dans l’intrigue de la pièce, dont les beautés ingénieuses et fines ne sont pas également vives et intéressantes ; dans ces conversations mêmes qui sont des morceaux inimitables, mais qui, n’étant pas toujours nécessaires à la pièce, peut-être refroidissent un peu l’action, pendant qu’elles font admirer l’auteur ; enfin, dans le dénouement, qui, tout bien amené et tout sage qu’il est, semble être attendu du public sans inquiétude, et qui venant après une intrigue peu attachante, ne peut avoir rien de piquant. En effet, le spectateur ne souhaite point que le Misanthrope épouse la coquette Célimène, et ne s’inquiète pas beaucoup s’il se détachera d’elle. Enfin, on prendrait la liberté de dire que le Misanthrope est une satire plus sage et plus fine que celles d’Horace et de Boileau, et pour le moins aussi bien écrite, mais qu’il y a des comédies plus intéressantes, et que le Tartufe, par exemple, réunit les beautés du style du Misanthrope avec un intérêt plus marqué.

 

          On sait que les ennemis de Molière voulurent persuader au duc de Montausier, fameux par sa vertu sauvage, que c’était lui que Molière jouait dans le Misanthrope (1). Le duc de Montausier alla voir la pièce, et dit, en sortant, qu’il aurait bien voulu ressembler au Misanthrope de Molière.

 

 

1 – On sait aujourd’hui que c’était Molière lui-même qui se jouait là avec sa femme. (G.A.)

 

 

 

 

 

 

 

Commenter cet article