JUGEMENT - VIE DE MOLIÈRE - Partie 4

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JUGEMENT - VIE DE MOLIÈRE - Partie 4

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JUGEMENTS SUR MOLIÈRE, CRÉBILLON, SHAKESPEARE,

BOILEAU, LA FONTAINE, MADAME DU CHÂTELET, FRÉDÉRIC II,

HELVÉTIUS, LOUIS RACINE,J.B.-ROUSSEAU, DESFONTAINES.

 

 

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VIE DE MOLIÈRE,

 

AVEC DES JUGEMENTS SUR SES OUVRAGES.

 

 

- Partie 4 -

 

 

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DON GARCIE DE NAVARRE, ou LE PRINCE JALOUX.

 

Comédie héroïque en vers et en cinq actes,

représentée pour la première fois le

4 février 1661.

 

 

 

 

          Molière joua le rôle de don Garcie, et ce fut par cette pièce qu’il apprit qu’il n’avait point de talent pour le sérieux, comme acteur. La pièce et le jeu de Molière furent très mal reçus. Cette pièce, imitée de l’espagnol, n’a jamais été rejouée depuis sa chute. La réputation naissante de Molière souffrit beaucoup de cette disgrâce, et ses ennemis triomphèrent quelque temps. Don Garcie ne fut imprimé qu’après la mort de l’auteur.

 

 

 

 

 

L’ÉCOLE DES MARIS.

 

Comédie en vers et en trois actes, représentée à Paris,

le 24 juin 1661.

 

 

 

 

          Il y a grande apparence que Molière avait au moins les canevas de ces premières pièces déjà préparés, puisqu’elles se succédèrent en si peu de temps.

 

          L’Ecole des maris affermit pour jamais la réputation de Molière : c’est une pièce de caractère et d’intrigue. Quand il n’aurait que ce seul ouvrage, il eût pu passer pour un excellent auteur comique.

 

          On a dit que l’Ecole des maris était une copie des Adelphes de Térence : si cela était, Molière eût plus mérité l’éloge d’avoir fait passer en France le bon goût de l’ancienne Rome, que le reproche d’avoir dérobé sa pièce. Mais les Adelphes ont fourni tout au plus l’idée de l’Ecole des maris. Il y a dans les Adelphes deux vieillards de différente humeur, qui donnent chacun une éducation différente aux enfants qu’ils élèvent ; il y a de même dans l’Ecole des maris deux tuteurs, dont l’un est sévère et l’autre indulgent : voilà toute la ressemblance. Il n’y a presque point d’intrigue dans les Adelphes ; celle de l’Ecole des maris est fine, intéressante, et comique. Une des femmes de la pièce de Térence, qui devrait faire le personnage le plus intéressant, ne paraît sur le théâtre que pour accoucher (1). L’Isabelle de Molière occupe presque toujours la scène avec esprit et avec grâce, et mêle quelquefois de la bienséance, même dans les tours qu’elle joue à son tueur. Le dénouement des Adelphes n’a nulle vraisemblance : il n’est point dans la nature qu’un vieillard qui a été soixante ans chagrin, sévère, et avare, devienne tout à coup gai, complaisant, et libéral. Le dénouement de l’Ecole des maris est le meilleur de toutes les pièces de Molière. Il est vraisemblable, naturel, tiré du fond de l’intrigue ; et, ce qui vaut bien autant, il est extrêmement comique. Le style de Térence est pur, sentencieux, mais un peu froid, comme César, qui excellait en tout, le lui a reproché. Celui de Molière, dans cette pièce, est plus châtié que dans les autres. L’auteur français égale presque la pureté de la diction de Térence, et le passe de bien loin dans l’intrigue, dans le caractère, dans le dénouement, dans la plaisanterie.

 

 

1 – Elle ne paraît pas, mais on l’entend qui accouche. (G.A.)

 

 

 

 

 

 

LES FÂCHEUX.

 

Comédie en vers et en trois actes, représentée à Vaux,

devant le roi, au mois d’août, et à Paris, sur le théâtre du

Palais-Royal, le 4 novembre de la même année 1661.

 

 

 

 

          Nicolas Fouquet, dernier surintendant des finances, engagea Molière à composer cette comédie pour la fameuse fête qu’il donna au roi et à la reine-mère dans sa maison de Vaux, aujourd’hui appelée Villars. Molière n’eut que quinze jours pour se préparer. Il avait déjà quelques scènes détachées toutes prêtes ; il y en ajouta de nouvelles, et en composa cette comédie, qui fut, comme il le dit dans la préface, faite, apprise, et représentée en moins de quinze jours. Il n’est pas vrai, comme le prétend Grimarest, auteur d’une Vie de Molière, que le roi lui eût alors fourni lui-même le caractère du chasseur. Molière n’avait point encore auprès du roi un accès assez libre : de plus, ce n’était pas ce prince qui donnait la fête, c’était Fouquet ; et il fallait ménager au roi le plaisir de la surprise.

 

          Cette pièce fit au roi un plaisir extrême, quoique les ballets des intermèdes fussent mal inventés et mal exécutés. Paul Pellisson, homme célèbre dans les lettres, composa le prologue en vers à la louange du roi. Ce prologue fut très applaudi de toute la cour, et plut beaucoup à Louis XIV. Mais celui qui donna la fête, et l’auteur du prologue, furent tous deux mis en prison peu de temps après ; on les voulait même arrêter au milieu de la fête : triste exemple de l’instabilité des fortunes de cour.

 

          Les Fâcheux ne sont pas le premier ouvrage en scènes absolument détachées qu’on ait vu sur notre théâtre. Les Visionnaires de Desmarets étaient dans ce goût (1), et avaient eu un succès si prodigieux que tous les beaux esprits du temps de Desmarets l’appelaient l’inimitable comédie. Le goût du public s’est tellement perfectionné depuis, que cette comédie ne paraît aujourd’hui inimitable que par son extrême impertinence. Sa vieille réputation fit que les comédiens osèrent la jouer en 1719 ; mais ils ne purent jamais l’achever. Il ne faut pas craindre que les Fâcheux tombent dans le même décri. On ignorait le théâtre du temps de Desmarest ; les auteurs étaient outrés en tout parce qu’ils ne connaissaient point la nature ; ils peignaient au hasard des caractères chimériques ; le faux, le bas, le gigantesque, dominaient partout : Molière fut le premier qui fit sentir le vrai, et par conséquent le beau. Cette pièce le fit connaître plus particulièrement de la cour et du roi ; et lorsque quelque temps après, Molière donna cette pièce à Saint-Germain, le roi lui ordonna d’y ajouter la scène du chasseur. On prétend que ce chasseur était le comte de Soyecourt. Molière, qui n’entendait rien au jargon de la chasse, pria le comte de Soyecourt lui-même de lui indiquer les termes dont il devait se servir.

 

 

1 – Les Visionnaires ne sont pas une pièce à tiroirs. (G.A.)

 

 

 

 

 

L’ÉCOLE DES FEMMES.

 

Comédie en vers et en cinq actes, représentée à Paris,

sur le théâtre du Palais-Royal, le 26 décembre 1662 (1).

 

 

 

 

          Le théâtre de Molière, qui avait donné naissance à la bonne comédie, fut abandonné la moitié de l’année 1661, et toute l’année 1662, pour certaines farces, moitié italiennes, moitié françaises, qui furent alors accréditées par le retour d’un fameux pantomime italien, connu sous le nom de Scaramouche. Les mêmes spectateurs qui applaudissaient sans réserve à ces farces monstrueuses se rendirent difficiles pour l’Ecole des femmes, pièce d’un genre tout nouveau, laquelle, quoique toutes en récits, est ménagée avec tant d’art que tout paraît être en action.

 

          Elle fut très suivie et très critiquée, comme le dit la gazette de Loret :

 

Pièce qu’en plusieurs lieux on fronde,

Mais où pourtant va tant de monde,

Que jamais sujet important

Pour le voir n’en attira tant.

 

          Elle passe pour être inférieure en tout à l’Ecole des maris (2), et surtout dans le dénouement, qui est aussi postiche dans l’Ecole des femmes qu’il est bien amené dans l’Ecole des maris. On se révolta généralement contre quelques expressions qui paraissent indignes de Molière ; on désapprouva le corbillon, la tarte à la crème, les enfants faits par l’oreille. Mais aussi les connaisseurs admirèrent avec quelle adresse Molière avait su attacher et plaire pendant cinq actes, par la seule confidence d’Horace au vieillard, et par de simples récits. Il semblait qu’un sujet ainsi traité ne dût fournir qu’un acte ; mais c’est le caractère du vrai génie de répandre sa fécondité sur un sujet stérile, et de varier ce qui semble uniforme. On peut dire en passant que c’est là le grand art des tragédies de l’admirable Racine.

 

 

1 – Ou plutôt, le 20 décembre. (G.A.)

2 – On n’en pense pas ainsi aujourd’hui. (G.A.)

 

 

 

 

 

LA CRITIQUE DE L’ÉCOLE DES FEMMES.

 

Petite pièce en un acte et en prose, représentée à Paris,

sur le théâtre du Palais-Royal, le 1er juin 1663.

 

 

 

 

          C’est le premier ouvrage de ce genre qu’on connaisse au théâtre. C’est proprement un dialogue, et non une comédie. Molière y fait plus la satire de ses censeurs, qu’il ne défend les endroits faibles de l’Ecole des femmes. On convient qu’il avait tort de vouloir justifier la tarte à la crème, et quelques autres bassesses de style qui lui étaient échappées ; mais ses ennemis avaient plus grand tort de saisir ces petits défauts pour condamner un bon ouvrage.

 

          Boursault crut se reconnaître dans le portrait de Lysidas. Pour s’en venger, il fit jouer à l’hôtel de Bourgogne une petite pièce dans le goût de la Critique de l’Ecole des femmes, intitulée le Portrait du peintre, ou la Contre-Critique.

 

 

 

 

 

L’IMPROMPTU DE VERSAILLES.

 

Petite pièce en un acte et en prose, représentée à Paris,

sur le théâtre du Palais-Royal, le 1er juin 1663.

 

 

 

 

          Molière fit ce petit ouvrage en partie pour se justifier devant le roi de plusieurs calomnies, et en partie pour répondre à la pièce de Boursault. C’est une satire cruelle et outrée. Boursault y est nommé par son nom. La licence de l’ancienne comédie grecque n’allait pas plus loin. Il eût été de la bienséance et de l’honnêteté publique de supprimer la satire de Boursault et celle de Molière. Il est honteux que les hommes de génie et de talent s’exposent par cette petite guerre à être la risée des sots. Il n’est permis de s’adresser aux personnes que quand ce sont des hommes publiquement déshonorés, comme Rolet et Wasp (1). Molière sentit d’ailleurs la faiblesse de cette petite comédie, et ne la fit point imprimer.

 

 

1 – Wasp désigne Fréron. Cette phrase n’a donc été écrite qu’en 1764. Voyez, au THÉÂTRE, l’Ecossaise. (G.A.)

 

 

 

 

 

 

 

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