ENTRETIENS PHILOSOPHIQUES - Le dîner du comte de Boulainvilliers - Partie 2

Publié le par loveVoltaire

ENTRETIENS PHILOSOPHIQUES - Le dîner du comte de Boulainvilliers - Partie 2

Photo de PAPAPOUSS

 

 

 

 

 

 

LE DÎNER DU COMTE DE BOULAINVILLIERS.

 

 

 

 

(Partie 2)

 

 

______

 

 

 

 

 

 

 

 

SECOND ENTRETIEN.

 

 

PENDANT LE DÎNER.

 

 

____

 

 

 

 

 

 

L’ABBÉ.

 

          Ah ! madame, vous mangez gras un vendredi sans avoir la permission expresse de monseigneur l’archevêque ou la mienne ! ne savez-vous pas que c’est pécher contre l’Eglise ? Il n’était pas permis chez les Juifs de manger du lièvre (1), parce qu’alors il ruminait, et qu’il n’avait pas le pied fendu ; c’était un crime horrible de manger de l’ixion et du griffon.

 

LA COMTESSE.

 

          Vous plaisantez toujours, monsieur l’abbé ; dites-moi de grâce ce que c’est qu’un ixion.

 

L’ABBÉ.

 

          Je n’en sais rien, madame ; mais je sais que quiconque mange le vendredi une aile de poulet sans la permission de son évêque, au lieu de se gorger de saumon et d’esturgeon, pèche mortellement ; que son âme sera brûlée en attendant son corps, et que, quand son corps la viendra retrouver, ils seront tous deux brûlés éternellement, sans pouvoir être consumés, comme je disais tout à l’heure.

 

LA COMTESSE.

 

          Rien n’est assurément plus judicieux ni plus équitable ; il y a plaisir à vivre dans une religion si sage. Voudriez-vous une aile de ce perdreau ?

 

LE COMTE.

 

          Prenez, croyez-moi ; Jésus-Christ a dit : Mangez ce qu’on vous présentera. Mangez, mangez ; que la honte ne vous fasse dommage.

 

L’ABBÉ.

 

          Ah ! devant vos domestiques, un vendredi, qui est le lendemain du jeudi ! Ils l’iraient dire par toute la ville.

 

LE COMTE.

 

          Ainsi vous avez plus de respect pour mes laquais que pour Jésus-Christ ?

 

L’ABBÉ.

 

          Il est bien vrai que notre Sauveur n’a jamais connu les distinctions des jours gras et des jours maigres ; mais nous avons changé toute sa doctrine pour le mieux ; il nous a donné tout pouvoir sur la terre et dans le ciel. Savez-vous bien que, dans plus d’une province, il n’y a pas un siècle que l’on condamnait les gens qui mangeaient gras en carême à être pendus (2) ? et je vous en citerai des exemples.

 

LA COMTESSE.

 

          Mon Dieu ! que cela est édifiant ! et qu’on voit bien que votre religion est divine !

 

L’ABBÉ.

 

          Si divine, que, dans le pays même où l’on faisait pendre ceux qui avaient mangé d’une omelette au lard, on faisait brûler ceux qui avaient ôté le lard d’un poulet piqué, et que l’Eglise en use encore ainsi quelquefois ; tant elle sait se proportionner aux différentes faiblesses des hommes ! – A boire.

 

LE COMTE.

 

          A propos, monsieur le grand-vicaire, votre Eglise permet-elle qu’on épouse les deux sœurs ?

 

L’ABBÉ.

 

          Toutes deux à la fois, non ; mais l’une après l’autre, selon le besoin, les circonstances, l’argent donné en cour de Rome, et la protection : remarquez bien que tout change toujours et que tout dépend de notre sainte Eglise. La sainte Eglise juive, notre mère que nous détestons, et que nous citons toujours, trouve très bon que le patriarche Jacob épouse les deux sœurs à la fois : elle défend dans le Lévitique de se marier à la veuve de son frère ; elle l’ordonne expressément dans le Deutéronome ; et la coutume de Jérusalem permettait qu’on épousât sa propre sœur, car vous savez que quand Amnon, fils du chaste roi David, viola sa sœur Thamar, cette sœur pudique et avisée lui dit ces paroles : « Mon frère, ne me faites pas de sottises, mais demandez-moi en mariage à notre père, et il ne vous refusera pas. »

 

          Mais, pour revenir à notre divine loi sur l’agrément d’épouser les deux sœurs ou la femme de son frère, la chose varie selon les temps, comme je vous l’ai dit. Notre pape Clément VII n’osa pas déclarer invalide le mariage du roi d’Angleterre, Henri VIII, avec la femme du prince Arthur son frère, de peur que Charles-Quint ne le fît mettre en prison une seconde fois, et ne le fît déclarer bâtard comme il l’était ; mais tenez pour certain qu’en fait de mariage, comme dans tout le reste, le pape et monseigneur l’archevêque sont les maîtres de tout quand ils sont les plus forts. – A boire.

 

LA COMTESSE.

 

          Eh bien ! monsieur Fréret, vous ne répondez rien à ces beaux discours, vous ne dites rien !

 

M. FRÉRET.

 

          Je me tais, madame, parce que j’aurais trop à dire.

 

L’ABBÉ.

 

          Et que pourriez-vous dire, monsieur, qui pût ébranler l’autorité, obscurcir la splendeur, infirmer la vérité de notre mère sainte Eglise catholique, apostolique, et romaine ? – A boire.

 

M. FRÉRET.

 

          Parbleu ! je dirais que vous êtes des juifs et des idolâtres, qui vous moquez de vous, et qui remboursez notre argent.

 

L’ABBÉ.

 

          Des juifs et des idolâtres ! comme vous y allez !

 

M. FRÉRET.

 

          Oui, des juifs et des idolâtres, puisque vous m’y forcez. Votre Dieu n’est-il pas né Juif ? n’a-t-il pas été circoncis comme juif ? n’a-t-il pas accompli toutes les cérémonies juives ? ne lui faites-vous pas dire plusieurs fois qu’il faut obéir à la loi de Moïse ? n’a-t-il pas sacrifié dans le temple ? votre baptême n’était-il pas une coutume juive prise chez les Orientaux ? n’appelez-vous pas encore du mot juif pâques la principale de vos fêtes ? ne chantez-vous pas depuis plus de dix-sept cents ans, dans une musique diabolique, des chansons juives que vous attribuez à un roitelet juif, brigand, adultère, et homicide, homme selon le cœur de Dieu (3) ? Ne prêtez-vous pas sur gages à Rome dans vos juiveries, que vous appelez monts-de-piété ? et ne vendez-vous pas impitoyablement les gages des pauvres quand ils n’ont pas payé au terme ?

 

LE COMTE.

 

          Il a raison ; il n’y a qu’une seule chose qui vous manque de la loi juive, c’est un bon jubilé, par lequel les seigneurs rentreraient dans les terres qu’ils vous ont données comme des sots, dans le temps que vous leur persuadez qu’Elie et l’antéchrist allaient venir, que le monde allait finir, et qu’il fallait donner tout son bien à l’Eglise « pour le remède de son âme, et pour n’être point rangé parmi les boucs. » Ce jubilé vaudrait mieux que celui auquel vous ne nous donnez que des indulgences plénières ; j’y gagnerais, pour ma part, plus de cent mille livres de rentes.

 

L’ABBÉ.

 

          Je le veux bien, pourvu que sur ces cent mille livres, vous me fassiez une grosse pension. Mais pourquoi M. Fréret nous appelle-t-il idolâtres ?

 

M. FRÉRET.

 

          Pourquoi, monsieur ? demandez-le à saint Christophe, qui est la première chose que vous rencontrez dans votre cathédrale, et qui est en même temps le plus vilain monument de barbarie que vous ayez (4) ; demandez-le à sainte Claire qu’on invoque pour le mal des yeux, et à qui vous avez bâti des temples ; saint Genou qui guérit de la goutte  à saint Janvier (5) dont le sang se liquéfie si solennellement à Naples quand on l’approche de sa tête ; à saint Antoine qui asperge d’eau bénite les chevaux dans Rome.

 

          Oseriez-vous nier votre idolâtrie, vous qui adorez du culte de dulie dans mille églises le lait de la Vierge, le prépuce et le nombril de son fils, les épines dont vous dites qu’on lui fit une couronne, le bois pourri sur lequel vous prétendez que l’Etre éternel est mort ? vous enfin qui adorez d’un culte de latrie un morceau de pâte que vous enfermez dans une boîte, de peur des souris ? Vos catholiques romains ont poussé leur catholique extravagance jusqu’à dire qu’ils changent ce morceau de pâte en Dieu par la vertu de quelques mots latins, et que toutes les miettes de cette pâte deviennent autant de dieux créateurs de l’univers. Un gueux qu’on aura fait prêtre, un moine sortant des bras d’une prostituée, vient pour douze sous, revêtu d’un habit de comédien, me marmotter en une langue étrangère ce que vous appelez une messe, fendre l’air en quatre avec trois doigts, se courber, se redresser, tourner à droite et à gauche par devant et par derrière, et faire autant de dieux qu’il lui plaît, les boires et les manger, et les rendre ensuite à son pot de chambre ! et vous n’avouerez pas que c’est la plus monstrueuse et la plus ridicule idolâtrie qui ait jamais déshonoré la nature humaine ? Ne faut-il pas être changé en bête pour imaginer qu’on change en pain blanc et du vin rouge en Dieu ? Idolâtres nouveaux, ne vous comparez pas aux anciens qui adoraient le Zeus, le Démiourgos, le maître des dieux et des hommes, et qui rendaient hommage à des dieux secondaires ; sachez que Cérès, Pomone, et Flore, valent mieux que votre Ursule et ses onze mille vierges ; et que ce n’est pas aux prêtres de Marie-Magdeleine à se moquer des prêtres de Minerve.

 

LA COMTESSE.

 

          Monsieur l’abbé, vous avez dans M. Fréret un rude adversaire. Pourquoi avez-vous voulu qu’il parlât ? c’est votre faute.

 

L’ABBÉ.

 

          Oh ! madame, je suis aguerri ; je ne m’effraie pas pour si peu de chose ; il y a longtemps que j’ai entendu faire tous ces raisonnements contre notre mère sainte Eglise.

 

LA COMTESSE.

 

          Par ma foi, vous ressemblez à certaine duchesse qu’un mécontent appelait catin ; elle lui répondit : il y a trente ans qu’on me le dit, et je voudrais qu’on me le dît trente ans encore.

 

L’ABBÉ.

 

          Madame, madame, un bon mot ne prouve rien.

 

LE COMTE.

 

          Cela est vrai ; mais un bon mot n’empêche pas qu’on ne puisse avoir raison.

 

L’ABBÉ.

 

          Et quelle raison pourrait-on opposer à l’authenticité des prophéties, aux miracles de Moïse, aux miracles de Jésus, aux martyrs ?

 

LE COMTE.

 

          Ah ! je ne vous conseille pas de parler de prophéties, depuis que les petits garçons et les petites filles savent (6) ce que mangea le prophète Ezéchiel à son déjeuner, et qu’il ne serait pas honnête de nommer à dîner ; depuis qu’ils savent les aventures d’Oolla et d’Ooliba, dont il est difficile de parler devant les dames ; depuis qu’ils savent que le Dieu des Juifs ordonna au prophète Osée de prendre une catin et de faire des fils de catin. Hélas ! trouverez-vous autre chose dans ces misérables que du galimatias et des obscénités ?

 

          Que vos pauvres théologiens cessent désormais de disputer contre les Juifs sur le sens des passages de leurs prophètes, sur quelques lignes hébraïques d’un Amos d’un Joël, d’un Habacuc, d’un Jérémiah ; sur quelques mots concernant Eliah, transporté aux régions célestes orientales dans un chariot de feu, lequel Eliah, par parenthèse, n’a jamais existé.

 

          Qu’ils rougissent surtout des prophéties insérées dans leurs Evangiles. Est-il possible qu’il y ait encore des hommes assez imbéciles et assez lâches pour n’être pas saisis d’indignation quand Jésus prédit dans Luc : « Il y aura des signes dans la lune et dans les étoiles ; des bruits de la mer et des flots ; des hommes séchant de crainte attendront ce qui doit arriver à l’univers entier. Les vertus des cieux seront ébranlées, et alors ils verront le fils de l’homme venant dans une nuée avec grande puissance et grande majesté. En vérité je vous dis que la génération présente ne passera point que tout cela ne s’accomplisse. »

 

          Il est impossible assurément de voir une prédiction plus marquée, plus circonstanciée, et plus fausse. Il faudrait être fou pour oser dire qu’elle fut accomplie, et que le fils de l’homme vint dans une nuée avec une grande puissance et une grande majesté. D’où vient que Paul, dans son Epître aux Thessaloniciens (Ire, ch. IV, V. 16), confirme cette prédiction ridicule par une autre encore plus impertinente ? « Nous qui vivons et qui vous parlons, nous serons emportés dans les nuées pour aller au-devant du Seigneur au milieu de l’air, etc. »

 

          Pour peu qu’on soit instruit, on sait que le dogme de la fin du monde et de l’établissement d’un monde nouveau était une chimère reçue alors chez presque tous les peuples. Vous la trouvez dans le premier livre des Métamorphoses d’Ovide. Héraclite, longtemps auparavant, avait dit que ce monde-ci serait consumé par le feu. Les stoïciens avaient adopté cette rêverie. Les demi-juifs demi-chrétiens, qui fabriquèrent les Evangiles, ne manquèrent pas d’adopter un dogme si reçu, et de s’en prévaloir. Mais, comme le monde subsista encore longtemps, et que Jésus ne vint point dans les nuées avec une grande puissance et une grande majesté au premier siècle de l’Eglise, ils dirent que ce serait pour le second siècle ; ils le promirent ensuite pour le troisième ; et de siècle en siècle cette extravagance s’est renouvelée. Les théologiens ont fait comme un charlatan que j’ai vu au bout du pont Neuf sur le quai de l’Ecole ; il montrait au peuple, vers le soir, un coq et quelques bouteilles de baume : Messieurs, disait-il, je vais occuper la tête à mon coq, et je le ressusciterai le moment d’après en votre présence ; mais il faut auparavant que vous achetiez mes bouteilles. Il se trouvait toujours des gens assez simples pour en acheter. Je vais donc couper la tête à mon coq, continuait le charlatan ; mais comme il est tard, et que cette opération est digne du grand jour ce sera pour demain.

 

          Deux membres de l’Académie des sciences eurent la curiosité et la constance de revenir pour voir comment le charlatan se tirerait d’affaire ; la farce dura huit jours de suite ; mais la farce de l’attente de la fin du monde, dans le christianisme, a duré huit siècles entiers. Après cela, monsieur, citez-nous les prophéties juives ou chrétiennes.

 

M. FRÉRET.

 

          Je ne vous conseille pas de parler des miracles de Moïse devant des gens qui ont de la barbe au menton Si tous ces prodiges inconcevables avaient été opérés, les Egyptiens en auraient parlé dans leurs histoires. La mémoire de tant de faits prodigieux qui étonnent la nature se serait conservée chez toutes les nations. Les Grecs, qui ont été instruits de toutes les fables de l’Egypte et de la Syrie, auraient fait retentir le bruit de ces actions surnaturelles aux deux bouts du monde. Mais aucun historien, ni grec, ni syrien, ni égyptien, n’en a dit un seul mot. Flavius Josèphe, si bon patriote, si entêté de son judaïsme, ce Josèphe qui a recueilli tant de témoignages en faveur de l’antiquité de sa nation, n’en a pu trouver aucun qui attestât les dix plaies d’Egypte, et le passage à pied sec au milieu de la mer, etc.

 

          Vous savez que l’auteur du Pentateuque est encore incertain : quel homme sensé pourra jamais croire, sur la foi de je ne sais quel Juif, soit Esdras, soit un autre, de si épouvantables merveilles inconnues à tout le reste de la terre ? Quand même tous vos prophètes juifs auraient cité mille fois ces événements étranges, il serait impossible de les croire : mais il n’y a pas un seul de ces prophètes qui cite les paroles du Pentateuque sur cet amas de miracles, pas un seul qui entre dans le moindre détail de ces aventures ; expliquez ce silence comme vous pourrez.

 

          Songez qu’il faut des motifs bien graves pour opérer ainsi le renversement de la nature. Quel motif, quelle raison aurait pu avoir le Dieu des Juifs ? Etait-ce de favoriser son petit peuple ? de lui donner une terre fertile ? Que ne lui donnait-il l’Egypte au lieu de faire des miracles, dont la plupart, dites-vous, furent égalés par les sorciers de Pharaon ? Pourquoi faire égorger par l’ange exterminateur tous les aînés d’Egypte, et faire mourir tous les animaux, afin que les Israélites, au nombre de six cent trente mille combattants, s’enfuissent comme de lâches voleurs ? Pourquoi leur ouvrir le sein de la mer Rouge, afin qu’ils allassent mourir de faim dans un désert (7) ? Vous sentez l’énormité de ces absurdes bêtises ; vous avez trop de sens pour les admettre, et pour croire sérieusement à la religion chrétienne fondée sur l’imposture juive. Vous sentez le ridicule de la réponse triviale qu’il ne faut pas interroger Dieu, qu’il ne faut pas sonder l’abîme de la Providence. Non, il ne faut pas demander à Dieu pourquoi il a créé des poux et des araignées, parce qu’étant sûrs que les poux et les araignées existent, nous ne sommes pas si sûrs que Moïse ait changé sa verge en serpent et ait couvert l’Egypte de poux, quoique les poux fussent familiers à son peuple : nous n’interrogeons point Dieu ; nous interrogeons des fous qui osent faire parler Dieu, et lui prêter l’excès de leurs extravagances.

 

 

 

1 – Voyez, section LÉGISLATION, Requête à tous les magistrats du royaume. (G.A.)

2 – C’est l’avocat Christin qui fit connaître à Voltaire cette particularité. Voyez les Lettres à Christin, tome VIII. (G.A.)

3 – David. Voyez, au THÉÂTRE, le drame de Saül, et, dans le Dictionnaire philosophique, l’article DAVID. (G.A.)

4 – C’était une énorme statue qui se trouvait à l’entrée de Notre-Dame de Paris. (G.A.)

5 – Voyez l’Essai sur les mœurs, chapitre CLXXXIII. (G.A.)

6 – Et c’était grâce aux petits livres de Voltaire qu’ils savaient cela. (G.A.)

7 – Toutes ces critiques de Voltaire sont reproduites avec plus de détail dans les Commentaires sur la Bible. (G.A.)

 

 

 

 

 

 

 

Commenter cet article