CORRESPONDANCE - Année 1768 - Partie 6

Publié le par loveVoltaire

CORRESPONDANCE - Année 1768 - Partie 6

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à M. l’abbé d’Olivet.

 

29 Janvier 1768.

 

 

          Vous m’écrivez, sans lunettes, des lettres charmantes de votre main potelée, mon cher maître ; et moi, votre cadet d’environ dix ans, je suis obligé de dicter d’une voix cassée.

 

          Je n’aimerai jamais rends-moi guerre pour guerre (1) par la raison que la guerre est une affaire qui se traite toujours entre deux parties. L’immortel, l’admirable, l’inimitable Racine a dit :

 

Rendre meurtre pour meurtre, outrage pour outrage.

 

Ath., act. II, sc VII.

 

Pourquoi cela ? C’est que je tue votre neveu quand vous avez tué le mien ; c’est que, si vous m’avez outragé, je vous outrage. S’ils me disent pois, je leur répondrai fèves, disait agréablement le correct et l’élégant Corneille. De plus, on ne va pas dire à Dieu : Rends-moi la guerre. Peut-être l’aversion vigoureuse que j’ai pour ce misérable sonnet de ce faquin d’abbé de Lavau me rend un peu difficile.

 

Et dessus quel endroit tombera ma censure,

Qui ne soit ridicule et tout pétri d’ennui !

 

Tartara non metuens, non affectatus Olympum,

 

est un vers admirable ; je le prends pour ma devise.

 

          Savez-vous bien que s’il y a des maroufles superstitieux dans votre pays, il y a aussi un grand nombre d’honnêtes gens d’esprit qui souscrivent à ce vers de Tartara non metuens ?

 

          Vivez longtemps, moquez-vous du Tartara. Que dis-tu de mon extrême-onction ? disait le P. Talon au P. Gédoyn, alors jeune jésuite. Va, va, mon ami, continua-t-il, laisse-les dire, et bois sec. Puis il mourut. Je mourrai bientôt, car je suis faible comme un roseau. C’est à vous à vivre, vous qui êtes fort comme un chêne Sur ce je vous embrasse, vous et votre Prosodie, le plus tendrement du monde.

 

 

N.B. - Je suis obligé de vous dire, avant de mourir, qu’une de mes maladies mortelles est l’horrible corruption de la langue, qui infecte tous les livres nouveaux. C’est un jargon que je n’entends plus ni en vers ni en prose. On parle mieux actuellement le français ou françois à Moscou qu’à Paris. Nous sommes comme la république romaine, qui donnait des lois au dehors, quand elle était déchirée au-dedans.

 

 

1 – Voyez, dans le Catalogue des écrivains du Siècle de Louis XIV, à l’article DES BARREAUX, les quatre derniers vers du fameux sonnet de ce poète. (G.A.)

 

 

 

 

 

à M. Panckoucke.

 

1er Février 1768.

 

 

          Le froid excessif, la faiblesse excessive, la vieillesse excessive, et le mal aux yeux excessif, ne m’ont pas permis, monsieur, de vous remercier plus tôt des premiers volumes de votre Vocabulaire (1), et du Don Carlos de M. votre cousin. Toute votre famille paraît consacrée aux lettres. Elle m’est bien chère et personne n’est plus sensible que moi à votre mérite et à vos attentions.

 

          Plus vous me témoignez d’amitié, moins je conçois comment vous pouvez vous adresser à moi pour vous procurer l’infâme ouvrage intitulé le Dîner du comte de Boulainvilliers. J’en ai eu par hasard un exemplaire, et je l’ai jeté dans le feu. C’est un tissu de railleries amères et d’invectives atroces contre notre religion. Il y a plus de quarante ans que cet indigne écrit est connu ; mais ce n’est que depuis quelques mois qu’il paraît en Hollande, avec cent autres ouvrages de cette espèce. Si je ne consumais pas les derniers jours de ma vie à une nouvelle édition du Siècle de Louis XIV, augmentée de près de moitié, si je n’épuisais pas le peu de force qui me reste à élever ce monument à la gloire de ma patrie, je réfuterais tous ces livres qu’on fait chaque jour contre la religion.

 

          J’ai lu cette nouvelle édition in-4°, qu’on débite à Paris de mes Œuvres. Je ne puis pas dire que je trouve tout beau

 

Papier, dorure images, caractère,

 

car je n’ai point encore vu les images, mais je suis très satisfait de l’exactitude et de la perfection de cette édition. Je trouve que tout en est beau,

 

Hormis les vers, qu’il fallait laisser faire

A Jean Racine (2).

 

          Je souhaite que ceux qui l’ont entrepris ne se ruinent pas et que les lecteurs ne me fassent pas les mêmes reproches que je me fais ; car j’avoue qu’il y a un peu trop de vers et de prose dans ce monde. C’est ce que je signe en connaissance de cause.

 

 

1 – Le Grand vocabulaire français. (G.A.)

2 – A propos, des Métamorphose d’Ovide mises en rondeaux, par Benserade, Prépetit avait dit :

 

.  .  .  .  .  .  .  .   J’en trouve tout fort beau,

Papier, dorure, images, caractère,

Hormis les vers qu’il fallait laisser faire

A La Fontaine.

 

 

 

 

 

à M. Chardon.

 

Ferney, 3 Février 1768 (1).

 

 

          Je vous l’avais bien dit, monsieur, que vous vous couvririez de gloire et que votre nom serait béni par quatre cent mille personnes. Daignez, au milieu des éloges qu’on vous doit, agréer mes remerciements.

 

          J’ai l’honneur, monsieur, de vous envoyer un petit écrit qui m’est tombé entre les mains ; c’est une espèce de réponse à ceux qui, par passe-temps, se sont mis à gouverner l’Etat depuis quelques années. Je n’ose le présenter à M. le duc de Choiseul ; cela est hérissé de calculs qui réjouiraient peu une tête toute farcie d’escadrons et de bataillons, et des intérêts de tous les princes de l’Europe. Cependant, monsieur, si vous jugiez qu’il y eût dans cette rapsodie quelque plaisanterie bonne ou mauvaise qui pût le faire digérer gaiement après ses tristes dîners, je hasarderai de mettre à ses pieds comme aux vôtres l’Homme aux quarante écus (2).

 

          Quant aux ragoûts un peu plus salés, je ne manquerai pas de vous les faire tenir entre deux plats ; ils sont tous de la nouvelle cuisine ; la sauce est courte, et cela peut s’envoyer plus aisément qu’un pâté de Périgueux.

 

          J’ai l’honneur d’être avec beaucoup de respect et avec autant d’attachement que d’estime, monsieur, votre très humble, etc.

 

 

1 – Editeurs, de Cayrol et A. François. (G.A.)

2 – Voyez aux ROMANS. (G.A.)

 

 

 

 

 

à Madame ***.

 

3 Février 1768 (1).

 

 

          Toute ma famille, madame, vous fait ses baise-mains. J’ai l’honneur de vous envoyer cette brochure (2), faite par un commis du grenier à sel de notre ville. On dit que les calculs en sont justes ; M. votre époux pourra les vérifier aisément.

 

          Je suis derechef, madame, de vous et de votre époux et de M. son neveu, le très humble et très obéissant serviteur. YVROYE.

 

 

1 – Editeurs, de Cayrol et A. François. (G.A.)

2 – L’Homme aux quarante écus. (G.A.)

 

 

 

 

 

à M. le comte de Rochefort. (1)

 

 

 

 

          Je crois qu’on peut hasarder par la poste de Lyon ce petit paquet, qui ne coûterait pas beaucoup de port, et qui pourra amuser un moment un homme à qui on voudrait marquer mieux sa reconnaissance. Celui qui envoie ce chiffon est plongé actuellement au milieu des neiges, est très malade, et ne se portera bien que quand il aura la consolation de voir les deux très aimables voyageurs (2), auxquels il présente ses respectueux hommages comme à des divinités qu’il adore. – Envoyez-moi de votre encre.

 

 

1 – Editeurs, de Cayrol et A. François. (G.A.)

2 – Rochefort et sa femme. (G.A.)

 

 

 

 

 

à M. Damilaville.

 

3 Février 1768.

 

 

          Mon cher ami, je reçois votre consolante lettre du 27 Janvier. J’écris à M. le duc de Choiseul et à M. le duc de Praslin. Vous croyez bien que je n’oublie pas M. Chardon.

 

          Mais ne réussirez-vous que dans les affaires des autres, et ne vous rendra-t-on point justice quand vous la faites rendre ? Vous ne me parlez que de Sirven, et vous ne me dites rien de vous. Il ne faudra pas manquer de faire répéter aux échos le jugement du procès des Sirven quand il sera rendu. Je vous avoue que je voudrais bien avoir le discours de M. Chardon, mais je n’ose le lui demander.

 

          Je lui avais fourni une bonne pièce que, sans doute, il aura bien fait valoir. C’est une apologie de l’abominable arrêt de Toulouse contre les Calas. Cette apologie insulte les maîtres des requêtes qui cassèrent l’arrêt : elle est faite par un conseiller du parlement. On ne pouvait mieux nous servir. Ces gens-là ont amassé des charbons ardents sur leur tête.

 

          Il me vient une idée : seriez-vous homme à échanger la place que vous devez avoir à Paris contre une place au pays de Gex qui n’exigerait aucun soin ? Je crois que cette place vaut environ quatre mille livres de revenu. En ce cas, il faudrait que celui qui aurait à Paris votre emploi vous fît une pension considérable, et que cette pension vous fût assignée sur l’emploi même, et non sur le titulaire, comme on a une pension sur un bénéfice. Vous seriez maître de votre temps, et de vous livrer à votre belle passion pour l’étude. Je ne vous parle point du bonheur que j’aurais de vous voir chez moi.

 

          Tout cela est peut-être une belle chimère ; mais on pourrait en faire une réalité.

 

          Je vous embrasse le plus tendrement du monde.

 

 

 

 

 

à M. Damilaville.

 

5 Février 1768.

 

          Mon fils adoptif (1) arrive. Je suis bien affligé, mon cher ami. Mon désert me devient plus précieux que jamais. Je serais obligé de le quitter, si la calomnie m’imputait le petit écrit de Saint-Hyacinthe (2).

 

          Voici une lettre que je vous envoie pour M. Saurin. Je vous prie de la lui faire rendre, et de parler fortement à M. l’abbé Morellet, à MM. d’Alembert, Grimm Arnaud, Suard, etc.

 

          Ah ! que de peines dans ce monde !

 

 

1 – Dupuits. (G.A.)

2 – Le Dîner de Boulainvilliers. (G.A.)

 

 

 

 

 

à M. Saurin.

 

5 Février 1768.

 

 

          Mon cher confrère, mon cher poète philosophe, je ne suis point de votre avis. On disait autrefois : les vertus de Henri VI, et il est permis aujourd’hui de dire : les vertus d’Henri VI. Les Italiens se sont défaits des h, et nous pourrions bien nous en défaire aussi comme de tant d’autres choses.

 

          J’aime bien mieux :

 

Femme par sa tendresse, héros par son courage,

 

Spartacus, act.I, sc. I.

 

que

 

Femme par sa tendresse, et non par son courage.

 

          Ayez donc le courage de laisser le vers tel qu’il était, et de ne pas affaiblir une grande pensée pour l’intérêt d’un h, je dirai toujours ma tendresse-héroïque, et cela fera un très bon hémistiche. Ma tendress-eu héroïque serait barbare.

 

          Le Dîner dont vous me parlez est sûrement de Saint-Hyacinthe. On a de lui un Militaire philosophe qui est beaucoup plus fort et qui est très bien écrit. Vous sentez d’ailleurs, mon cher confrère, combien il serait affreux qu’on m’imputât cette brochure, évidemment faite en 1726 ou 27, puisqu’il est parlé du commencement des convulsions. Je n’ai qu’un asile au monde ; mon âge, ma santé très dérangée, mes affaires qui le sont aussi, ne me permettent pas de chercher une autre retraite contre la calomnie. Il faut que les sages s’entr’aident ; ils sont trop persécutés par les fous.

 

          Engagez vos amis, et surtout M. Suard, et M. l’abbé Arnaud, à repousser l’imposture qui m’accuse de la chose du monde la plus dangereuse. On ne fait nul tort à la mémoire de Saint-Hyacinthe, en lui attribuant une plaisanterie faite il y a quarante ans. Les morts se moquent de la calomnie, mais les vivants peuvent en mourir. En un mot mon cher confrère, je me recommande à votre amitié pour que les confesseurs ne soient pas martyrs.

 

 

 

 

 

à Madame de Saint-Julien.

 

A Ferney, 5 Février 1768.

 

 

          Votre lettre, madame, vos bontés pour mon fils adoptif, votre souvenir de mon respectueux attachement pour vous, le désir que vous témoignez d’honorer encore ma chaumière de votre présence, tout cela ranime mon cœur et tourne ma vieille tête. Je suis pénétré de la bienveillance que M. le duc de Choiseul daigne me conserver. Il veut faire quelque chose de mon petit pays barbare ; il y aura un peu de peine.

 

          Vous me faites, madame, beaucoup d’honneur et un mortel chagrin en m’attribuant l’ouvrage de Saint-Hyacinthe, imprimé il y a quarante ans. Les soupçons dans une matière aussi grave seraient capables de me perdre et de m’arracher au seul asile qui me reste sur la terre, dans une vieillesse accablée de maladies, qui ne me permet pas de me transplanter. Mes derniers jours seraient empoisonnés de la manière la plus funeste.

 

          Je vous conjure, madame, par toute la bonté de votre cœur, de bien dire, surtout à M. le duc de Choiseul, que je n’ai ni ne puis avoir aucune part à la foule de ces ouvrages hardis qu’on imprime et qu’on réimprime depuis plusieurs années, et qui ont fait une prodigieuse révolution dans les esprits, d’un bout de l’Europe à l’autre.

 

          Puisque vous avez envoyé à M. le duc de Choiseul une partie de l’imprimé de Saint-Hyacinthe en manuscrit, vous êtes en droit, plus que personne, de certifier que le nom de Saint-Hyacinthe est imprimé à la tête de la brochure, avec la date de 1728.

 

          De plus il y a cent traits dans cet ouvrage qui indiquent évidemment le temps où il fut composé. Vous n’étiez pas née alors, madame ; il s’en faut beaucoup : mais, toute jeune que vous êtes, vous avez un cœur toujours occupé de faire du bien. Empêchez donc qu’on ne me fasse du mal : repoussez la calomnie. Mon fils Dupuits vous doit tout, et je vous devrai autant que lui. Votre très humble et très obéissant serviteur, avec bien du respect.

 

 

 

 

 

 

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