ÉCLAIRCISSEMENTS HISTORIQUES - Partie 5 (fin)

Publié le par loveVoltaire

ÉCLAIRCISSEMENTS HISTORIQUES - Partie 5 (fin)

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ÉCLAIRCISSEMENTS HISTORIQUES.

 

 

 

 

 

XXVIIe SOTTISE DE NONOTTE.

 

Sur le prétendu supplice de Marie d’Aragon.

 

 

 

          Il est utile de détruire tous les contes ridicules dont les romanciers, soit moines, soit séculiers, ont inondé le moyen âge. Un Geoffroi de Viterbe s’avisa d’écrire, à la fin du douzième siècle, une chronique telle qu’on les faisait alors : il conte que deux cents ans auparavant, Othon III ayant épousé Marie d’Aragon, cette impératrice devint amoureuse d’un comte du pays de Modène ; que ce jeune homme ne voulut point d’elle ; que Marie irritée l’accusa d’avoir voulu attenter à son honneur ; que l’empereur fit décapiter le comte ; que la veuve du comte vint, la tête de son mari à la main, demander justice ; qu’elle offrit l’épreuve des fers ardents ; qu’elle passa sur ces fers sans les sentir ; que l’impératrice, au contraire, se brûla la plante des pieds, et qu’alors l’empereur la fit mourir.

 

          Ce conte ressemble à toutes les légendes de ces siècles de barbarie. Il n’y avait, du temps de l’empereur Othon III, ni de marie d’Aragon, ni de comte de Modène. C’est assez qu’un ignorant ait écrit de telles faussetés, pour que cent auteurs les copient : les Maimbourg les adoptent  les Lengler les répètent dans leur Chronologie universelle (1), avec la bataille des serpents, et l’aventure d’un archevêque de Mayence mangé par les rats. Toutes ces fables sont faites pour être crues par notre libelliste, mais non par les honnêtes gens.

 

 

1 – Tablettes chronologiques de l’histoire universelle, sacrée et profane, 1744. (G.A.)

 

 

 

 

 

XXVIIIe SOTTISE DE NONOTTE.

 

Sur la donation de Pépin.

 

 

 

          Oui, l’on persiste à croire que jamais ni Pépin ni Charlemagne ne donnèrent ni la souveraineté de l’exarchat de Ravenne, ni Rome : 1° parce que, si cette donation avait été faite, les papes en auraient conservé, en auraient montré l’instrument authentique ; 2° parce que Charlemagne, dans son testament, met Rome et Ravenne au nombre des villes qui lui appartiennent, ce qui paraît décisif ; 3° parce que les Othons, qui allèrent en Italie, ne reconnurent point cette donation, qu’elle ne fut pas même débattue, et que sous Othon Ier les papes n’avaient aucune souveraineté ; 4° parce que Pépin n’avait pu donner des villes sur lesquelles il n’avait ni droit, ni prétention ; 5° parce que jamais les empereurs grecs ne se plaignirent de cette prétendue donation, ni dans leurs ambassades, ni dans leur traités. On objecte un passage d’Eginhard, qui dit que Pépin offrit la Pentapole à saint Pierre ; cela veut dire seulement qu’il la mit sous la protection de saint Pierre, comme Louis XI donna depuis le comté de Boulogne à la sainte Vierge. Les papes eurent des domaines utiles dans la Pentatole comme ailleurs ; mais ils ne furent souverains ni sous Pépin ni sous Charlemagne, qui eurent la juridiction suprême.

 

          Il est faux que les papes aient jamais été maîtres de l’exarchat depuis Pépin jusqu’à Othon III. Cet empereur assigna aux papes le revenu de la marche d’Ancône, et non pas la souveraineté. Voilà la véritable origine de la puissance temporelle du siège de Rome : elle commence à la fin du dixième siècle, et elle n’est bien affermie que par Alexandre VI.

 

 

 

 

 

XXIXe SOTTISE DE NONOTTE.

 

Sur un fait concernant le roi de France, Henri III.

 

 

 

          Auteur du libelle, vous dites « que vous n’avez jamais pu trouver dans quel livre il est dit que Henri III assiégea Livron en Dauphiné ; » vous prétendez qu’il n’a jamais été assiégé parce que ce n’est aujourd’hui qu’un bourg sans défense : mais combien de villes ont été changées en villages par le malheur des temps ! Voyez l’Abrégé chronologique de Mézerai, page 218 de l’édition déjà citée ; voyez de Serres, et le livre LVIII du véridique de Thou : vous apprendrez que la ville de Livron fut assiégée par Bellegarde, sous les ordres du dauphin d’Auvergne ; que le roi alla lui-même au camp ; que les assiégés lui reprochèrent la Saint-Barthélemy du haut de leurs murs. Vous trouverez toute cette aventure décrite dans le Recueil des choses mémorables, page 537 ; vous la trouverez dans les Mémoires de l’Estoile, page 117, tome Ier (1). Vous apprendrez que ce n’était pas Montbrun, chef du parti, qui commandait dans Livron, mais Roesses, qui fut tué dans un assaut. Vous apprendrez qu’à l’approche des assiégeants, les habitants crièrent du haut des murs, le 13 janvier : « Assassins, que venez-vous chercher ? croyez-vous nous égorger dans nos lits comme l’amiral ? » Vous saurez que les femmes combattirent sur la brèche, et que ce siège fut très mémorable. Vous saurez qu’il n’appartient pas à un pédant de collège de parler de l’histoire de France, qu’il ignore.

 

 

1 – En 1763, l’article se terminait ainsi : « L’auteur de l’Histoire générale a souvent négligé de citer des autorités sur des faits connus : il n’a cité que sur des choses extraordinaires qui ont besoin d’être confirmées. C’est à vous à reconnaître sa fidélité par tous les garants qu’il vous donne, et à rougir d’avoir parlé avec tant d’audace de tout ce que vous ignorez. » Voltaire substitua à ce passage ce qu’on lit maintenant, après la réplique de Nonotte. Voyez la Lettre d’un avocat de Besançon (tome IV.) (G.A.)

 

 

 

 

 

XXXe SOTTISE DE NONOTTE.

 

Sur la conversion de Henri IV.

 

 

 

          C’est mauvaise foi dans le jésuite Daniel, c’est bêtise dans le libelliste, de prétendre que Henri IV changea de religion par conviction. En vérité, l’amant de Gabrielle d’Estrées qui lui parlait de saut périlleux, l’homme que les papes avaient appelé bâtard détestable, le prince qu’ils avaient déclaré indigne de porter la couronne, le politique qui mandait à la reine Elisabeth les raisons politiques de son changement, le héros qui avait vu cent assassins catholiques armés contre sa vie, le protestant qui avait écrit à Corisande d’Andouin, « Et vous êtes de cette religion ! j’aimerais mieux me faire turc ; » le monarque à qui Rosny conseilla de changer, et auquel il dit : « Il faut que vous deveniez catholique, et que je reste huguenot ; » ce même homme, dis-je, aurait-il cru sincèrement que la religion romaine, dont il était opprimé, était la seule bonne religion ? Elle l’est sans doute ; mais était-ce à lui de le croire, tandis qu’alors même on prêchait contre lui avec fureur, tandis qu’on avait établi contre lui cette prière publique : « Délivrez-nous du Béarnais et du diable, » tandis qu’on le peignait lui-même en diable, avec une queue et des cornes ?

 

          Ce grand homme, si lâchement persécuté, obligé de plier son courage sous les lois de ses ennemis, ne daigna pas seulement signer la confession de foi, rédigée, après bien des contestations, par David Duperron, telle qu’on la trouve dans les Mémoires du duc de Sully, qui en fit supprimer bien des minuties. Henri IV la fit seulement signer par Loménie.

 

          On peut, dans un vain panégyrique, représenter ce héros comme un converti : mais l’histoire doit dire la vérité. Daniel ne l’a point dite ; cet historien parle plus avantageusement du frère Coton (1) que du plus grand roi de la France.

 

          On passe à Daniel d’avoir été assez ignorant pour appeler Lognac, ce chef des quarante-cinq, ce Gascon assassin du duc de Guise, « premier gentilhomme de la chambre. » On lui passe de n’avoir jamais rien su des fameux états de 1355. On lève les épaules quand il dit que les médecins ordonnèrent à Louis VIII de prendre une fille pour guérir de sa dernière maladie, et qu’il aima mieux mourir que de guérir par ce remède, lui qui d’ailleurs en avait un tout prêt dans son épouse, la plus belle princesse de l’Europe. On est révolté de son peu de connaissance des lois, et ennuyé de ses récits confus de batailles. Mais quand il peint Henri IV dévot, et faisant le métier de délateur contre les protestants auprès de la république de Venise, on joint à bien peu d’estime beaucoup d’indignation.

 

          Remarquons que l’auteur de la Henriade et de l’Essai sur les mœurs et l’esprit des nations, ayant lu autrefois dans Daniel l’histoire de la première race, écrite d’après Cordemoi, la trouva meilleure que celle de Mézerai ; il lui rendit justice. Mais lorsque ensuite il lut la troisième race, il la trouva fort infidèle, et lui rendit plus de justice encore (2).

 

 

1 – Voyez la première des Remarques de l’Essai. (G.A.)

2 – Ce dernier alinéa est de 1777. (G.A.)

 

 

 

 

 

XXXIe SOTTISE DE NONOTTE.

 

Sur le cardinal Duperron, et des états de 1614.

 

 

 

          Le libelliste donne lieu d’examiner une question importante. Tous les mémoires du temps portent que le cardinal Duperron s’opposa à la publication de la loi fondamentale de l’indépendance de la couronne ; qu’il fit supprimer l’arrêt du parlement qui confirmait cette loi naturelle et positive ; qu’il cabala, qu’il menaça ; qu’il dit publiquement que si un roi était arien ou mahométan, il faudrait bien le déposer.

 

          Non, il faudrait lui obéir, s’il avait le malheur d’être mahométan, aussi bien que s’il était un saint chrétien. Les premiers chrétiens ne se révoltaient pas contre les empereurs païens ; quel droit aurions-nous de nous révolter contre notre souverain musulman ? Les Grecs, qui ont fait serment au padisha, ne seraient-ils pas criminels de violer ce serment ? Ce qui serait un crime à Constantinople ne serait pas assurément une vertu dans Paris. Et supposons, ce qui est impossible, que le roi à qui Duperron avait juré fidélité fût devenu musulman ; supposons que Duperron eût voulu le détrôner, Duperron eût mérité le dernier supplice.

 

          On ne dira pas ici ce que le libelliste mérite ; mais cette opinion, que l’Eglise peut déposer les rois, est de toutes les opinions la plus absurde et la plus punissable ; et ceux qui les premiers ont osé la mettre au jour, ont été des monstres ennemis du genre humain.

 

          Le libelliste demande où l’on trouve les paroles de Duperron : où ? dans tous les mémoires du temps recueillis par Le Vassor (1), dans l’Histoire chronologique du jésuite d’Avrigny  dans le procès-verbal imprimé de ces états ; partout. D’Avrigny surtout prend le parti du prêtre Duperron contre le parlement.

 

 

1 – Histoire générale de l’Europe sous le règne de Louis XIII. (G.A.)

 

 

 

 

 

XXXIIe SOTTISE DE NONOTTE.

 

Sur la population de l’Angleterre.

 

 

 

          Le chevalier Petty a prouvé (1) qu’il faut les circonstances les plus favorables pour qu’une nation s’accroisse d’un vingtième en cent années, et ce calcul fait voir le ridicule de ceux qui peuplent la terre à coup de plume, et qui couvrent le globe d’habitants en un siècle ou deux. Le libelliste demande comment l’Angleterre a eu un tiers de plus de citoyens depuis la reine Elisabeth ? On répondra à cet homme que c’est précisément parce que l’Angleterre s’est trouvée dans les circonstances les plus favorables ; parce que des Allemands, des Flamands, des Français, sont venus en foule s’établir dans ce pays ; parce que soixante mille moines, dix mille religieuses, dix mille prêtres séculiers, de compte fait, ont été rendu à l’Etat et à la propagation, et parce que la population a été encouragée par l’aisance. Il est arrivé à ce royaume le contraire de ce que nous voyons dans l’Etat du pape et en Portugal. Gouvernez mal votre basse-cour, vous manquerez de volaille ; gouvernez-la bien, vous en aurez une quantité prodigieuse. Oisons qui écrivez contre ces vérités utiles, puisse la basse-cour où vous êtes engraissés aux dépens de l’Etat n’être plus remplie que de volatiles nécessaires !

 

 

1 – Dans son Essai sur la multiplication de l’espèce humaine, 1686. (G.A.)

 

 

 

 

 

XXXIIIe SOTTISE DE NONOTTE. (1)

 

Sur l’amiral Drake.

 

 

 

          Vous faites le savant, Nonotte : vous dites, à propos de théologie, que l’amiral Drake a découvert la terre d’Yesso. Apprenez que Drake n’alla jamais au Japon, encore moins à la terre d’Yesso ; apprenez qu’il mourut en 1596, en allant à Porto-Bello. Apprenez que ce fut quarante-huit ans après la mort de Drake que les Hollandais découvrirent  les premiers cette terre d’Yesso en 1644. Apprenez jusqu’au nom du capitaine Martin Jéritson, et de son vaisseau qui s’appelait le Castrécom. Croyez-vous donner quelque crédit à votre théologie en faisant le marin ? vous êtes également ignorant sur terre et sur mer, et vous vous applaudissez de votre livre parce que vos bévues sont en deux volumes.

 

 

1 – Cet article parut d’abord comme Honnêteté en 1767, puis comme Sottise en 1769. (G.A.)

 

 

 

 

 

XXXIVe SOTTISE DE NONOTTE. (1)

 

Sur les confessions auriculaires.

 

 

 

          En vérité, vous n’entendez pas mieux la théologie que l’histoire de la marine. L’auteur de l’Essai sur les mœurs a dit que, selon saint Thomas d’Aquin, il était permis aux séculiers de confesser dans les cas urgents, que ce n’est pas tout à fait un sacrement, mais que c’est comme un sacrement. Il a cité l’édition et la page de la Somme de saint Thomas ; et là-dessus vous dites que tous les critiques conviennent que cette partie de la Somme de saint Thomas n’est pas de lui, et moi je vous dis qu’aucun vrai critique n’a pu vous fournir cette défaite. Je vous défie de montrer une seule Somme de Thomas d’Aguin (2) où ce monument ne se trouve pas. La Somme était en telle vénération, qu’on n’eût pas osé y coudre l’ouvrage d’un autre. Elle fut un des premiers livres qui sortirent des presses de Rome dès l’an 1474 ; elle fut imprimée à Venise en 1484. Ce n’est que dans les éditions de Lyon qu’on commença à douter que la troisième partie de la Somme fût de lui ; mais il est aisé de reconnaître sa méthode et son style qui sont absolument les mêmes.

 

          Au reste, Thomas ne fit que recueillir les opinions de son temps, et nous avons bien d’autres preuves que les laïques avaient le droit de s’entendre en confession les uns les autres ; témoin le fameux passage de Joinville, dans lequel il rapporte qu’il confessa le connétable de Chypre. Un jésuite du moins devrait savoir que le jésuite Tolet a dit dans son livre de l’Instruction sacerdotale, livre I, chapitre XVI : « Ni femme ni laïque ne peut absoudre sans privilège. » Nec fœmina nec laïcus absolvere possunt sine privilegio.

 

          Il faut instruire ici Nonotte de cette ancienne coutume de se confesser mutuellement. Il sera bien étonné quand il apprendra qu’elle vient de la Syrie ; il saura que les Juifs mêmes se confessaient les uns aux autres dans les grandes occasions, et se donnaient mutuellement trente-neuf coups de fouet sur le derrière en récitant un verset du psaume 77.

 

          Il serait bon que Nonotte se confessât ainsi de toutes les petites calomnies dont il est coupable.

 

          On pourrait faire plus de cent remarques pareilles, mais il faut se borner.

 

          Si tu n’avais été qu’un ignorant, nous aurions eu de la charité pour toi ; mais tu as été un satirique insolent, nous t’avons puni.

 

 

1 – Cette Sottise est de 1769. (G.A.)

2 – Il y en a beaucoup. (G.A.)

 

 

F.I.N.

 

 

 

 

 

Publié dans Critique historique

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