CRITIQUE HISTORIQUE - La Défense de mon oncle - Partie 5

Publié le par loveVoltaire

CRITIQUE HISTORIQUE - La Défense de mon oncle - Partie 5

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CRITIQUE HISTORIQUE.

 

 

LA DÉFENSE DE MON ONCLE.

 

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CHAPITRE XV.

 

De Warburton.

 

 

 

          Contredites un homme qui se donne pour savant, et soyez sûr alors de vous attirer des volumes d’injures. Quand mon oncle apprit que Warburton, après avoir commenté Shakespeare, commentait Moïse, et qu’il avait déjà fait deux gros volumes pour démontrer que les Juifs, instruits par Dieu même, n’avaient aucune idée ni de l’immortalité de l’âme, ni d’un jugement après la mort, cette entreprise lui parut monstrueuse, ainsi qu’à toutes les consciences timorées de l’Angleterre. Il en écrivit son sentiment à M. S…. (1) avec sa modération ordinaire. Voici ce que M.S…. lui répondit :

 

« MONSIEUR,

 

C’est une entreprise merveilleusement scandaleuse dans un prêtre, t’is an undertaking wonderfully scandalous in a priest, de s’attacher à détruire l’opinion la plus ancienne et la plus utile aux hommes. Il vaudrait bien mieux que ce Warburton commentât l’opéra des gueux, The beggar’s opera, après avoir très mal commenté Shakespeare, que d’entasser une érudition si mal digérée et si erronée pour détruire la religion. Car enfin notre sainte religion est fondée sur la juive. Si Dieu a laissé le peuple de l’ancien Testament dans l’ignorance de l’immortalité de l’âme, et des peines et des récompenses après la mort, il a trompé son peuple chéri ; la religion juive est donc fausse ; la chrétienne, fondée sur la juive, ne s’appuie donc que sur un tronc pourri. Quel est le but de cet homme audacieux ? Je n’en sais encore rien. Il flatte le gouvernement : s’il obtient un évêché, il sera chrétien ; s’il n’en obtient point, j’ignore ce qu’il sera. Il a déjà fait deux gros volumes sur la légation de Moïse, dans lesquels il ne dit pas un seul mot de son sujet. Cela ressemble au chapitre des Coches, où Montaigne parle de tout, excepté de coches ; c’est un chaos de citations dont on ne peut tirer aucune lumière. Il a senti le danger de son audace, et il a voulu l’envelopper dans les obscurités de son style. Il se montre enfin plus à découvert dans son troisième volume. C’est là qu’il entasse tous les passages favorables à son impiété, et qu’il écarte tous ceux qui appuient l’opinion commune. Il va chercher dans Job, qui n’était pas hébreu, ce passage équivoque : « Comme le nuage qui se dissipe et s’évanouit, ainsi est au tombeau l’homme qui ne reviendra plus. »

 

Et ce vain discours d’une pauvre femme à David : « Nous devons mourir ; nous sommes comme l’eau répandue sur la terre, qu’on ne peut plus ramasser. »

 

Et ces verset du psaume LXXXVIII : « Les morts ne peuvent se souvenir de toi. Qui pourra te rendre des actions de grâces dans la tombe ? que me reviendra-t-il de mon sang, quand je descendrai dans la fosse ? La poussière t’adressera-t-elle des vœux ? déclarera-t-elle la vérité ?

 

Montreras-tu tes merveilles aux morts ? Les morts se lèveront-ils ? Auras-tu d’eux des prières ? »

 

Le livre de l’Ecclésiaste, dit-il page 170, est encore plus positif. « Les vivants savent qu’ils mourront, mais les morts ne savent rien ; point de récompense pour eux, leur mémoire périt à jamais. »

 

Il met ainsi à contribution Ezéchiel, Jérémie, et tout ce qu’il peut trouver de favorable à son système.

 

Cet acharnement à répandre le dogme funeste de la mortalité de l’âme a soulevé contre lui tout le clergé. Il a tremblé que son patron, qui pense comme lui, ne fût pas assez puissant pour lui faire avoir un évêché. Quel parti a-t-il pris alors ? celui de dire des injures à tous les philosophes.

 

Quis tulerit Gracchos de seditione querentes ?

 

JUVEN., St. II, v. 24.

 

Il a élevé l’étendard du fanatisme d’une main, tandis que de l’autre il déployait celui de l’irréligion. Par là il a ébloui la cour ; et en enseignant réellement la mortalité de l’âme, et feignant ensuite de l’admettre, il aura probablement l’évêché qu’il désire. Chez vous, tout chemin mène à Rome, et chez nous tout chemin mène à l’évêché. »

 

 

          Voilà ce que M. S…. écrivait en 1757 ; et tout ce qu’il a prédit est arrivé. Warburton jouit d’un bon évêché ; il insulte les philosophes. En vain l’évêque Loxth a pulvérisé son livre, il n’en est que plus audacieux ; il cherche même à persécuter, et s’il pouvait, il ressemblerait au Peachum inthe beggar’s opera, qui se donne le plaisir de faire pendre ses complices. La plupart des hypocrites ont le regard doux du chat, et cachent leurs griffes ; celui-ci découvre les siennes en levant une tête hardie. Il a été ouvertement délateur, et il voudrait être persécuteur.

 

          Les philosophes d’Angleterre lui reprochent l’excès de la mauvaise foi et celui de l’orgueil. L’Eglise anglicane le regarde comme un homme dangereux ; les gens de lettres, comme un écrivain sans goût et sans méthode, qui ne sait qu’entasser citations sur citations ; les politiques, comme un brouillon qui ferait revivre, s’il pouvait, la chambre étoilée : mais il se moque de tout cela.

 

          Warburton me répondra peut-être qu’il n’a fait que suivre le sentiment de mon oncle, et de plusieurs autres savants qui ont tous avoué qu’il n’est pas parlé expressément de l’immortalité de l’âme dans la loi judaïque. Cela est vrai ; il n’y a que des ignorants qui en doutent, et des gens de mauvaise foi qui affectent d’en douter ; mais le pieux Bazin disait que cette doctrine, sans laquelle il n’est point de religion, n’étant pas expliquée dans l’ancien Testament, y dit être sous-entendue ; qu’elle y est virtuellement ; que si on ne l’y trouve pas totidem verbis elle y est totidem litteris, et qu’enfin, si elle n’y est point du tout, ce n’est pas à un évêque à le dire.

 

          Mais mon oncle a toujours soutenu que Dieu est bon, qu’il a donné l’intelligence à ceux qu’il a favorisés, qu’il a suppléé à notre ignorance. Mon oncle n’a point dit d’injures aux savants, il n’a jamais cherché à persécuter personne : au contraire, il a écrit contre l’intolérance le livre le plus honnête, le plus circonspect, le plus chrétien, le plus rempli de piété, qu’on ait fait depuis Thomas à Kempis (2). Mon oncle, quoique un peu enclin à la raillerie était pétri de douceur et d’indulgence. Il fit plusieurs pièces de théâtre dans sa jeunesse, tandis que l’évêque Warburton ne pouvait que commenter des comédies. Mon oncle, quand on sifflait ses pièces, sifflait comme les autres. Si Warburton a fait imprimer Guillaume Shakespeare avec des notes, l’abbé Bazin a fait imprimer Pierre Corneille aussi avec des notes. Si Warburton gouverne une église, l’abbé Bazin en a fait bâtir une qui n’approche pas à la vérité de la magnificence de M. Le Franc de Pompignan (3), mais enfin qui est assez propre. En un mot, je prendrai toujours le parti de mon oncle.

 

 

 

 

 

1 – Silhouette, qui fut contrôleur-général des finances, et qui est auteur des Dissertations sur l’union de la religion, de la morale et de la politique, tirées d’un ouvrage de M Warburton, 1742. (G.A.)

2 – Voyez le Traité sur la tolérance. Si Voltaire cite Thomas à Kempis, c’est qu’il attribue à celui-ci l’Imitation de Jésus-Christ. (G.A.)

3 – Voyez, aux FACÉTIES, la Lettre de M. de l’Ecluse. (G.A.)

 

 

 

 

 

CHAPITRE XVI.

 

Conclusion des chapitres précédents.

 

 

 

          Tout le monde connaît cette réponse prudente d’un cocher à un batelier : Si tu me dis que mon carrosse est un bélître, je te dirai que ton bateau est un maraud. Le batelier qui a écrit contre mon oncle a trouvé en moi un cocher qui le mène grand train. Ce sont là de ces Honnêtetés littéraires dont on ne saurait fournir trop d’exemples pour former les jeunes gens à la politesse et au bon ton Mais je préfère encore au beau discours de ce cocher l’apophthegme de Montaigne : « Ne regarde pas qui est le plus savant, mais qui est le mieux savant (1). » La science ne consiste pas à répéter au hasard ce que les autres ont dit, à coudre à un passage hébreu qu’on n’entend point un passage grec qu’on entend mal ; à mettre dans un nouvel in-douze ce qu’on a trouvé dans un vieil in-folio ; à crier,

 

Nous rédigeons au long, de point en point,

Ce qu’on pensa, mais nous ne pensons point (2).

 

          Le vrai savant est celui qui n’a nourri son esprit que de bons livres, et qui a su mépriser les mauvais ; qui sait distinguer la vérité du mensonge, et le vraisemblable du chimérique ; qui juge d’une nation par ses mœurs plus que par ses lois, parce que les lois peuvent être bonnes et les mœurs mauvaises. Il n’appuie point un fait incroyable de l’autorité d’un ancien auteur. Il peut, s’il veut, faire voir le peu de foi qu’on doit à cet auteur, par l’intérêt que cet écrivain a eu de mentir, et par le goût de son pays pour les fables ; il peut montrer que l’auteur même est supposé. Mais, ce qui le détermine le plus, c’est quand le livre est plein d’extravagances ; il les réprouve, il les regarde avec dédain, en quelque temps et par quelques mains qu’elles aient été écrites.

 

          S’il voit dans Tite-Live qu’un augure a coupé un caillou avec un rasoir, aux yeux d’un étranger nommé Lucumon, devenu roi de Rome, il dit : Ou Tite-Live a écrit une sottise, ou Lucumon Tarquin et l’augure étaient deux fripons qui trompaient le peuple pour le mieux gouverner. En un mot, le sot copie, le pédant cite et le savant juge.

 

          M. Toxotès, qui copie et qui cite, et qui est incapable de juger, qui ne sait que dire des injures de batelier à un homme qu’il n’a jamais vu, a donc eu affaire à un cocher qui lui donne les coups de fouet qu’il méritait ; et le bout de son fouet a sanglé Warburton.

 

          Tout mon chagrin, dans cette affaire, est que personne n’ayant lu la diatribe de M. Toxotès (3), très peu de gens liront la réponse du neveu de l’abbé Bazin ; cependant le sujet est intéressant : il ne s’agit pas moins que des dames et des petits garçons de Babylone, des boucs de Mendès, de Warburton, et de l’immortalité de l’âme. Mais tous ces objets sont épuisés. Nous avons tant de livres que la mode de lire est passée. Je compte qu’il s’imprime vingt mille feuilles au moins par mois en Europe. Moi qui suis grand lecteur, je n’en lis pas la quarantième partie ; que fera donc le reste du genre humain ? Je voudrais, dans le fond de mon cœur, que le collège des cardinaux me remerciât d’avoir anathématisé un évêque anglican ; que l’impératrice de Russie, le roi de Pologne, le roi de Prusse, l’hospodar de Valachie, et le grand-vizir, me fissent des compliments sur ma pieuse tendresse pour l’abbé Bazin mon oncle, qui a été fort connu d’eux. Mais il ne m’en diront pas un mot, ils ne sauront rien de ma querelle. J’ai beau protester, à la face de l’univers, que M Toxotès ne sait ce qu’il dit, on me demande qui est M Toxotès, et on ne m’écoute pas. Je remarque, dans l’amertume de mon cœur, que toutes les disputes littéraires ont une pareille destinée. Le monde est devenu bien tiède ; une sottise ne peut plus être célèbre ; elle est étouffée le lendemain par cent sottises qui cèdent la place à d’autres. Les jésuites sont heureux ; on parlera d’eux longtemps, depuis La Rochelle jusqu’à Macao. Vanitas vanitatum !

 

 

1 – Déjà cité au chapitre XII. (G.A.)

2 – Voltaire, Temple du goût. (G.A.)

3 – Toxotes est un mot grec qui signifie Larcher.

 

 

 

 

 

 

CHAPITRE XVII.

 

Sur la modestie de Warburton, et sur son système antimosaïque.

 

 

 

          La nature de l’homme est si faible, et on a tant d’affaires dans cette vie, que j’ai oublié, en parlant de ce cher Warburton, de remarquer combien cet évêque serait pernicieux à la religion chrétienne, et à toute religion, si mon oncle ne s’était pas opposé vigoureusement à sa hardiesse.

 

          « Les anciens sages, dit Warburton, crurent légitime et utile au public de dire le contraire de ce qu’ils pensaient.

 

          L’utilité, et non la vérité, était le but de la religion. »

 

          Il emploie un chapitre entier à fortifier ce système par tous les exemples qu’il peut accumuler.

 

          Remarquez que, pour prouver que les Juifs étaient une nation instruite par Dieu même, il dit que la doctrine de l’immortalité de l’âme et d’un jugement après la mort est d’une nécessité absolue, et que les Juifs ne la connaissaient pas. « Tout le monde, dit-il (all ma, kind), et spécialement les nations les plus savantes et les plus sages de l’antiquité, sont convenues de ce principe. »

 

          Voyez, mon cher lecteur, quelle horreur et quelle erreur dans ce peu de paroles qui font le sujet de son livre. Si tout l’univers, et particulièrement les nations les plus sages et les plus savantes, croyaient l’immortalité de l’âme, les Juifs, qui ne la croyaient pas, n’étaient donc qu’un peuple de brutes et d’insensés que Dieu ne conduisait pas. Voilà l’horreur dans un prêtre qui insulte les pauvres laïques. Hélas ! que n’eût-il point dit contre un laïque qui eût avancé les mêmes propositions ! Voici maintenant l’erreur.

 

          C’est que du temps que les Juifs étaient une petite horde de Bédouins, errante dans les déserts de l’Arabie Pétrée, on ne peut prouver que toutes les nations du monde crussent l’âme immortelle. L’abbé Bazin était persuadé, à la vérité, que cette opinion était reçue chez les Chaldéens, chez les Persans, chez les Egyptiens, c’est-à-dire chez les philosophes de ces nations ; mais il est certain que les Chinois n’en avaient aucune connaissance, et qu’il n’en est point parlé dans les Cinq Kings, qui sont antérieurs de plusieurs siècles au temps de l’habitation des Juifs dans les déserts d’Oreb et de Cadès-Barné (1).

 

          Comment donc ce Warburton, en avançant des choses si dangereuses, et en se trompant si grossièrement, a-t-il pu attaquer les philosophes, et particulièrement l’abbé Bazin dont il aurait dû rechercher le suffrage ?

 

          N’attribuez cette inconséquence, mes frères, qu’à la vanité. C’est elle qui nous fait agir contre nos intérêts. La raison dit : Nous hasardons une entreprise difficile, ayons des partisans. L’amour-propre crie : Ecrasons tout pour régner. On croit l’amour-propre, alors on finit par être écrasé soi-même.

 

          J’ajouterai encore à ce petit appendix que l’abbé Bazin est le premier qui ait prouvé que les Egyptiens sont un peuple très nouveau, quoiqu’ils en soient beaucoup plus anciens que les Juifs. Nul savant n’a contredit la raison qu’il en apporte ; c’est qu’un pays inondé quatre mois de l’année depuis qu’il est coupé par des canaux, devait être inondé au moins huit mois de l’année avant que ces canaux eussent été faits. Or un pays toujours inondé était inhabitable. Il a fallu des travaux immenses, et par conséquent une multitude de siècles pour former l’Egypte.

 

          Par conséquent les Syriens, les Babyloniens, les Persans, les Indiens, les Chinois, les Japonais, etc., durent être formés en corps de peuples très longtemps avant que l’Egypte pût devenir une habitation tolérable. On tirera de cette vérité les conclusions qu’on voudra, cela ne me regarde pas. Mais y a-t-il bien des gens qui se soucient de l’antiquité égyptienne ?

 

 

1 – Voyez l’introduction à l’Essai. (G.A.)

 

 

 

 

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