THÉÂTRE : L'ÉCOSSAISE - Partie 14

Publié le par loveVoltaire

THÉÂTRE : L'ÉCOSSAISE - Partie 14

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L’ÉCOSSAISE.

 

 

_______________

 

 

 

SCÈNE VIII.

 

 

MONROSE, FABRICE.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

FABRICE, le tirant par la manche.

 

          Monsieur, n’y a-t-il personne là ?

 

MONROSE.

 

          Que j’attends son retour avec des mouvements d’impatience et de trouble !

 

FABRICE.

 

          Ne nous écoute-t-on point ?

 

MONROSE.

 

          Mon cœur ne peut suffire à tout ce qu’il éprouve.

 

FABRICE.

 

          On vous cherche…

 

MONROSE, se tournant.

 

          Qui ? quoi ? comment ? pourquoi ? que voulez-vous dire ?

 

FABRICE.

 

          On vous cherche, monsieur. Je m’intéresse à ceux qui logent chez moi. Je ne sais qui vous êtes : mais on est venu me demander qui vous étiez : on rôde autour de la maison, on s’informe, on entre, on passe, on repasse, on guette, et je ne serai point surpris si, dans peu, on vous fait le même compliment qu’à cette jeune et chère demoiselle, qui est, dit-on, de votre pays.

 

MONROSE.

 

          Ah ! il faut absolument que je lui parle avant de partir.

 

FABRICE.

 

          Partez vite, croyez-moi ; notre ami Freeport ne serait peut-être pas d’humeur à faire pour vous ce qu’il a fait pour une belle personne de dix-huit ans.

 

MONROSE.

 

          Pardon… Je ne sais… où j’étais… je vous entendais à peine… Que faire ? où aller, mon cher hôte ? Je ne puis partir sans la voir … Venez, que je vous parle un moment dans quelque endroit plus solitaire, et surtout que je puisse ensuite entretenir cette jeune Ecossaise.

 

FABRICE.

 

          Ah ! je vous avais bien dit que vous seriez enfin curieux de la voir. Soyez sûr que rien n’est plus beau et plus honnête.

 

 

 

 

 

 

 

 

ACTE QUATRIÈME.

 

SCÈNE I.

 

 

FABRICE, FRÉLON, dans le café, à une table ;

FREEPORT, une pipe à la main, au milieu d’eux.

 

 

 

 

 

 

 

FABRICE.

 

          Je suis obligé de vous l’avouer, monsieur Frélon ; si tout ce qu’on dit est vrai, vous me feriez plaisir de ne plus fréquenter chez nous.

 

FRÉLON.

 

          Tout ce qu’on dit est toujours faux : quelle mouche vous pique, monsieur Fabrice ?

 

FABRICE.

 

          Vous venez écrire ici vos feuilles : mon café passera pour une boutique de poison.

 

FREEPORT, se tournant vers Fabrice.

 

          Ceci mérite qu’on y pense, voyez-vous ?

 

FABRICE.

 

          On prétend que vous dites du mal de tout le monde.

 

FREEPORT, à Frélon.

 

          De tout le monde, entendez-vous ? c’est trop.

 

FABRICE.

 

          On commence même à dire que vous êtes un délateur : mais je ne veux pas le croire.

 

FREEPORT, à Frélon.

 

          Un délateur … entendez-vous ? cela passe la raillerie.

 

FRÉLON.

 

          Je suis un compilateur illustre, un homme de goût.

 

FABRICE.

 

          De goût ou de dégoût,  vous me faites tort, vous dis-je.

 

FRÉLON.

 

          Au contraire, c’est moi qui achalande votre café ; c’est moi qui l’ai mis à la mode ; c’est ma réputation qui vous attire du monde.

 

FABRICE.

 

          Plaisante réputation ! celle d’un espion, d’un malhonnête homme (pardonnez si je répète ce qu’on dit), et d’un mauvais auteur !

 

FRÉLON.

 

          Monsieur Fabrice, monsieur Fabrice, arrêtez, s’il vous plaît : on peut attaquer mes mœurs ; mais pour ma réputation d’auteur, je ne le souffrirai jamais.

 

FABRICE.

 

          Laissez-là vos écrits : savez-vous bien, puisqu’il faut tout vous dire, que vous êtes soupçonné d’avoir voulu perdre mademoiselle Lindane ?

 

FREEPORT.

 

          Si je le croyais, je le noierais de mes mains, quoique je ne sois pas méchant.

 

FABRICE.

 

          On prétend que c’est vous qui l’avez accusée d’être Ecossaise, et qui avez aussi accusé ce brave gentilhomme de là-haut d’être Ecossais.

 

FRÉLON.

 

          Eh bien ! quel mal y a-t-il à être de son pays ?

 

FABRICE.

 

          On ajoute que vous avez eu plusieurs conférences avec les gens de cette dame si colère qui est venue ici, et avec ceux de ce milord qui n’y vient plus, que vous redites tout, que vous envenimez tout.

 

FREEPORT, à Frélon.

 

          Seriez-vous un mauvais sujet, en effet ? Je ne les aime pas, au moins.

 

FABRICE.

 

          Ah ! Dieu merci, je crois que j’aperçois enfin notre milord.

 

FREEPORT.

 

          Un milord ! adieu. Je n’aime pas plus les grands seigneurs que les mauvais écrivains.

 

FABRICE.

 

          Celui-ci n’est pas un grand seigneur comme un autre.

 

FREEPORT.

 

          Ou comme un autre, ou différent d’un autre, n’importe. Je ne me gêne jamais, et je sors. Mon ami, je ne sais ; il me revient toujours dans la tête une idée de notre jeune Ecossaise : je reviendrai incessamment ; oui, je reviendrai ; je veux lui parler sérieusement. Adieu. (En revenant.) Dites-lui de ma part que je pense beaucoup de bien d’elle.

 

 

 

 

 

 

SCÈNE II.

 

 

LORD MURRAY, pensif et agité ;

FRELON, lui faisant la révérence qu’il ne regarde pas ;

FABRICE, s’éloignant un peu.

 

 

 

 

 

 

 

LORD MURRAY, à Fabrice, d’un air distrait.

 

          Je suis très aise de vous revoir, mon brave et honnête homme : comment se porte cette belle et respectable personne que vous avez le bonheur de posséder chez vous ?

 

FABRICE.

 

          Milord, elle a été très malade depuis qu’elle ne vous a vu ; mais je suis sûr qu’elle se portera mieux aujourd’hui.

 

LORD MURRAY

 

          Grand Dieu ! protecteur de l’innocence, je t’implore pour elle ! daigne te servir de moi pour rendre justice à la vertu, et pour tirer d’oppression les infortunés ! Grâce à tes bontés et à mes soins, tout m’annonce un succès favorable. (à Fabrice). Ami, laisse-moi parler en particulier à cet homme.

 

 

(En montrant Frélon.)

 

FRÉLON, à Fabrice.

 

          Eh bien ! tu vois qu’on t’avait bien trompé sur mon compte, et que j’ai du crédit à la cour.

 

FABRICE, en sortant.

 

          Je ne vois point cela.

 

LORD MURRAY, à Frélon.

 

          Mon ami.

 

FRÉLON.

 

          Monseigneur, permettez-vous que je vous dédie un tome…

 

LORD MURRAY.

 

          Non ; il ne s’agit point de dédicace. C’est vous qui avez appris à mes gens l’arrivée de ce vieux gentilhomme venu d’Ecosse ; c’est vous qui l’avez dépeint, qui êtes allé faire le même rapport aux gens du ministre d’Etat ?

 

FRÉLON.

 

          Monseigneur, je n’ai fait que mon devoir.

 

LORD MURRAY, lui donnant quelques guinées.

 

          Vous m’avez rendu service sans le savoir ; je ne regarde pas à l’intention : on prétend que vous vouliez nuire, et que vous avez fait du bien ; tenez, voilà pour le bien que vous avez fait ; mais si vous vous avisez jamais de prononcer le nom de cet homme et de mademoiselle Lindane, je vous ferai jeter par les fenêtres de votre grenier.

 

FRÉLON.

 

          Grand merci, monseigneur. Tout le monde me dit des injures, et me donne de l’argent : je suis bien plus habile que je ne croyais (1).

 

 

 

 

 

1 – Ici finit le rôle de Frélon. Voltaire ne voulut pas lui donner plus d’importance afin de pouvoir faire accepter la pièce pour une traduction anglaise. (G.A.)

 

 

 

 

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