CORRESPONDANCE - Année 1767 - Partie 11

Publié le par loveVoltaire

CORRESPONDANCE - Année 1767 - Partie 11

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à M. ***.

 

 

 

          Monsieur, puisque M. l’abbé votre cousin (1) m’a ordonné de chercher les brochures qui s’impriment actuellement en Hollande contre notre sainte religion catholique, apostolique et romaine, et qu’il demande ces matériaux pour achever l’excellent livre qu’il a déjà commencé en faveur du concile de Trente, j’ai l’honneur de vous adresser pour lui les infamies ci-jointes (2), que M. l’abbé votre cousin confondra comme elles le méritent. C’est une vraie consolation pour moi de coopérer à ce saint œuvre, en fournissant à M. l’abbé votre cousin des ennemis nouveaux à terrasser. Je me recommande à ses prières et à celles de toute votre famille. Ma femme, ma fille, et mon fils le greffier, nous vous présentons nos obéissances. J’ai l’honneur d’être, à mon particulier, très sincèrement, monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur. Christophe BROUNAS.

 

 

1 – Est-ce l’abbé Mignot, auteur d’une Histoire de la réception du concile de Trente dans les Etats catholiques ? (G.A.)

2 – Le Recueil nécessaire. (G.A.)

 

 

 

 

 

à Madame Gabriel Cramer.

 

Sans date (1).

 

 

          Je suis très affligé de la mort du M. du Commun. Oui, c’était un philosophe ; mais il était philosophe pour lui, et il me faut des gens qui le soient pour les autres, des philosophes qui en fassent, des esprits qui répandent la lumière, qui rendent le fanatisme exécrable.

 

C’est n’être bon à rien que n’être bon qu’à soi.

 

          Il faut absolument que je parle à votre mari. Où est M. Dupan ? je leur écrirai.

 

          Votre Vielding ou Villading (2) ressemble assez aux enfants mal élevés, qui reçoivent des confitures et vont vite les manger sans remercier.

 

          On disait autrefois :

 

Point d’argent, point de Suisse.

 

          Il faut dire maintenant :

 

De l’argent, et plus de Suisse.

 

          Je n’ai pas vu François Tronchin depuis qu’il a eu pour trente-huit mille livres ce qui (3) m’a coûté plus de cent mille. Tout cela peut entrer dans la Secchia rapita génevoise (4). Je rirai du moins, et avec vous, Génoise.

 

 

1 – Editeurs, E. Bavoux et A. François. (G.A.)

2 – Patricien bernois. (A. François.)

3 – Les Délices. (G.A.)

4 – La Guerre civile de Genève. (G.A.)

 

 

 

 

 

à M. le comte d’Argental.

 

2 Février 1767 (1).

 

 

          Nous apprenons par la sœur de M. Thurot (2) que Dieu est juste. Nous ne savons point encore de détails ; mais nous pensons que sa justice doit écraser les diables, et que surtout le diable Janin doit être recommandé fortement à M. de La Reynière. J’en ai écrit à M. de Chauvelin. Je vous demande en grâce de m’aider et de venger la sœur de Thurot. Je respire enfin ; je ne fais plus de paquets, et nous répétons les Scythes.

 

          Vous devez avoir reçu à présent les deux exemplaires envoyés à M. le duc de Praslin bien corrigés. Si vous en voulez encore une copie, on vous l’enverra ; mais vous pouvez aisément faire porter sur vos anciens exemplaires les corrections qui sont sur les nouveaux, et vous pouvez aussi en donner un à M. de Thibouville. Il distribuera les rôles selon vos ordres, et de tout ceci, il n’y aura pour vous que du plaisir.

 

          Je crois qu’il est convenable que j’écrive un petit mot de reconnaissance à M. de Montyon, quoique l’abbé du grand-conseil (3) et mademoiselle Thurot ne m’aient pas encore instruit des détails. Permettez donc que je mette ma lettre pour M. de Montyon dans votre paquet.

 

          Mettez-moi, je vous prie, aux pieds de M. le duc de Praslin. M. le duc de Choiseul nous a délivrés de la famine ; qu’il soit béni, et vous aussi, mes anges, qui avez si bien battu des ailes dans cette maudite affaire !

 

          Je me flatte que madame d’Argental est en bonne santé. Respect et tendresse.

 

 

1 – Editeurs, de Cayrol et A. François. (G.A.)

2 – Madame Le Jeune. (G.A.)

3 – Mignot. (G.A.)

 

 

 

 

 

à M. Le Riche.

 

2 Février 1767.

 

 

          Quand trente pieds de neige le permettront, monsieur, et qu’on sera sûr de tromper les argus, ce paquet, qu’on attend depuis si longtemps, partira. Puisque vous avez sauvé Fantet, je me flatte que vous le sauverez encore : votre ouvrage ne restera pas imparfait. L’aventure de Le Clerc (1) me pénètre de douleur. Faut-il donc que les jésuites aient encore le pouvoir de nuire, et qu’il reste du venin mortel dans les tronçons de cette vipère écrasée !

 

          L’affaire dont vous avez été instruit (2) était cent fois plus épineuse que celle de Le Clerc ; mais heureusement on a des amis, et des amis philosophes, jusque dans le conseil. Les commis seront réprimandés, et on rendra l’argent ; ils seront punis pour avoir fait leur infâme devoir.

 

          Il y a quelquefois une justice qui s’élève au-dessus de la justice, mais je vous assure que ce n’est pas sans peine. Je me flatte que Le Clerc aura des amis à Paris. Il y a des gens qui pensent et qui sentent, quoiqu’on veuille étouffer le sentiment et la pensée. J’emploie, monsieur, ces deux facultés qui restent à mon faible corps pour vous dire combien je vous aime, et combien je désire de vous voir.

 

 

1 – Libraire de Nancy, qui avait été embastillé en janvier. On avait saisi chez lui des livres défendus. (G.A.)

2 – L’affaire Le Jeune. (G.A.)

 

 

 

 

 

à M. Chardon.

 

A Ferney, 2 Février 1767.

 

 

          Monsieur, le mémoire sur Sainte-Lucie (1) ne me donne aucune envie d’aller dans ce pays-là, mais il m’inspire le plus grand désir de connaître l’auteur. Je suis pénétré de la bonté qu’il a eue, je lui dois autant d’estime que de reconnaissance.

 

          Voilà comme les mémoires des intendants (2), en 1698, auraient dû être faits ; on y verrait clair on connaîtrait le fort et le faible des provinces. Le pays sauvage où je suis, monsieur, ressemble assez à votre Sainte-Lucie ; il est au bout du monde, et a été jusqu’à présent un peu abandonné à sa misère.

 

          Je suis trop vieux pour rien entreprendre, et, après ma mort, tout retombera dans son ancienne horreur. Il faudrait être le maître absolu de son terrain pour fonder une colonie : ce n’est pas où les Français réussissent le mieux. Nous trouverons toujours cent filles d’opéra contre une Didon.

 

          Je serai très affligé si le mémoire pour les Sirven n’est digne ni de l’avocat ni de la cause ; mais je me console, puisque c’est vous, monsieur, qui rapporterez l’affaire. L’éloquence du rapporteur fait bien plus d’impression que celle de l’avocat. Vous verrez, quand vous jugerez cette affaire, que la sentence qui a condamné les Sirven, qui les a dépouillés de leurs biens, qui a fait mourir la mère, et qui tient le père et les deux filles dans la misère et dans l’opprobre, est encore plus absurde que l’arrêt contre les Calas. Il me semble que les juges des Calas pouvaient au moins alléguer quelques faibles et malheureux prétextes ; mais je n’en ai découvert aucun dans la sentence contre les Sirven. Un grand roi (3) m’a fait l’honneur de me mander, à cette occasion, que jamais on ne devrait permettre l’exécution d’un arrêt de mort qu’après qu’elle aurait été approuvée par le conseil d’Etat du souverain. On en use ainsi dans les trois quarts de l’Europe. Il est bien étrange que la nation la plus gaie du monde soit si souvent la plus cruelle.

 

          Je vous demande pardon, monsieur, je suis assez comme les autres vieillards qui se plaignent toujours ; mais je sais qu’heureusement le corps des maîtres des requêtes n’a jamais été si bien composé qu’aujourd’hui, que jamais il n’y a eu plus de lumières et que la raison l’emporte sur la forme atroce et barbare dont on s’est quelquefois piqué à ce qu’on dit, dans d’autres compagnies. Vous m’avez inspiré de la franchise ; je la pousse peut-être trop loin, mais je ne puis pousser trop loin les autres sentiments que je vous dois, et le respect infini avec lequel j’ai l’honneur d’être, monsieur, votre, etc.

 

 

1 – Essai sur la colonie de Sainte-Lucie, par un ancien intendant de cette île. (G.A.)

2 – Voyez le Siècle de Louis XIV, chap. XXIX. (G.A.)

3 – Le roi de Prusse. (G.A.)

 

 

 

 

 

à M. le marquis de Florian.

 

2 Février 1767.

 

 

          Je reçois un billet bien consolant de Mehemet-Saïd-Effendi (1), dont le rosier soit toujours fleuri, et dont Dieu perpétue les félicités ! Ce petit rayon de lumière a dissipé beaucoup de brouillards. Nous ne savons point encore de détails, mais nous sommes tranquilles et nous ne l’étions point. Ce Turc est un habile homme ; il est expéditif. Le mufti devrait bien employer des hommes de son espèce, il y en a peu. Nous l’embrassons tendrement.

 

          J’ai reçu une lettre très sage et très bien écrite de ce jeune infortuné Morival. Il est cadet, il est vrai, mais il est engagé. Les cadets n’ont pas plus de liberté que les soldats. Je ferai ce que je pourrai auprès de son maître ; mais je connais le terrain, rien n’est plus difficile que d’obtenir une distinction, et il est impossible d’obtenir un congé.

 

          Le père est un homme bien odieux : dans toutes les règles, c’était lui qu’on devait punir ; ce sont les vices du cœur, et non des étourderies de jeunesse, qui méritent l’exécration publique. Mon indignation est aussi forte que les premiers jours. Heureusement le maître (2) de ce jeune homme pense comme moi sur cet article. Nous verrons ce qu’on en pourra tirer. Ce maître, comme vous savez, m’écrit depuis quelque temps les lettres les plus tendres ; vous voyez qu’il ne faut ni compter sur rien, ni désespérer de rien.

 

          Nous avons toujours la guerre et la neige, mais nous sommes délivrés de la famine. Mes paquets étaient faits, mais je reste dans mon lit.

 

 

P.S. – Voyez, pour l’intelligence de cette lettre, la note dans mon petit commentaire sur l’aventure de la sœur du capitaine Thurot.

 

 

1 – L’abbé Mignot, qui écrivait l’Histoire des Ottomans. (G.A.)

2 – Frédéric II. (G.A.)

 

 

 

 

 

à M. Damilaville.

 

2 Février 1767.

 

 

          Mon cher ami, voilà donc mademoiselle Calas mariée à un homme (1) d’une très grande considération dans son espèce ; c’est le fruit de vos soins : ce sont des vengeurs qui vont naître. Puissions-nous marier ainsi une fille de Sirven ! mais la pauvre diablesse n’a pas l’air à la danse.

 

          J’ai actuellement bonne opinion de notre nouvelle affaire. M. Chardon est un adepte. Le conseil commence à être composé de sages, si une autre compagnie (2) l’est de fanatiques.

 

          L’affaire de la Doiret, qui m’avait donné tant d’inquiétude, est finie d’une manière plus heureuse que je n’aurais pu le prévoir : il ne s’agit plus que d’obtenir des fermiers-généraux la destitution d’un scélérat. Vous savez que les temps n’étaient pas favorables. D’Hémeri (3) est venu enlever à Nancy un libraire nommé Le Clerc, accusé par les jésuites. Qui croirait que les jésuites eussent encore le pouvoir de nuire, et que cette vipère coupée en morceaux pût mordre dans le seul trou qui lui reste (4) ?

 

          Mon neveu, conseiller au grand-conseil, s’est comporté, dans toute cette affaire, en digne philosophe. Il y a encore des hommes. Un des malheureux d’Abbeville (5) est chez le roi de Prusse.

 

          Personne ne sait de qui est le Triumvirat. Ce n’est pas un ouvrage fait pour le théâtre français, mais les notes sont faites pour l’Europe : il y a de terribles fautes d’impression.

 

          Je vous embrasse, et mon cœur vole vers le vôtre. Ecr. l’inf…

 

 

1 – M. Duvoisin. (G.A.)

2 – Le parlement. (G.A.)

3 – Inspecteur de la librairie. (G.A.)

4 – Ils n’étaient pas chassés de la Lorraine. (G.A.)

5 – D’Etallonde de Morival. (G.A.)

 

 

 

 

 

 

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