CORRESPONDANCE - Année 1766 - Partie 57

Publié le par loveVoltaire

CORRESPONDANCE - Année 1766 - Partie 57

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à M. Damilaville.

 

29 Décembre 1766.

 

 

          Mon cher ami, j’ai reçu le 27 votre lettre du 23. L’abbé Mignot doit vous avoir montré une lettre de sa sœur. Nous vous demandons, elle et moi, le secret le plus profond (1).

 

          Voyez, je vous prie, la lettre que j’écris, aujourd’hui 29, au conseiller du grand-conseil, et que ce secret reste entre vous et lui et M. d’Argental. Nous nous sommes sacrifiés pour lui comme nous le devions, et nous espérons qu’il fera quelque chose pour nous. Vous lui en parlerez, si cela est nécessaire.

 

          Je serais au désespoir, mon cher ami, de vous avoir chagriné en vous demandant un peu d’ordre. Ce n’est pas assurément pour moi, c’est uniquement pour les Sirven ; car il y a grande apparence que je ne pourrai plus me mêler de cette affaire, ni d’aucune. Je ne vous ai demandé que de vous rendre compte à vous-même des dépenses qu’on sera obligé de faire pour la procédure. Il ne s’agit que d’avoir un petit livret de deux sous, dont on fait un journal ; ce n’est pas là assurément une affaire de finance.

 

          Vous n’avez pas apparemment reçu la scène de l’Embaucheur (2). Vous ne m’accusez pas non plus la réception de ma lettre à l’impératrice de Russie Nos lettres se seront croisées.

 

          Je suis très malade ; je ne me soutiens que par un peu de philosophie. Je devais partir demain, ma faiblesse et le temps horrible de notre climat m’en empêchent ; mais je suis prêt à partir, s’il est nécessaire. Qu’importe où l’on meure ?

 

          J’éprouve une grande consolation en voyant que mon petit de La Harpe vient de remporter le prix de l’Académie. Je mets ma gloire dans celle de mes élèves, et j’attends beaucoup de lui.

 

          Il n’y avait que deux hommes qui pussent avoir fait la Lettre à Pansophe, l’abbé Coyer et Bordes, qui étaient tous deux en Angleterre dans ce temps. Coyer nie fortement, et avec l’air de sincérité ; Bordes nie faiblement, et avec un air d’embarras.

 

          Pour celui qui a fait les Notes (3), c’est un intime ami du docteur Tronchin, et je ne suis pas assez heureux pour être sa confidence. Je sais certainement que les notes ont été faites à Paris par un homme très au fait, que vous connaissez ; mais je ne veux accuser personne, et je me contente de me défendre. Il est triste d’avoir à combattre des rats, quand on est près d’être dévoré par des vautours. J’ai besoin de courage, et je crois que j’en ai.

 

          Je ne sais ce que c’est que ce livre des Plagiats de Rousseau (4), imprimé chez Durand. Si je reste à Ferney, je vous prierai de me l’envoyer. Il est cité, page 12, dans la triste et dure brochure des Notes sur ma lettre à M. Hume.

 

          A l’égard des Sirven, mon cher ami, continuez, et vous serez béni Le temps n’est pas favorable, je le sais ; mais il faut toujours bien faire, laisser dire, et se résigner. Quel beau rôle auraient joué les philosophes, si Rousseau n’avait pas été un fou et un monstre ! mais ne nous décourageons point.

 

          Vous sentez bien que je ne dois rien dire sur M. de La Chalotais. Je vous suis seulement très obligé de m’avoir fait voir combien le roi est sage et bon. Vous ne m’avez rien appris ; mais j’aime à voir que vous en êtes pénétré comme moi. Je vous prie de faire mettre, si vous pouvez, cette déclaration dans le Mercure.

 

          Voudriez-vous avoir la bonté de faire tenir d’abord cette lettre à l’abbé Mignot ?

 

 

1 – Sur l’aventure de madame Le Jeune. (G.A.)

2 – Sans doute la scène II du IVe acte des Scythes. (G.A.)

3 – Voltaire lui-même. (G.A.)

4 – De Dom Cajot. (G.A.)

 

 

 

 

 

 

 

à M. Hennin.

 

30 Décembre 1766.

 

 

          J’embrasse tendrement le ministre de paix. Je lui souhaite un bel olivier pour l’année 1767. A l’égard des myrtes, il en aura tant qu’il voudra. Je lui renvoie le fatras latin. Les livres rares sont rarement de bons livres.

 

          Je le supplie de me mettre aux pieds de son excellence, quoique ses pieds ne soient pas trop fermes. On dit qu’il ne peut encore marcher ; c’est la statue de Nabuchodonosor, tête d’or et pieds d’argile. Dites-lui, je vous en prie, que je lui serai tendrement dévoué toute ma vie.

 

          Ne m’oubliez pas auprès du chevalier Béarnais (1) aussi vif que Henri IV, mon héros, et qui l’emporte, je crois, sur Henri IV en vigueur de tempérament. Je vous souhaite à tous deux que vous partagiez les filles de Genève cet hiver, attendu que cet amusement vaut mieux que celui de la comédie. La pièce suisse de Guillaume Tel n’a pas trop réussi, quoiqu’elle soit, dit-on, écrite dans la langue du pays.

 

          Je suis dans la joie, mon petit La Harpe vient de remporter le prix de l’Académie.

 

          J’attends une autre joie, celle de lire le discours de M. Thomas.

 

 

1 – Le chevalier de Taulès. (G.A.)

 

 

 

 

 

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