THÉÂTRE : L'ÉCOSSAISE - Partie 11

Publié le par loveVoltaire

THÉÂTRE : L'ÉCOSSAISE - Partie 11

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L’ÉCOSSAISE.

 

 

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SCÈNE VII.

 

LINDANE, POLLY.

 

 

 

 

 

 

 

POLLY.

 

          Vous avez là bien opéré, madame ; le ciel daignait vous secourir ; vous voulez mourir dans l’indigence ; vous voulez que je sois la victime d’une vertu dans laquelle il entre peut-être un peu de vanité ; et cette vanité nous perd l’une et l’autre.

 

LINDANE.

 

          C’est à moi de mourir, ma chère enfant ; milord ne m’aime plus ; il m’abandonne depuis trois jours ; il a aimé mon impitoyable et superbe rivale ; il l’aime encore, sans doute ; c’en est fait ; j’étais trop coupable en l’aimant ; c’est une erreur qui doit finir.

 

(Elle écrit.)

 

POLLY.

 

          Elle paraît désespérée ; hélas ! elle a sujet de l’être ; son état est bien plus cruel que le mien : une suivante a toujours des ressources ; mais une personne qui se respecte n’en a pas.

 

LINDANE, ayant plié sa lettre.

 

          Je ne fais pas un bien grand sacrifice. Tiens, quand je ne serai plus, porte cette lettre à celui…

 

POLLY.

 

          Que dites-vous ?

 

LINDANE.

 

          A celui qui est la cause de ma mort : je te recommande à lui : mes dernières volontés le toucheront. Va (Elle l’embrasse) ; sois sûre que de tant d’amertumes, celle de n’avoir pu te récompenser moi-même n’est pas la moins sensible à ce cœur infortuné.

POLLY.

 

          Ah, mon adorable maîtresse ! que vous me faites verser de larmes, et que vous me glacez d’effroi ? Que voulez-vous faire ? quel dessein horrible ! quelle lettre ! Dieu me préserve de la lui rendre jamais ! (Elle déchire la lettre.) Hélas ! pourquoi ne vous êtes-vous pas expliquée avec milord ? Peut-être que votre réserve cruelle lui aura déplu.

 

LINDANE.

 

          Tu m’ouvres les yeux ; je lui aurai déplu sans doute : mais comment me découvrir au fils de celui qui a perdu mon père et ma famille ?

 

POLLY.

 

          Quoi ! madame, ce fut donc le père de milord qui…

 

LINDANE.

 

          Oui ; ce fut lui-même qui persécuta mon père, qui le fit condamner à la mort, qui nous a dégradés de noblesse, qui nous a ravi notre existence. Sans père, sans mère, sans bien, je n’ai que ma gloire et mon fatal amour. Je devais détester le fils de Murray ; la fortune qui me poursuit me l’a fait connaître : je l’ai aimé, et je dois m’en punir.

 

POLLY.

 

          Que vois-je : vous pâlissez, vos yeux s’obscurcissent…

 

LINDANE.

 

          Puisse ma douleur me tenir lieu du poison et du fer que j’implorais !

 

POLLY.

 

          A l’aide ! monsieur Fabrice, à l’aide ! ma maîtresse s’évanouit.

 

FABRICE.

 

          Au secours : que tout le monde descende, ma femme, ma servante, monsieur le gentilhomme de là-haut, tout le monde…

 

(La femme et la servante de Fabrice et Polly,

emmènent Lindane dans sa chambre.)

 

LINDANE, en sortant.

 

          Pourquoi me rendez-vous à la vie ?

 

 

 

 

 

SCÈNE VIII.

 

MONROSE, FABRICE.

 

 

 

 

 

 

MONROSE.

 

          Qu’y a-t-il, notre hôte ?

 

FABRICE.

 

          C’était cette belle demoiselle, dont je vous ai parlé, qui s’évanouissait ; mais ce ne sera rien.

 

MONROSE.

 

          Ah ! tant mieux, vous m’avez effrayé. Je croyais que le feu était à la maison.

 

FABRICE.

 

          J’aimerais mieux qu’il y fût que de voir cette jeune personne en danger. Si l’Ecosse a plusieurs filles comme elle, ce doit être un beau pays.

 

MONROSE.

 

          Quoi ! elle est d’Ecosse ?

 

FABRICE.

 

          Oui, monsieur ; je ne le sais que d’aujourd’hui ; c’est notre faiseur de feuilles qui me l’a dit, car il sait tout, lui.

 

MONROSE.

 

          Et son nom, son nom ?

 

FABRICE.

 

          Elle s’appelle Lindane.

 

MONROSE.

 

          Je ne connais point ce nom-là. (Il se promène.) On ne prononce point le nom de ma patrie que mon cœur ne soit déchiré. Peut-on avoir été traité avec plus d’injustice et de barbarie : Tu es mort, cruel Murray, indigne ennemi ! ton fils reste ; j’aurai justice ou vengeance. O ma femme : ô mes chers enfants ! ma fille ! J’ai donc tout perdu sans ressources ! Que de coups de poignard auraient fini mes jours, si la juste fureur de me venger ne me forçait pas à porter dans l’affreux chemin du monde ce fardeau détestable de la vie !

 

FABRICE, revenant.

 

          Tout va mieux, Dieu merci.

 

MONROSE.

 

          Comment ? quel changement y a-t-il dans les affaires ? quelle révolution ?

 

FABRICE.

 

          Monsieur, elle a repris ses sens ; elle se porte très bien ; encore un peu pâle, mais toujours belle.

 

MONROSE.

 

          Ah ! ce n’est que cela ? Il faut que je sorte, que j’aille, que je hasarde… oui… je le veux.

 

(Il sort.)

 

FABRICE.

 

          Cet homme ne se soucie pas des filles qui s’évanouissent. S’il avait vu Lindane, il ne serait pas si indifférent.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

ACTE TROISIÈME.

 

SCÈNE I.

 

 

LADY ALTON, ANDRÉ.

 

 

 

 

 

 

 

 

LADY ALTON.

 

          Oui, puisque je ne peux voir le traître chez lui, je le verrai ici ; il y viendra, sans doute. Frélon avait raison ; une Ecossaise cachée ici dans ce temps de trouble : elle conspire contre l’Etat ; elle sera enlevée, l’ordre est donné : ah ! du moins, c’est contre moi qu’elle conspire ! c’est de quoi je ne suis que trop sûre. Voici André, le laquais de milord ; je serai instruite de tout mon malheur. André, vous apportez ici une lettre de milord, n’est-il pas vrai ?

 

ANDRÉ.

 

          Oui, madame.

 

LADY ALTON.

 

          Elle est pour moi ?

 

ANDRÉ.

 

          Non, madame, je vous jure.

 

LADY ALTON.

 

          Comment ? ne m’en avez-vous pas apporté plusieurs de sa part ?

 

ANDRÉ.

 

          Oui ; mais celle-ci n’est pas pour vous ; c’est pour une personne qu’il aime à la folie.

 

LADY ALTON.

 

          Eh bien ! ne m’aimait-il pas à la folie, quand il m’écrivait ?

 

ANDRÉ.

 

          Oh ! que non, madame ; il vous aimait si tranquillement ! mais ici ce n’est pas de même ; il ne dort ni ne mange ; il court jour et nuit ; il ne parle que de sa chère Lindane : cela est tout différent, vous dis-je.

 

LADY ALTON.

 

          Le perfide ! le méchant homme ! N’importe, je vous dis que cette lettre est pour moi : n’est-elle pas sans dessus ?

 

ANDRÉ.

 

          Oui, madame.

 

LADY ALTON.

 

          Toutes les lettres que vous m’avez apportées n’étaient-elles pas sans dessus aussi ?

 

ANDRÉ.

 

          Oui ; mais elle est pour Lindane.

 

LADY ALTON.

 

          Je vous dis qu’elle est pour moi ; et pour vous le prouver, voici dix guinées de port que je vous donne.

 

ANDRÉ.

 

          Ah ! oui, madame, vous m’y faites penser, vous avez raison, la lettre est pour vous, je l’avais oublié… Mais cependant, comme elle n’était pas pour vous, ne me décelez pas ; dites que vous l’avez trouvée chez Lindane.

 

LADY ALTON.

 

          Laisse-moi faire.

 

ANDRÉ.

 

          Quel mal, après tout, de donner à une femme une lettre écrite pour une autre ? il n’y a rien de perdu ; toutes ces lettres se ressemblent. Si mademoiselle Lindane ne reçoit pas sa lettre, elle en recevra d’autres. Ma commission est faite. Oh ! je fais bien mes commissions, moi.

 

(Il sort.)

 

LADY ALTON, ouvre la lettre, et lit.

 

          Lisons. « Ma chère, ma respectable, ma vertueuse Lindane… » Il ne m’en a jamais tant écrit… « Il y a deux jours, il y a un siècle que je m’arrache au bonheur d’être à vos pieds ; mais c’est pour vos seuls intérêts : je sais qui vous êtes, et ce que je vous dois : je périrai, ou les choses changeront. Mes amis agissent ; comptez sur moi comme sur un homme digne peut-être de vous servir. »

 

(Après avoir lu.)

 

          C’est une conspiration, il n’en faut point douter : elle est d’Ecosse ; sa famille est malintentionnée ; le père de Murray a commandé en Ecosse ; ses amis agissent : il court jour et nuit. Dieu merci ! j’ai agi aussi ; et, si elle n’accepte pas mes offres, elle sera enlevée dans une heure, avant que son indigne amant la secoure.

 

 

 

 

 

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