LES HONNÊTETÉS LITTÉRAIRES - Partie 6

Publié le par loveVoltaire

LES HONNÊTETÉS LITTÉRAIRES - Partie 6

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LES HONNÊTETÉS LITTÉRAIRES.

 

 

 

 

 

PETITE DIGRESSION.

 

 

Qui contient une réflexion utile sur une partie

des vingt-deux honnêtetés précédentes.

 

 

 

 

 

          Quelle est la source de cette rage de tant de petits auteurs, ou ex-jésuites, ou convulsionnistes, ou précepteurs chassés, ou petits-collets sans bénéfices, ou prieurs, ou argumentant en théologie, ou travaillant pour la comédie, ou étalant une boutique de feuilles, ou vendant des mandements et des sermons ? D’où vient qu’ils attaquent les premiers hommes de la littérature avec une fureur si folle ? Pourquoi appellent-ils toujours les Pascal, Porte d’enfer ; les Nicole, Loup ravissant, et les d’Alembert, Bête puante ? Pourquoi, lorsqu’un ouvrage réussit, crient-ils toujours à l’hérétique, au déiste, à l’athée ? La prétention au bel esprit est la grande cause de cette maladie épidémique.

 

          Ce n’est certainement pas pour rendre service à la religion catholique, apostolique et romaine qu’ils crient partout que les premiers mathématiciens du siècle, les premiers philosophes, les plus grands poètes et orateurs, les plus exacts historiens, les magistrats les plus consommés dans les lois, tous les officiers d’armée qui s’instruisent (1), ne croient pas à la religion catholique, apostolique et romaine, contre laquelle les portes de l’enfer prévaudraient, s’il était vrai que tout ce qu’il y a de plus éclairé dans l’Europe déteste en secret cette religion. Ces malheureux lui rendent donc un funeste service, en disant qu’elle a des ennemis dans tous ceux qui pensent.

 

          Ils veulent eux-mêmes la décrier en cherchant des noms célèbres qui la décrient. Il est dit dans les Erreurs de Nonotte, renforcées par un autre homme de bien qui l’a aidé, page 118, « qu’à la vérité M. de Voltaire n’attaque point l’autorité des livres divins, qu’il montre même pour eux du respect, mais que cela n’empêche point qu’il ne s’en moque dans son cœur ; » et de là il conclut que tout le monde en fait autant, et que lui Nonotte pourrait bien s’en moquer aussi avec une direction d’intention.

 

          Ah ! impie Nonotte ! blasphémateur Nonotte ! Prions Dieu, mes frères, pour sa conversion.

 

          Ce qui damne principalement Nonotte, Patouille et consorts, est précisément ce qui a traduit frère Berthier en purgatoire (2) : c’est la rage du bel esprit. Croiriez-vous bien, mes frères, que Nonotte, dans son libelle théologique, trouve mauvais que l’auteur du Siècle de Louis XIV ait mis Quinault au rang des grands hommes ? Nonotte trouve Quinault plat : quoi ! tu n’aimes pas l’auteur d’Atys et d’Armide ! tant pis, Nonotte ; cela prouve que tu as l’âme dure et point d’oreille, ou trop d’oreille.

 

Non sa quel che sia amor, non sa che vaglia

La caritade, e quindi avvien che i Preti

Sono si infordi, e si crudel canaglia.

 

ARIOSTE, Satire sur le Mariage.

 

          Voilà donc l’ex-révérend Nonotte qui dans un livre dogmatique pèse le mérite de Quinault dans sa balance. Monsieur l’évêque du Puy en Velay adresse aux habitants du Puy en Velay une énorme pastorale, dans laquelle il leur parle de belles-lettres : Soyez donc philosophes, mes chers frères ! dit-il aux chaudronniers du Velay, à la page 229. Mais remarquez qu’il ne leur parle ainsi, par l’organe de Cortiat, secrétaire, qu’après leur avoir parlé de Perrault, de La Motte, de l’abbé Terrasson, de Boindin ; après avoir outragé la cendre de Fontenelle ; après avoir cité Bacon, Galilée, Descartes, Malebranche, Leibnitz, Newton et Locke. La bonne compagnie du Puy en Velay a pris tous ces gens-là pour des pères de l’Eglise. Cortiat, secrétaire, examine, page 23, si Boileau n’était qu’un versificateur, et, p. 77, si les corps gravitent vers un centre. Dans le mandement, sous le nom de J.-F. (3), archevêque d’Auch, on examine si un poète doit se borner à un seul talent, ou en cultiver plusieurs.

 

          Ah ! messieurs, non erat his locus. Vos troupeaux d’Auch et du Velay ne se mêlent ni de vers ni de philosophie ; ils ne savent pas plus que vous ce que c’est qu’un poète et qu’un orateur. Parlez le langage de vos brebis.

 

          Vous voulez passer pour de beaux esprits, vous cessez d’être pasteurs ; vous avertissez le monde de ne plus respecter votre caractère. On vous juge comme on jugeait La Motte et Terrasson dans un café. Voulez-vous être évêques, imitez saint Paul : il ne parle ni d’Homère, ni de Lycophron : il ne discute point si Xénophon l’emporte sur Thucydide ; il parle de la charité. La charité, dit-il, est patiente ; êtes-vous patients ? elle est bénigne ; êtes-vous bénins ? elle n’est point ambitieuse ; n’avez-vous point eu l’envie de vous élever par votre style ? elle n’est point méchante ; n’avez-vous mis ou laissé mettre aucune malignité dans vos pastorales ?

 

          Beaux pasteurs ! paissez vos ouailles en paix et revenons à nos moutons et à nos honnêtetés littéraires.

 

 

 

 

 

VINGT-TROISIÈME HONNÊTETÉ.

 

DES PLUS FORTES.

 

 

 

          Un ex-jésuite, nommé Patouillet (déjà célébré dans cette diatribe), homme doux et pacifique, décrété de prise de corps à Paris pour un libelle très profond contre le parlement, se réfugie à Auch, chez l’archevêque, avec un de ses confrères. Tous deux fabriquent une pastorale en 1764, et séduisent l’archevêque jusqu’à lui faire signer de son nom J.-F. cet écrit apostolique qui attaque tous les parlements du royaume ; et voici surtout comme la pastorale s’explique sur eux, page 48 : « Ces ennemis des deux puissances mille fois abattus par leur concert, toujours relevés par de sourdes intrigues, toujours animés de la rage la plus noire, etc. » Il n’y a presque point de pages où ces deux jésuites n’exhalent contre les parlements une rage qui paraît d’un noir plus foncé. Ce libelle diffamatoire a été condamné, à la vérité, à être brûlé par la main du bourreau ; on a recherché les auteurs, mais ils ont échappé à la justice humaine.

 

          Il faut savoir que ces deux faiseurs de pastorales s’étaient imaginé qu’un officier de la maison du roi (4), très vieux et très malade, retiré depuis treize ans dans ses terres, avait contribué du coin de son feu à la destruction des jésuites. La chose n’était pas fort vraisemblable, mais ils la crurent, et ils manquèrent pas de dire dans le mandement, selon l’usage ordinaire, que ce malin vieillard était déiste et athée, que c’était un vagabond, qui à la vérité ne sortait guère de son lit, mais que dans le fond il aimait à courir ; que c’était un vil mercenaire, qui mariait plusieurs filles de son bien, mais qui avait gagné depuis douze ans quatre cent mille francs avec les éditeurs auxquels il a donné ses ouvrages, et avec les comédiens de Paris, auxquels il a abandonné le profit entier mammonœ iniquitatis.

 

          Enfin M. J.-F. d’Auch traita ce seigneur de plusieurs paroisses, qui sont assez loin de son diocèse, et très bien gouvernées, comme le plus vil des hommes, comme s’il était à ses yeux membre d’un parlement. Un parent de l’archevêque, auquel cet officier du roi daignait prêter de l’argent dans ce temps-là même, écrivit à M. d’Auch qu’il s’était laissé surprendre, qu’il se déshonorait, qu’il devait faire une réparation authentique ; que lui, son parent, n’oserait plus paraître devant l’offensé : « Je ne suis pas en état, disait-il dans sa lettre, de lui rendre ce qu’il m’a si généreusement prêté. Payez-moi donc ce que vous me devez depuis si longtemps, afin que je sois en état de satisfaire à mon devoir. »

 

          M. d’Auch fut si honteux de son procédé qu’il se tut. La famille nombreuse de l’offensé répondit à son silence par cette lettre, qui fut envoyée de Paris à M. d’Auch (5).

 

 

 

 

 

RÉFLEXION MORALE.

 

 

 

          C’est une chose digne de l’examen d’un sage que la fureur avec laquelle les jésuites ont combattu les jansénistes, et la même fureur que ces deux partis, ruinés l’un par l’autre, exhalent contre les gens de lettres. Ce sont des soldats réformés qui deviennent voleurs de grand chemin. Le jésuite chassé de son collège, le convulsionnaire échappé de l’hôpital, errants chacun de leur côté, et ne pouvant plus se mordre, se jettent sur les passants.

 

          Cette manie ne leur est pas particulière ; c’est une maladie des écoles ; c’est la vérole de la théologie. Les malheureux argumentants n’ont point de profession honnête. Un bon menuisier, un sculpteur, un tailleur, un horloger sont utiles ; ils nourrissent leur famille de leur art. Le père de Nonotte était un brave et renommé crocheteur de Besançon. Ne vaudrait-il pas mieux pour son fils scier du bois honnêtement que d’aller de libraire en libraire chercher quelque dupe qui imprime ses libelles ? On avait besoin de Nonotte père, et point du tout de Nonotte fils. Dès qu’on s’est mêlé de controverse, on n’est plus bon à rien, on est forcé de croupir dans son ordure le reste de sa vie ; et, pour peu qu’on trouve quelque vieille idiote qu’on ait séduite, on se croit un Chrysostôme, un Ambroise, pendant que les petits garçons se moquent de vous dans la rue. O frère Nonotte ? frère Pichon, frère Duplessis ! votre temps est passé ; vous ressemblez à de vieux acteurs chassés des chœurs de l’Opéra, qui vont fredonnant de vieux airs sur le pont Neuf pour obtenir quelque aumône. Croyez-moi, pauvres gens, un meilleur moyen pour obtenir du pain serait de ne plus chanter.

 

 

 

 

 

VINGT-QUATRIÈME HONNÊTETÉ.

 

DES PLUS MÉDIOCRES.

 

 

 

          Un abbé Guyon, qui a écrit une Histoire du Bas-Empire dans un style convenable au titre, dégoûté d’écrire l’histoire, se mit, il y a peu d’années, à faire un roman (6). Il alla, dit-il, dans un château qui n’existe point ; il y fut très bien reçu ; accueil auquel il n’est pas apparemment accoutumé. Le maître de la maison, qu’il n’a jamais vu, lui confia, immédiatement après le dîner, tous ses secrets. Il lui avoua, que M. B. est un hérétique ; M.C., un déiste ; M.D., un socinien ; M. F., un athée, et M. G., quelque chose de pis ; et que pour lui, seigneur du château, il avait l’honneur d’être l’antéchrist, et qu’il lui offrait un drapeau dans ses troupes sous les ordres de MM. Da, De, Di, Do, Du, ses capitaines. Il dit qu’il fit très bonne chère chez l’antéchrist ; c’est en effet un des caractères de ce seigneur que nous attendons, et c’est par là en partie qu’il séduira les élus.

 

          L’abbé Guyon parle ensuite de Louis XIV : il dit que ce monarque « n’allait à la guerre qu’accompagné de plusieurs cours brillantes ; mais que son médaillon a deux faces : » il ajoute que dans les dernières années de ce prince il n’y a rien d’intéressant, « sinon les quatre-vingt mille livres de pension qu’obtint madame de Maintenon à la mort de ce monarque. » Voilà la manière dont ledit Guyon veut qu’on écrive l’histoire. Laissons-le faire la fonction d’aumônier auprès de l’antéchrist, et n’en parlons plus.

 

 

 

 

 

VINGT-CINQUIÈME HONNÊTETÉ.

 

FORT MINCE.

 

 

 

          Cette vingt-cinquième honnêteté est celle d’un nommé Larnet (7), prédicant d’un village près de Carcassonne en Languedoc. Ce prédicant a fait un libelle de lettres en deux volumes, contre sept ou huit personnes qu’il ne connaît pas, dédié à un grand seigneur qu’il connaît encore moins. Ces écrivains de lettres ont toujours des correspondants, comme les poètes ont des Phyllis et des Amarantes en l’air. Larnet commence par dire, page 50, que c’est le pape qui est l’antéchrist. Oh ! accordez-vous donc, messieurs ; car l’abbé Guyon assure qu’il a vu l’antéchrist dans son château auprès de Lausanne. Or l’antéchrist ne peut pas siéger à Lausanne et à Rome : il faut opter ; il n’appartient pas à l’antéchrist d’être en plusieurs lieux à la fois.

 

          Le prédicant appelle à son secours le pauvre Michel Servet, qui assurait que l’antéchrist siège à Rome. Si c’était le sentiment du sage Servet, il ne fallait donc pas que de sages prédicants le fissent brûler ; mais,

 

Ami, Servet est mort, laissons en paix sa cendre.

Que m’importe qu’on grille ou Servet ou Larnet (8) ?

 

          Tout cela m’est fort égal. Il est un peu ennuyeux, à ce qu’on dit, ce Larnet, prédicant de Carcassonne en Languedoc. Cependant il a quelques amis. M. Robert Covelle, qui joue, comme on sait, un grand rôle dans la littérature, lui est fort attaché. Dans le dernier voyage que M. Robert fit à Carcassonne, il dédia à son ami Larnet une petite pièce de poésie intitulée Maître Guignard, ou de l’Hypocrisie. Cette épître n’est pas limée. M. Covelle est un homme de bonne compagnie, qui hait le travail, et qui peut dire avec Chapelle :

 

Tout bon fainéant du Marais

Fait des vers qui ne coûtent guère :

Pour moi, c’est ainsi que j’en fais ;

Et si je les voulais mieux faire,

Je les ferais bien plus mauvais (9).

 

 

 

1 – J.F. de Montillet.

2 – Voltaire lui-même. (G.A.)

3 – Ici Voltaire reproduisait la Lettre pastorale à l’archevêque d’Auch, que l’on trouvera dans les FACÉTIES. (G.A.)

4 – L’Oracle des nouveaux philosophes pour servir de suite et d’éclaircissement aux Œuvres de M. de Voltaire, 1759. – Guyon avait été collaborateur de Desfontaines. (G.A.)

5 – Vernet, ministre à Genève, et auteur des Lettres critiques d’un voyageur anglais. (G.A.)

6 – Voyez Œdipe, acte IV, scène II. (G.A.)

7 – On lisait ensuite dans l’édition originale : « Voici donc le petit morceau de M. Robert Covelle pour égayer un peu cette triste liste des Honnêtetés littéraires. Sans enjouement et sans variété, vous ne tenez rien. » Puis venait la satire sur l’Hypocrisie avec ce titre : Maître Guignard ou de l’Hypocrisie, diatribe par M. Robert Covelle, dédiée à M. Isaac Lernet, prédicant de Carcassonne, en Languedoc. (G.A.)

8 – Voyez, Pensées sur le gouvernement. On y trouve encore quelques-uns de ces vers. (G.A.)

9 – C’était dans la guerre de 1689.

 

 

 

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