LES HONNÊTETÉS LITTÉRAIRES - Partie 4

Publié le par loveVoltaire

LES HONNÊTETÉS LITTÉRAIRES - Partie 4

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LES HONNÊTETÉS LITTÉRAIRES.

 

 

 

 

 

 

DIX-SEPTIÈME HONNÊTETÉ.

 

 

 

          On connaît l’histoire du Siècle de Louis XIV. Tout impartial qu’est ce livre il est consacré à la gloire de la nation française, et à celle des arts, et c’est même parce qu’il est impartial qu’il affermit cette gloire. Il a été bien reçu chez tous les peuples de l’Europe, parce qu’on aime partout la vérité. Louis XV, qui a daigné le lire plus d’une fois, en a marqué publiquement sa satisfaction. Je ne parle pas du style, qui sans doute ne vaut rien ; je parle des faits.

 

          Ce même La Beaumelle, dont il a bien fallu déjà faire mention, ci-devant précepteur du fils d’un gentilhomme (1) qui a vendu Ferney à l’auteur du Siècle de Louis XIV ; chassé de la maison de ce gentilhomme, réfugié en Danemark ; chassé du Danemark, réfugié à Berlin ; chassé de Berlin, réfugié à Gotha ; chassé de Gotha, réfugié à Francfort : cet homme, dis-je, s’avise de faire à Francfort l’action du monde la plus honorable à la littérature.

 

          Il vend pour dix-sept louis d’or au libraire Esslinger une édition du Siècle de Louis XIV, qu’il a le soin de falsifier en plusieurs endroits importants, et qu’il enrichit de notes de sa main ; dans ces notes, il outrage tous les généraux, tous les ministres, le roi même et la famille royale ; mais c’est avec ce ton de supériorité et de fierté qui sied si bien à un homme de son état, consommé dans la connaissance de l’histoire (2).

 

          Il dit très savamment que les filles hériteraient aujourd’hui de la partie de la Navarre réunie à la couronne ; il assure que le maréchal de Vauban n’était qu’un plagiaire ; il décide que la Pologne ne peut produire un grand homme ; il dit que les savants danois sont tous des ignorants, tous les gentilshommes des imbéciles, et il fait du brave comte de Plélo un portrait ridicule. Il ajoute qu’il ne se fit tuer à Dantzick que parce qu’il s’ennuyait à périr à Copenhague. Non content de tant d’insolences, qui ne pouvaient être lues que parce qu’elles étaient des insolences, il attaque la mémoire du maréchal de Villeroi ; il rapporte à son sujet des contes de la populace ; il s’égaie aux dépens du maréchal de Villars. Un La Beaumelle donner des ridicules au maréchal de Villars ! Il outrage le marquis de Torcy, le marquis de la Vrillière, deux ministres chers à la nation par leur  probité. Il exhorte tous les auteurs à sévir contre M. Chamillart ; ce sont ses termes.

 

          Enfin il calomnie Louis XIV au point de dire qu’il empoisonna le marquis de Louvois ; et, après cette criminelle démence, qui l’exposait aux châtiments les plus sévères, il vomit les mêmes calomnies contre le frère et le neveu de Louis XIV.

 

          Qu’arrive-t-il d’un tel ouvrage ? de jeunes provinciaux, de jeunes étrangers cherchent chez les libraires le Siècle de Louis XIV. Le libraire demande si on veut ce livre avec des notes savantes. L’acheteur répond qu’il veut sans doute l’ouvrage complet. On lui vend celui de La Beaumelle.

 

          Les donneurs de conseils vous disent : « Méprisez cette infamie, l’auteur ne vaut pas la peine qu’on en parle. » Voilà un plaisant avis. C’est-à-dire qu’il faut laisser triompher l’imposture. Non, il faut la faire connaître. On punit très souvent ce qu’on méprise ; et même, à proprement parler, on ne punit que cela ; car tout délit est honteux.

 

          Cependant cet honnête homme ayant osé se montrer à Paris, on s’est contenté de l’enfermer pendant quelque temps à Bicêtre (3), après quoi on l’a confiné dans son village près de Montpellier.

 

          Ce La Beaumelle est le même qui a depuis fait imprimer des lettres falsifiées de M. de Voltaire à Amsterdam, à Avignon, accompagnées de notes infâmes contre les premiers de l’Etat (4).

 

On a toujours du goût pour son premier métier.

 

PUCELLE, chap. IX.

 

          On demande, après de pareils exemples, s’il ne vaut pas mille fois mieux être laquais dans une honnête maison que d’être le bel esprit des laquais ; et on demande si l’auteur d’un petit poème intitulé Le pauvre Diable (5) n’a pas eu raison de dire :

 

J’estime plus ces honnêtes enfants

Qui de Savoie arrivent tous les ans,

Et dont la main légèrement essuie

Ces longs canaux engorgés par la suie ;

J’estime plus celle qui dans un coin

Tricote en paix les bas dont j’ai besoin ;

Le cordonnier qui vient de ma chaussure

Prendre à genoux la forme et la mesure,

Que le métier de tes obscurs Frérons.

Maître Abraham et ses vils compagnons

Sont une espèce encore plus odieuse.

Quant aux catins, j’en fais assez de cas,

Leur art est doux, et leur vie est joyeuse :

Si quelquefois leurs dangereux appas

A l’hôpital mènent un pauvre diable,

Un grand benêt qui fait l’homme agréable,

Je leur pardonne : il l’a bien mérité.

 

          Je cite ces vers pour faire voir combien ce métier de petits barbouilleurs, de petits folliculaires, de petits calomniateurs, de petits falsificateurs du coin de la rue, est abominable ; car pour celui des belles demoiselles qui ruinent un sot, je n’en fais pas tout à fait le même cas que l’auteur du pauvre Diable : on doit avoir de l’honnêteté pour elles sans doute, mais avec quelques restrictions.

 

 

1 – Voyez le Supplément au Siècle de Louis XIV. (G.A.)

2 – Ou plutôt, à la Bastille. (G.A.)

3 – Robinet avait signé son recueil L.B., pour faire sans doute soupçonner La Beaumelle. (G.A.)

4 – Voyez aux POÉSIES. (G.A.)

5 – Ami de Desfontaines. (G.A.)

 

 

 

 

 

DIX-HUITIÈME HONNÊTETÉ.

 

 

 

          Le fils d’un laquais de M. de Maucroix, lequel fils fut laquais aussi quelque temps, et qui servit souvent à boire à l’abbé d’Olivet, s’est élevé par son mérite ; et nous sommes bien loin de lui reprocher son premier emploi dont ce mérite l’a tiré, puisque nous avons approuvé la maxime qu’il vaut mieux être le laquais d’un bel esprit que le bel esprit des laquais. Un jeune homme sans fortune sert fidèlement un bon maître ; il s’instruit, il prend un état, il n’y a dans tout cela aucune indignité rien dont la vertu et l’honneur doivent rougir. Le pape Adrien IV avait été mendiant ; Sixte-Quint avait été gardeur de porcs. Quiconque s’élève a du moins cette espèce de mérite qui contribue à la fortune ; et pourvu que vous ne soyez ni insolent ni méchant, tout le monde honore en vous cette fortune qui est votre ouvrage.

 

          Cet homme nommé d’Etrée (1), parce que son père était du village d’Etrée, ayant cultivé les belles-lettres au lieu de cultiver son jardin, fut d’abord folliculaire, ensuite faiseur d’almanachs, et il mit au jour l’Année merveilleuse (2), pour laquelle il fut incarcéré ; puis il se fit prêtre, puis il se fit généalogiste ; il travailla chez M. d’Hozier, et en sortit … je ne veux pas dire pourquoi : enfin il obtint un petit prieuré dans le fond d’une province (3). M. le prieur alla se faire reconnaître dans sa seigneurie en 1763 et, comme il est généalogiste, il se fit passer, mais avec circonspection, pour un neveu du cardinal d’Etrées. Il reçut en cette qualité une fête assez belle d’une dame qui a une terre dans le voisinage, et fut traité en homme qui devait être cardinal un jour.

 

          Comme il n’y a point de maison dans son prieuré, il tenait sa cour dans un cabaret du voisinage. Il écrivit une lettre pleine de dignité et de bonté au seigneur de la paroisse (4), qui se mêle de prose et de vers tout comme l’abbé d’Etrée. Il avertissait ce voisin qu’un jeune homme de sa maison avait osé chasser sur les terres du prieuré, qui ont, je crois, cent toises d’étendue ; qu’il accorderait volontiers le droit de chasse à la seule personne du voisin en qualité de littérateur, parce qu’il avait soixante et onze ans, et qu’il était à peu près aveugle ; mais nul autre ne devait effaroucher le gibier de M. le prieur, qui n’a pas plus de gibier que de basse-cour. Le jeune homme qui avait imprudemment tiré à deux ou trois cents pas des terres de l’église, était un gentilhomme qui ne crut point devoir de réparation. Autre lettre de M. le prieur au voisin ; pas plus de réponse à cette seconde qu’à la première.

 

          Mon homme part en méditant une noble vengeance. Il va en Picardie chez un seigneur à la généalogie duquel il travaillait. Un magistrat considérable du parlement de Paris était dans le voisinage. M. l’abbé d’Etrée accuse auprès de ce magistrat celui qui n’avait pu lui écrire une lettre,

 

D’avoir fait un gros livre, un livre abominable,

Un livre à mériter la dernière rigueur,

Dont le fourbe a le front de le faire l’auteur.

 

Voyez le Misantrope, acte V, sc. I (5)

 

 

          Voilà M. le prieur qui triomphe, et qui écrit à un intendant de ses Etat : « Il est perdu, il ne s’en relèvera pas, son affaire est faite. » Il se trompa ; mais on a lieu d’espérer qu’il réussira mieux une autre fois.

 

          Pauvres gens de lettres, voyez ce que vous vous attirez, soit que vous écriviez, soit que vous n’écriviez pas. Il faut non-seulement faire son devoir, taliter qualiter, comme dit Rabelais, et dire toujours du bien de M. le prieur ; mais il faut encore répondre aux lettres qu’il vous écrit. Cette négligence a ulcéré quelquefois plus d’un grand cœur ; et vous voyez avec quelle noblesse un prieur se venge.

 

 

1 – L’Année merveilleuse ou les Hommes-femmes, 1748. On l’attribue aussi à l’abbé Coyer. (G.A.)

2 – Le prieuré de Neufuille en Champagne. (G.A.)

3 – Voltaire lui-même. (G.A.)

4 – Voyez comme du temps de Molière on était aussi méchant que du nôtre.

5 – A l’exemple de M. Beuchot, nous retranchons il y a. (G.A.)

 

 

 

 

 

DIX-NEUVIÈME HONNÊTETÉ.

 

 

 

          L’auteur de l’Histoire de Charles XII l’avait publiée environ vingt ans (1) avant que le P. Barre jugea à propos de fondre dans son ouvrage presque tout Charles XII, batailles, sièges, discours, caractères, bons mots même. Quelques journalistes ayant entendu parler à quelques lecteurs de cette singulière ressemblance, ne songeant pas à la date des éditions, et n’ayant pas même lu le P. Barre qu’on ne lit guère, ne doutèrent pas que M. de Voltaire n’eût volé le P. Barre, ou du moins feignirent de n’en pas douter et appelèrent l’auteur de Charles XII plagiaire ; mais c’est une bagatelle qui ne mérite pas d’être relevée. Ces petits mensonges sont le profit des folliculaires ; il faut que tout le monde vive (2).

 

 

1 – Voyez l’Histoire de Charles XII. (G.A.)

2 – La Pucelle. (G.A.)

 

 

 

 

 

VINGTIÈME HONNÊTETÉ.

 

 

 

          C’est encore un secret admirable que celui de déterrer un poème manuscrit (1) qu’on attribue à un auteur auquel on veut donner des marques de souvenir, et de remplir ce poème de vers dignes du postillon, du cocher de Vertamon ; d’y insérer des tirades contre Charlemagne et contre saint Louis ; d’y introduire au quinzième siècle Calvin et Luther, qui sont du seizième ; d’y glisser quelques vers contre des ministres d’Etat ; et enfin de parler d’amour comme on en parle dans un corps-de-garde. Les éditeurs espèrent qu’ils vendront avantageusement ces beaux vers et libelles de taverne, et que l’auteur à qui ils les imputent, sera infailliblement perdu à la cour.

 

Les galants y voyaient double profit à faire ;

Leur bien premièrement, et puis le mal d’autrui.

 

LA FONT.

 

          Vous vous trompez, messieurs, on a plus de discernement à Versailles et à Paris que vous ne croyez ; et ceux quibus est œquus et pater et res, ne sont pas vos dupes. On n’imputera jamais à l’auteur d’Alzire ces vers :

 

 

Chandos, suant et soufflant comme un bœuf,

Cherche du doigt si Jeanne est une fille ;

Au diable soit, dit-il, la sotte aiguille !

Bientôt le diable emporte l’étui neuf ;

Il veut encor secouer sa guenille…

Chacun avait son trot et son allure,

Chacun piquait à l’envi sa monture, etc.

 

          On a pris la peine de faire environ trois cents vers dans ce goût, et de les attribuer à l’auteur de la Henriade : il y a des vers pour la bonne compagnie, il y en a pour la canaille, et cela est absolument égal pour quelques libraires de Hollande et d’Avignon.

 

          Pour mieux connaître de quoi la basse littérature est capable, il faut savoir que les auteurs de ces gentillesses ayant manqué leur coup, firent à Liège une nouvelle édition du même ouvrage, dans lequel ils insérèrent les injures qu’ils crurent les plus piquantes contre madame de Pompadour (2) ; ils lui en firent tenir un exemplaire qu’elle jeta au feu ; ils lui écrivirent des lettres anonymes qu’elle renvoya à l’homme qu’ils voulaient perdre. C’est une grande ressource que celle des lettres anonymes, et fort usitée chez les âmes généreuses qui disent hardiment la vérité : les gueux de la littérature y sont fort sujets ; et celui qui écrit ces mémoires instructifs conserve quatre-vingt-quatorze lettres anonymes qu’il a reçues de ces messieurs.

 

 

1 – Voyez la Pucelle, variantes du chant II. (G.A.)

2 – Voyez notre Notice en tête des Eclaircissements. (G.A.)

 

 

 

 

 

VINGT-ET-UNIÈME HONNÊTETÉ.

 

 

 

          L’ex-révérend père ex-jésuite Nonotte, aussi amateur de la vérité que Varillas, ou Maimbourg, ou Caveyrac, etc., n’étant pas content apparemment de sa portion congrue, mais suffisante, qu’on donne aux ci-devant frères de la société de Jésus, se mit en tête, il y a quatre ans, de gagner quelque argent en vendant à un libraire d’Avignon, nommé Fez, une critique des Œuvres de Voltaire, ou attribuées à Voltaire.

 

          Mais Nonotte, aimant mieux encore l’argent que la vérité, fit proposer à M. de Voltaire de lui vendre pour mille écus son édition (1), ne doutant pas que M. de Voltaire, craignant un aussi grand adversaire que Nonotte, ne se hâtât de se racheter par cette petite somme, après quoi Nonotte et consorts ne manqueraient pas de faire une nouvelle édition de leur libelle, corrigée, et augmentée.

 

          J’ai, par malheur pour le petit Nonotte, la lettre de Fez en original. Voici la copie mot pour mot :

 

 

« MONSIEUR,

 

Avant que de mettre en vente un ouvrage qui vous est relatif, j’ai cru devoir décemment vous en donner avis. Le titre porte, Erreurs de M. de Voltaire sur les faits historiques, dogmatiques, etc., en deux volumes in-12, par un auteur anonyme. En conséquence je prends la liberté de vous proposer un parti ; le voici. Je vous offre mon édition de quinze cents exemplaires à 2 livres en feuille, montant à 3,000 livres. L’ouvrage est désiré universellement. Je vous l’offre, dis-je, cette édition, de bon cœur, et je ne la ferai paraître que je n’aie auparavant reçu quelque ordre de votre part.

 

J’ai l’honneur d’être, avec le respect le plus profond, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.

 

FEZ,

Imprim.-libr., à Avignon.

 

Avignon, 30 Avril 1762 (2). »

 

 

          M. de Voltaire, accoutumé à de telles propositions de la part des polissons de la littérature (3), fut trop équitable pour acheter une édition aussi considérable à si vil prix. Il fit au libraire Fez son compte net. Il lui fit voir combien Nonotte et Fez perdraient à ce beau marché. Cette lettre fut imprimée par ceux qui impriment tout : on dit qu’elle est plaisante ; je ne me connais pas en raillerie, je ne cherche ici que la simple vérité.

 

 

1 – Voyez la réponse dans la Correspondance générale, 17 Mai 1762 (G.A.)

2 – On trouve dans les Mélanges de littérature de M. de Voltaire une lettre semblable d’un nommé La Jonchère, et on y apprend aussi que les savants auteurs de l’Histoire de la régence, et de la Vie du duc d’Orléans régent, ont pris de La Jonchère pour le trésorier général des guerres, à peu près comme de prétendus esprits fins prennent encore le jeune débauché obscur auteur de Pétrone, pour le consul Pétrone, l’imbécile et dégoûtant vieillard Trimalcion pour le jeune empereur Néron, la sotte et vilaine Fortunata pour la belle Poppea, et Encolpe pour Sénèque. In omnibus rebus qui vult decipi decipiatur. – Voyez le Mémoire sur la satire. (G.A.)

3 – Contrat usuraire, interdit par toutes les lois. (G.A.)

 

 

 

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olivier 09/03/2015 22:31

Merci pour cet article .