DICTIONNAIRE PHILOSOPHIQUE : L comme LANGUE FRANÇAISE - Partie 2

Publié le par loveVoltaire

DICTIONNAIRE PHILOSOPHIQUE : L comme LANGUE FRANÇAISE - Partie 2

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L comme LANGUE FRANÇAISE.

 

 

 

 

(Partie 2)

 

 

 

 

 

 

          C’est un défaut trop commun d’employer des termes étrangers pour exprimer ce qu’ils ne signifient pas. Ainsi de celata, qui signifie un casque en italien, on fit le mot salade dans les guerres d’Italie ; de bowling-green, gazon où l’on joue à la boule, on a fait boulingrin : roastbeef, bœuf rôti, a produit chez nos maîtres-d’hôtel du bel air des bœufs rôtis d’agneau, des bœufs rôtis de perdreaux. De l’habit de cheval riding-coat on a fait redingote ; et du salon du sieur Devaux à Londres, nommé vaux-hall, on a fait un facs-hall à Paris. Si on continue, la langue française si polie redeviendra barbare. Notre théâtre l’est déjà par des imitations abominables ; notre langage le sera de même. Les solécismes, les barbarismes, le style boursoufflé, guindé, inintelligible, ont inondé la scène depuis Racine, qui semblait les avoir bannis pour jamais par la pureté de sa diction toujours élégante. On ne peut dissimuler qu’excepté quelques morceaux d’Electre, et surtout de Rhadamiste, tout le reste des ouvrages de l’auteur est quelquefois un amas de solécismes et de barbarismes, jeté au hasard en vers qui révoltent l’oreille.

 

          Il parut, il y a quelques années, un Dictionnaire néologique (1) dans lequel on montrait ces fautes dans tout leur ridicule. Mais malheureusement cet ouvrage, plus satirique que judicieux, était fait par un homme un peu grossier, qui n’avait ni assez de justesse dans l’esprit ni assez d’équité pour ne pas mêler indifféremment les bonnes et les mauvaises critiques.

 

          Il parodie quelquefois très grossièrement les morceaux les plus fins et les plus délicats des éloges des académiciens, prononcés par Fontenelle ; ouvrage qui en tout sens fait honneur à la France ; Il condamne dans Crébillon, fais-toi d’autres vertus, etc. ; l’auteur, dit-il, veut dire pratique d’autres vertus. Si l’auteur qu’il reprend s’était servi de ce mot pratique, il aurait été fort plat. Il est beau de dire : Je me fais des vertus conformes à ma situation. Cicéron a dit : Facere de necessitate virtutem ; d’où nous est venu le proverbe, faire de nécessité vertu. Racine a dit dans Britannicus :

 

Qui, dans l’obscurité nourrissant sa douleur,

S’est fait une vertu conforme à son malheur.

 

Acte II, sc. III.

 

          Ainsi Crébillon avait imité Racine ; il ne fallait pas blâmer dans l’un ce qu’on admire dans l’autre.

 

          Mais il est vrai qu’il eût fallu manquer absolument de goût et de jugement pour ne pas reprendre les vers suivants qui pèchent tous, ou contre la langue, ou contre l’élégance, ou contre le sens commun.

 

Mon fils, je t’aime encor tout ce qu’on peut aimer.

 

CRÉBILLON, Pyrrhus, acte III, sc. V.

 

Tant le sort entre nous a jeté de mystère.

 

CRÉBILLON, Pyrrhus, acte III, sc. IV.

 

Les dieux ont leur justice, et le trône a ses mœurs,

 

CRÉBILLON, Pyrrhus, acte II, sc. I.

 

Agénor inconnu ne compte point d’aïeux,

Pour me justifier d’un amour odieux.

 

CRÉBILLON, Sémiramis, acte II, sc. I.

 

Ma raison s’arme en vain de quelques étincelles.

 

CRÉBILLON, Sémiramis, acte II, sc. I

 

Ah ! que les malheureux éprouvent de tourments !

 

CRÉBILLON, Electre, acte II, sc. I

 

Un captif tel que moi

Honorerait ses fers même sans qu’il fût roi.

 

CRÉBILLON, Sémiramis, acte II, sc. III

 

Un guerrier généreux, que la vertu couronne,

Vaut bien un roi formé par le secours des lois :

Le premier qui le fut n’eut pour lui que sa voix.

 

CRÉBILLON, Sémiramis, acte II, sc. III

 

A ce prix, je deviendrai sa mère,

Mais je ne la suis pas ; je n’en ressens du moins

Les entrailles, l’amour, les remords, ni les soins.

 

CRÉBILLON, Sémiramis, acte IV, sc. VII

 

Je crois que tu n’es pas coupable ;

Mais si tu l’es, tu n’es qu’un homme détestable.

 

CRÉBILLON, Catilina, acte IV, sc. II

 

Mais vous me payerez ses funestes appas.

C’est vous qui leur gagnez sur moi la préférence.

 

CRÉBILLON, Catilina, acte II, sc. I

 

Seigneur, enfin la paix si longtemps attendue

M’est redonnée ici par le même héros

Dont la seule valeur nous causa tant de maux.

 

CRÉBILLON, Pyrrhus, acte V, sc. III

 

Autour du vase affreux par moi-même rempli

Du sang de Nonnius avec soin recueilli,

Au fond de ton palais j’ai rassemblé leur troupe.

 

CRÉBILLON, Catilina, acte IV, sc. III

 

 

          Ces phrases obscures, ces termes impropres, ces fautes de syntaxe, ce langage inintelligible, ces pensées si fausses et si mal exprimées, tant d’autres tirades où l’on ne parle que des dieux et des enfers, parce qu’on ne sait pas faire parler les hommes ; un style boursouflé et plat à la fois, hérissé d’épithètes inutiles, de maximes monstrueuses exprimées en vers dignes d’elles (2), c’est là ce qui a succédé au style de Racine ; et pour achever la décadence de la langue et du goût, ces pièces visigothes et vandales ont été suivies de pièces plus barbares encore.

 

          La prose n’est pas moins tombée. On voit, dans des livres sérieux et faits pour instruire, une affectation qui indigne tout lecteur sensé.

 

   «  Il faut mettre sur le compte de l’amour-propre ce qu’on met sur le compte des vertus.

 

L’esprit se joue à pure perte dans ces questions où l’on a fait les frais de penser.

 

Les éclipses étaient en droit d’effrayer les hommes.

 

Epicure avait un extérieur à l’unisson de son âme.

 

L’empereur Claudius renvia sur Auguste.

 

La religion était en collusion avec la nature.

 

Cléopâtre était une beauté privilégiée.

 

L’air de gaieté brillait sur les enseignes de l’armée.

 

Le triumvir Lépide se rendit nul.

 

Un consul se fit chef de meute dans la république.

 

Mécénas était d’autant plus éveillé qu’il affichait le sommeil.

 

Julie affectée de pitié élève à son amant ses tendres supplications.

 

Elle cultiva l’espérance.

 

Son âme épuisée se fond comme l’eau.

 

Sa philosophie n’est point parlière.

 

Son amant ne veut pas mesurer ses maximes à sa toise, et prendre une âme aux livrées de la maison. »

 

 

          Tels sont les excès d’extravagance où sont tombés des demi-beaux esprits qui ont eu la manie de se singulariser.

 

          On ne trouve pas dans Rollin une seule phrase qui tienne de ce jargon ridicule, et c’est en quoi il est très estimable, puisqu’il a résisté au torrent du mauvais goût.

 

          Le défaut contraire à l’affectation est le style négligé, lâche et rampant, l’emploi fréquent des expressions populaires et proverbiales.

 

« Le général poursuivit sa pointe.

 

Les ennemis furent battus à plate couture.

 

Ils s’enfuirent à vauderoute.

 

Il se prêta à des propositions de paix, après avoir chanté victoire.

 

Les légions vinrent au-devant de Drusus par manière d’acquit.

 

Un soldat romain se donnant à dix ans par jour, corps et âme. »

 

          La différence qu’il y avait entre eux était, au lieu de dire dans un style plus concis, la différence entre eux était. Le plaisir qu’il y a à cacher ses démarches à son rival, au lieu de dire le plaisir de cacher ses démarches à son rival.

 

          Lors de la bataille de Fontenoi, au lieu de dire dans le temps de la bataille, l’époque de la bataille, tandis, lorsque l’on donnait la bataille.

 

          Par une négligence encore plus impardonnable, et faute de chercher le mot propre, quelques écrivains ont imprimé : Il l’envoya faire faire la revue des troupes. Il était si aisé de dire : Il l’envoya passer les troupes en revue ; il lui ordonna d’aller faire la revue.

 

          Il s’est glissé dans la langue un autre vice ; c’est d’employer des expressions poétiques dans ce qui doit être écrit du style le plus simple. Des auteurs de journaux et même de quelques gazettes parlent des forfaits d’un coupeur de bourse condamné à être fouetté dans ces lieux. Des janissaires ont mordu la poussière. Les troupes n’ont pu résister à l’inclémence des airs. On annonce une histoire d’une petite ville de province, avec les preuves, et une table des matières, en faisant l’éloge de la magie du style de l’auteur. Un apothicaire donne avis au public qu’il débite une drogue nouvelle à trois livres la bouteille ; il dit  qu’il a interrogé la nature, et qu’il l’a forcée d’obéir à ses lois.

 

          Un avocat, à propos d’un mur mitoyen, dit que le droit de sa partie est éclairé du flambeau des présomptions.

 

          Un historien, en parlant de l’auteur d’une sédition, vous dit qu’il alluma le flambeau de la discorde. S’il décrit un petit combat, il dit que ces vaillants chevaliers descendaient dans le tombeau, en y précipitant leurs ennemis victorieux.

 

          Ces puérilités ampoulées ne devaient pas reparaître après le plaidoyer de maître Petit-Jean dans les Plaideurs. Mais enfin il y aura toujours un petit nombre d’esprits bienfaits qui conservera les bienséances du style et le bon goût, ainsi que la pureté de la langue. Le reste sera oublié.

 

 

 

1 – Par l’abbé Desfontaines. (G.A.)

 

2 – Voici quelques-une de ces maximes détestables, qu’on ne doit jamais étaler sur le théâtre :

 

Cependant, sans compter ce qu’on appelle crime,

Et du joug des serments esclaves malheureux,

Notre honneur dépendra d’un vain respect pour eux !

Pour moi que touche peu cet honneur chimérique,

J’appelle à ma raison d’un joug si tyrannique.

Me venger et régner, voilà mes souverains ;

Tout le reste pour moi n’a que des titres vains…

De froids remords voudraient en vain y mettre obstacle :

Je ne consulte plus que ce superbe oracle.

 

Xerxès, acte I, sc. I.

 

            Quelles plates et extravagantes atrocités ! appeler à sa raison d’un joug ; mes souverains sont me venger et régner ; de froids remords qui veulent mettre obstacle à ce superbe oracle ! quelle foule de barbarismes et d’idées barbares !

 

 

 

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