CORRESPONDANCE -Année 1766 - Partie 48

Publié le par loveVoltaire

CORRESPONDANCE -Année 1766 - Partie 48

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à M. Lacombe.

 

21 Novembre au soir (1).

 

 

          Je reçois votre paquet, monsieur. Il y a à la page 152, ligne 14, procrivit pour proscrivit. Je me souviens qu’il y avait aussi quelques fautes dans la pièce. Je ne peux vous les indiquer, parce que j’ai envoyé l’ouvrage au roi de Prusse, qui m’avait demandé si je ne pouvais pas lui faire avoir quelques vers nouveaux de Paris.

 

          La justification de Jean-Jacques est d’un sot ; il méritait au moins d’être défendu par un fou qui eût de l’esprit.

 

          Quand vous aurez achevé votre besogne, je vous supplierai de vouloir bien, monsieur, m’envoyer deux exemplaires que je garderai fidèlement ; l’un est pour ma nièce, l’autre est pour moi.

 

          Je vous demande encore en grâce de ne point ouvrir votre glacière au public de plus de quinze jours après l’impression ; la raison en est qu’on va donner au théâtre quelque chose de fort chaud (1), à ce que l’on dit, et que la glace du Triumvirat pourrait trop refroidir le public sur les petits pâtés tout chauds qu’on va lui donner. Je vous confie tout cela sous le plus grand secret. Je crois qu’il est de votre intérêt de temporiser au moins quinze jours et peut-être trois semaines. Vous sentez bien que, si les pâtés tout chauds étaient mangés avec plaisir, votre fromage à la glace serait bien mieux reçu.

 

          La Lettre à M. le docteur Pansophe n’est assurément point de moi ; on m’assure qu’elle est de l’abbé Coyer, et je crois y reconnaître son style. Elle est fort jolie, à quelques longueurs et quelques répétitions près. Mais il est fort mal à l’abbé Coyer de mettre sous mon nom une chose que je n’ai point faite. C’est un procédé qui me fait beaucoup de peine. Je vous prie très instamment de désabuser ceux qui croient que cette lettre est de moi.

 

          Recevez mes très tendres amitiés, monsieur. Votre très honnête et obéissant serviteur.

 

         

 

 

1 – Editeurs, de Cayrol et A. François. (G.A.)

2 – Les Scythes. (G.A.)

 

 

 

 

 

à M. le comte d’Argental.

 

22 Novembre 1766.

 

 

          Mes anges sauront, ou savent déjà peut-être, que j’ai eu l’honneur de leur adresser deux paquets par M. le duc de Praslin. Le premier contenait une provision pour le tripot. Le second renferme ma réponse à la lettre du 13 Novembre, dont mes anges m’ont gratifié ; et cette lettre, bien ou mal raisonnée, est soumise à leur jugement céleste. Elle est accompagnée des lettres patentes qu’ils m’ont ordonné d’envoyer à mademoiselle Durancy (1), d’une lettre à M. du Clairon, et surtout de corrections nécessaires à ma création de dix jours. Souvenez-vous bien, je vous en prie, au quatrième acte, scène seconde, du mot de tyrans, auquel il faut substituer celui de Persans :

 

Ces biens que des tyrans aux mortels ont ravis.

 

mettez :

 

Ces biens que des Persans aux mortels ont ravis.

 

Tyrans sent le Jean-Jacques ; Persans est plus honnête, et il faut être honnête.

 

          Mais voici bien une autre paire de manches, comme disait Corneille ; je ne savais pas, quand je dépêchai mes Scythes, que Lemierre avait fait les Suisses (2). Or, les Suisses et les Scythes, c’est tout un. Il est impossible que Lemierre et moi ne nous soyons pas rencontrés. Je ne veux pas du tout passer pour être son copiste. En faisant présent de ma pièce aux comédiens, je peux passer devant Lemierre. Les comédiens peuvent dire que c’est une tragédie qui leur appartient en propre, et qu’ils sont en droit de donner les pièces qui sont à eux avant celles dont les auteurs partagent avec eux le profit.

 

          En un mot, il y a plus d’une tournure à donner à la chose. On peut même obtenir un ordre du premier gentilhomme de la chambre. O anges ! vous n’avez qu’à battre des ailes, et on fera ce que vous voudrez. Nous ne pensons pas, au couvent, que l’incognito puisse et doive se garder. Le petit La Harpe n’en sait rien ; mais M. Hennin a vu le manuscrit sur ma table. M. de Taulès, qui est curieux comme une fille, est au fait. Il y a une autre raison encore : c’est que maman (3) prétend que les Scythes sont ce que j’ai fait de mieux ; et moi je vous avoue que, parmi mes médiocres ouvrages. Je ne crois pas qu’il y en ait deux plus singuliers que les Scythes.

 

          Je pense donc qu’il faut hardiment courir les risques des sifflets. Je pense qu’il faut faire lire la pièce devant mon gros neveu et même devant Damilaville, qu’il faut donner ce plaisir à vos amis, et vous en faire un amusement. J’attends vos ordres pour lire les Scythes ou les Suisses à notre ambassadeur suisse, à Hennin, à Taulès, à La Harpe, à Dupuits, qui ne savent rien encore bien positivement. J’attends vos ordres, dis-je, et je me prosterne.

 

 

1 – La distribution des rôles des Scythes. (G.A.)

2 – Guillaume Tell. (G.A.)

3 – Madame Denis. (G.A.)

 

 

 

 

 

à M. le comte d’Argental.

 

24 Novembre (1).

 

 

          Y a-t-il un amant qui écrive plus souvent à sa maîtresse, un plaideur qui fatigue plus son avocat, que je n’excède mes anges ?

 

          En voilà encore des corrections, et de très bonnes, ou je me trompe beaucoup. – Mais ce sont les dernières, n’est-ce pas ? – Oui, je le crois, à moins que vous ne trouviez que le nom de Smerdis est trop souvent répété dans une même tirade, et alors on met le roi au lieu de Smerdis. Maman Denis à relu encore, et jure que je n’ai jamais rien fait de plus neuf et de plus passable ; et je pense comme elle. Pour l’amour de Dieu, pensez comme nous. Avouez tout, faites réussir tout, marchez tête levée. Deux vieillards en robe, des bergers troussés, des Persans magnifiques, des contrastes perpétuels, un intérêt continu, du spectacle, du naturel, les mœurs vraies et piquantes, une catastrophe attendrissante, déchirante et terrible ! Les comédiens en sauraient-ils assez pour faire tomber tout cela ?

 

          Et puis, l’alibi, l’alibi, il est si nécessaire !

 

          Respect et tendresse.

 

 

1 – Toutes les éditions donnent cette lettre à l’année 1772 ; c’est une faute. (G.A.)

 

 

 

 

 

à M. Damilaville.

 

24 Novembre 1766.

 

 

          Eh bien ! mon cher et vertueux ami, imprime-t-on le mémoire pour les Sirven ? Viendrons-nous enfin à bout de cette affaire, qui intéresse l’humanité entière ?

 

          Je vous ai dit sans doute, et si je ne vous l’ai pas dit, je le redis, et si je l’ai redit, je le redis encore. Il est avéré, prouvé, démonté, que ce malheureux Jean-Jacques ne m’avait écrit, pour prix de mes bontés, une lettre très insolente sur les spectacles (1), que pour engager avec moi une querelle, pour soulever contre moi les prêtres et les gueux de Genève, et pour me faire sortir des Délices. M. Tronchin est très instruit d’une partie de cette intrigue, et j’ai les preuves de l’autre. Il n’y a jamais eu de pareil monstre dans la littérature, pas même Fréron ; voilà ce qu’il faut qu’on sache. Je me reprocherais de m’être même moqué de ce polisson, si je n’étais justifié par ses scélératesses. Je vous prie d’envoyer ce petit billet à M. de Marmontel. J’espère qu’en l’abbé Coyer rendra gloire à la vérité.

 

          Je vous embrasse aussi tendrement que faire se peut.

 

 

1 – Qu’il donnait à Ferney. Voltaire veut parler de la lettre de Rousseau du 17 juin, où le Génevois lui reprochait d’avoir perdu Genève. (G.A.)

 

 

 

 

 

à M. Marmontel.

 

24 Novembre 1766.

 

 

          Je suis en peine de savoir, mon cher confrère, si vous avez reçu un paquet que je fis partir vers le 9 ou 10 de ce mois sous l’enveloppe de madame Geoffrin. J’ignore même si elle est arrivée ; c’est ce qui fait que je vous ai écrit par une autre voie. Je me meurs d’envie de voir Bélisaire (1). J’ai toujours dans la tête que ce sera votre chef-d’œuvre.

 

          Je dois vous apprendre que j’ai beaucoup trop ménagé ce malheureux Jean-Jacques. Il faut que vous connaissiez ce monstre. Il n’avait écrit contre la comédie (lui qui n’a fait que de bien mauvaises comédies) que pour soulever contre moi les prêtres et les autres gueux de Genève. Il était au désespoir que j’eusse une jolie maison près d’une ville où il était abhorré de tous les honnêtes gens. Apprenez cette anecdote à M. d’Alembert. M. le docteur Tronchin a les preuves en main. Je sais que tout cela est triste pour la littérature ; mais il faut couper un membre gangrené.

 

          Je vous demande en grâce de me donner des nouvelles de mon paquet. Je vous embrasse le plus tendrement du monde.

 

 

1 – Roman philosophique. (G.A.)

 

 

 

 

 

à Madame de Florian.

24 Novembre 1766.

 

 

          Chère nièce et chers neveux, madame de Florian a donc toujours la goutte aux trois doigts dont on écrit, et ne peut donner jamais le moindre signe de vie à un oncle qui l’aime tendrement ? Pour vous, monsieur son mari, c’est autre chose ; vous répondez exactement, vous dites des nouvelles aux absents, vos lettres sont instructives.

 

          Et vous, mon gros et cher neveu, qui êtes actuellement enfoncé jusqu’au cou dans des papiers terriers, prêtez-moi vos secours et vos lumières pour résister à des ifs de moines qui veulent opprimer maman Denis et moi. Quand vous aurez voix délibérative dans la première classe du parlement de France, faites-moi une belle et bonne cabale contre tous ces ifs de moines (1) ; défaites-nous de cette vermine qui ronge le royaume ; donnez de grands coups d’aiguillon dans le maigre cul de l’abbé de Chauvelin. C’est peu de chose ; ce n’est pas assez d’avoir chassé les jésuites qui du moins instruisaient la jeunesse pour conserver des sangsues qui ne sont bonnes à rien qu’à s’engraisser de notre sang.

 

          Nous sommes actuellement dans le climat de Naples, nous serons au mois de décembre dans celui de Sibérie. Et vous, quand sortirez-vous de votre séjour paisible pour le séjour tumultueux, frivole et crotté de Paris, la grand’ville ?

 

          Je vous embrasse tous trois de toutes les forces de mon âme et de mes bras longs et menus.

 

 

1 – La Chalotais, dans l’un de ses Mémoires, rapporte qu’on lui attribuait un billet adressé au comte de Saint-Florentin, et qui commençait ainsi : « Tu es un iff, aussi bien que les douze iff. » Il est à croire que c’est à ce passage que Voltaire fait allusion. (Beuchot.)

 

 

 

 

 

à M. le comte d’Argental.

 

24 Novembre 1766.

 

 

          J’ai encore fatigué aujourd’hui mes anges, et ma lettre est partie adressée à M. Marin, le tout après avoir dépêché depuis cinq jours trois paquets à M. le duc de Praslin.

 

          Pourquoi donc, direz-vous, nous assommer encore de cette lettre, vieillard indiscret du mont Jura ? Pourquoi ? c’est que j’aime bien ces vers-ci :

 

Il est des maux, Sulma, que nous fait la fortune.

Il en est de plus grands dont le poison cruel,

Par nous-même apprêté, nous porte un coup mortel.

Mais lorsque, sans secours, à mon âge, on rassemble,

Dans un exil affreux, tant de malheurs ensemble,

Lorsque tous leurs assauts viennent se réunir,

Un cœur, un faible cœur, les peut-il soutenir ?

 

Scythes, act. III, sc. IV.

 

          Il me semble que cette leçon vaut mieux que les autres, surtout si la voix éclate avec attendrissement sur faible cœur.

 

          Voyez, décidez ; vous sentez bien que je suis à bout, que je n’ai plus d’huile dans ma lampe, que je vous ai envoyé ma dernière goutte, et que le succès ou la chute de l’ouvrage sont dans le sujet non dans les vers ; que tout dépend à présent des acteurs ; que les situations et l’art du comédien font tout aux premières représentations.

 

          Ainsi donc, nous vous conjurons, maman et moi, de faire jouer la pièce telle qu’elle est ; c’est ma dernière prière, c’est mon testament ; puis je mourrai en riant aux anges.

 

 

 

 

 

 

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