CORRESPONDANCE - Année 1766 - Partie 43

Publié le par loveVoltaire

CORRESPONDANCE - Année 1766 - Partie 43

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à la duchesse de Saxe-Gotha.

 

27 Octobre 1766, à Ferney (1).

 

 

          Madame, la vieillesse et la maladie, qui m’empêchent de venir apporter moi-même à votre altesse sérénissime ce qu’elle demande, me privent encore de la consolation de lui écrire de ma main. Je n’ai que ce seul exemplaire (2) : j’en détache la couverture, afin qu’il puisse arriver plus commodément par la poste. L’ouvrage ne vaut pas le port. Cent soixante et dix pages pour dire qu’on ne sait rien sont des pages fort inutiles ; mais les livres de ceux qui croient savoir quelque chose sont plus inutiles encore. Votre esprit, digne de votre cœur, aime encore mieux les indigents qui conviennent de leur pauvreté, que les pauvres qui se donnent des airs et qui veulent passer pour riches. Votre altesse sérénissime recevra donc mes haillons avec bonté. Vos lumières sont bien capables de me faire l’aumône. Les articles où l’on parle de la charlatanerie des savants pourront bien vous ennuyer, mais les derniers chapitres pourront vous amuser. Il est du moins permis à un ignorant comme moi de plaisanter.

 

          La plaisanterie de Genève va bientôt finir  il y a trop longtemps qu’on y dispute pour bien peu de chose. Les savants médiateurs vont leur proposer un code ; après quoi, l’on disputera encore comme des théologiens, pour lesquels il a fallu toujours assembler des conciles. L’esprit de contumace a choisi son domicile dans cette petite ville de Genève. Elle est encore plus heureuse que la Corse, qu’on ne peut pacifier depuis cinquante ans. Toute l’Europe est en paix, excepté ces deux petits coins de terre. Les petits chiens aboient, quand les gros dogues dorment. Ce qui me plaît des dissensions de Genève, c’est qu’elles ont valu une troupe de comédiens que les médiateurs y ont établie. Je n’y vais jamais ; car il y a deux ans que je ne peux sortir de ma chambre. Si je pouvais voyager deux lieues, j’en ferais cent pour aller me mettre à vos pieds ; je viendrais renouveler à vos altesses sérénissimes le plus profond respect et l’attachement le plus inviolable. Votre vieux Suisse. V.

 

 

1 – Editeurs, E. Bavoux et A. François. (G.A.)

2 – Le Philosophe ignorant. (G.A.)

 

 

 

 

 

à M. le maréchal duc de Richelieu.

 

28 Octobre 1766.

 

 

          En vérité, monseigneur, vous m’avez écrit une lettre admirable. Vous avez raison en tout. Votre esprit est digne de votre cœur. Vous voyez les choses précisément comme elles sont, ce qui est bien rare. Pourquoi n’êtes-vous pas du conseil ? vous y opineriez comme vous avez combattu. C’est la seule chose qui manque à votre brillante carrière. Je n’ai point voulu écrire à mon héros avant de connaître un peu son protégé (1). Il a très peu de goût pour le christianisme. Je ne sais si vous lui en ferez un crime. Quant à moi, je lui ai fortement représenté la nécessité de reconnaître un Dieu vengeur du vice, et rémunérateur de la vertu. Je l’ai heureusement trouvé convaincu de ces vérités, repentant de ses fautes, pénétré de vos bontés passées et à venir. Il a infiniment d’esprit, une grande lecture, une imagination toute de feu, une mémoire qui tient du prodige, une pétulance et une étourderie bien plus grandes. Mais il n’est question que de cultiver et corriger. Laissez-moi faire. Vous étiez très bon physionomiste il y a quinze ans, lorsque vous prédîtes qu’il serait un grand sujet en bien ou en mal ; car son cœur est aussi susceptible de l’un que de l’autre. J’espère le déterminer au premier.

 

          Il y a quelque temps qu’il alla voir madame la générale de Donop, veuve du premier ministre de Hesse, dont le château est à deux lieux de chez moi. Son esprit et sa figure lui donnèrent un accès facile auprès de cette dame, avec qui il soupe souvent. S’il n’y couche pas, c’est que cette jeune veuve a plus de soixante-dix ans, et que ses femmes de chambre en ont autant. Il y est fêté, et cette bonne dame a la complaisance de l’appeler M. le marquis, tout comme le petit Villette. Je n’ai pu, aussitôt son arrivée, le faire manger à ma table, parce que j’avais alors à la maison des personnes à qui je devais du respect ; et je vous dirai que depuis plus de quinze jours ma déplorable santé me condamne à la solitude, quand mes moines sont au réfectoire ; et je crains fort qu’après avoir mangé et soupé tête à tête avec des générales, il ne dédaigne la table d’un pauvre citadin, dont la maison n’est pas celle d’un gouverneur de province. Au reste, mon secrétaire et sa femme, avec qui Gallien mange, sont de très bonne famille. Enfin, vous ne m’aviez pas ordonné de le faire manger à la table de madame Denis. Il a bien envie de mettre en œuvre les recherches qu’il a faites sur la province de Dauphiné, et d’en donner une petite histoire dans le goût du président Hénault ; mais je ne sais rien ou pas grand’chose dans ma bibliothèque qui puisse seconder son envie, et il n’a apporté de Paris que les Amours du père La Chaise, pour commencer son ouvrage qui, étant fait sous mes yeux, et vous étant dédié par votre petit élève, pourrait l’annoncer avantageusement dans le monde. Ses parents sont auprès de Grenoble, où il peut les voir et acheter à peu de frais le peu de livres qui lui sont nécessaires. Il m’a dit qu’il vous en écrivait ; j’attends vos ordres là-dessus avant de rien faire. Cet enfant aurait besoin de quelques petits secours pour son entretien. J’ai cru voir par votre lettre que votre intention était que je les lui donnasse. Faites-moi connaître vos ordres là-dessus, je les suivrai ponctuellement. Il faut avouer que ce que vous avez fait pour lui depuis quinze ans est une des belles actions de votre vie. Vous devez le regarder comme un dépôt confié à mes soins, comme votre futur secrétaire. Il est très en état d’en devenir un du premier ordre. L’esprit est une grande ressource. Comme je vous instruirai exactement de la manière dont il tournera, vous ne lui ferez pas sentir que vous êtes instruit de rien par mon canal. Il n’aurait plus de confiance en moi, et il en a beaucoup, car il me dit tout ce qu’il pense. Mais, avant de penser à ses fautes, qui ne sont encore qu’idéales, je vais vous parler des miennes qui sont réelles, et qui seraient bien plus grandes encore, si je tenais en effet école de raison. Mais on m’impute tous les jours des livres auxquels je n’ai pas la moindre part, et que même je n’ai pas lus. L’indiscrétion de ceux qui me viennent voir relève toutes mes paroles. C’est un malheur attaché au dangereux avantage d’une célébrité que je maudis. Quand on est un homme public, il faut être un homme puissant, où l’on est écrasé de tous les côtés. J’ai des protecteurs dans toute l’Europe, à commencer par le roi de Prusse, qui est revenu à moi entièrement ; mais je me flatte que je n’aurai aucun besoin de ces appuis ; je crois avoir pris mes mesures pour mourir tranquille.

 

          Je conviens de tout ce que vous me dites sur ces plats huguenots et sur leurs impertinentes assemblées. Savez-vous bien qu’ils m’aiment à la folie, et que, si j’étais parmi eux, j’en ferais ce que je voudrais ? Cela paraît ridicule, mais je ne désespérerais pas de les empêcher d’aller au désert. A l’égard de cette pauvre famille d’Espinas, voyez ce que vous pouvez faire sans compromettre votre crédit. Il me semble que quand on délivre un homme des galères, il ne faut pas le condamner à mourir de faim. On doit faire grâce entière. Il faut lui rendre son bien. J’ose encore vous conjurer de dire un mot à M. de Saint-Florentin. Vous ne lui direz pas sans doute que c’est moi qui vous en ai supplié.

 

          Me permettez-vous de mettre dans votre paquet, qui est déjà bien long, un petit mot pour madame de Saint-Julien ?

 

          Agréez mon profond respect et mon attachement inviolable.

 

 

1 – Galien. (G.A.)

 

 

 

 

 

à Madame de Saint-Julien.

 

A Ferney, 28 Octobre (1).

 

 

          Je ne sais, madame, si vous avez reçu une lettre que j’eus l’honneur de vous adresser à la Grange-Batelière, il y a environ un mois. Il me souvient que dans le temps où vous honorâtes mon couvent de votre apparition, vous me dîtes que les lettres qu’on vous écrivait étaient quelquefois reçues par votre ex-mari ; il aura vu que je suis un galant presque aussi dangereux que Moncrif, quoique je ne sois pas si bien coiffé que lui, et voilà à peu près tout ce qu’il aura vu. Je crois que je vous parlais encore d’un galérien. Enfin, je suis curieux de savoir si ma lettre vous est parvenue : je serais encore plus curieux, madame, d’apprendre si vous êtes heureuse, si votre brillante imagination vous fait goûter les plaisirs des illusions ou si vous en avez de réels ; si vous tuez des perdrix ou si vous vous contentez de tuer le temps ; si vous avez vu mademoiselle Durancy (2) et si vous en avez été contente ; si vous avez lu le procès de Hume et de Jean-Jacques, et s’il vous a fait bâiller.

 

          N’allez-vous pas mettre M. Thomas de l’Académie ? L’abbé de Voisenon ne lui refusera pas sa voix ; le public lui donne la sienne. Pour moi, madame, je vous donne la mienne ; car vous avez plus de goût et d’esprit que toute notre Académie ensemble.

 

          Je suis bien content de M. le duc de Choiseul ; c’est une belle âme. Je me mets à vos pieds, madame.

 

 

1 – Editeurs, de Cayrol et A. François. (G.A.)

2 – A la Comédie-Française, où elle venait de rentrer. (G.A.)

 

 

 

 

 

à M. Damilaville.

 

28 Octobre 1766.

 

 

          On aurait bien dû m’avertir, mon cher ami, que j’étais fourré dans la querelle du philosophe bienfaisant et du petit singe ingrat (1) Vous savez que je vous ai toujours dit que je ne connaissais pas cette lettre (2) qu’on prétend que j’avais écrite à Jean-Jacques. Si vous la retrouvez, faites-moi le plaisir de me l’envoyer ; je veux voir si cette lettre est aussi plaisante que je le souhaite. Renvoyez-moi donc les trois lettres de ce Huron écrites à M. du Theil.

 

          Le projet de ce pauvre Boursier ne reste sans exécution que parce que vous ne lui fournissez pas les secours nécessaires. S’il avait seulement deux personnes de votre caractère, il se flatterait bien de réussir. Ces deux personnes ne risqueraient rien de faire le voyage. Est-il possible que personne ne veuille entreprendre une chose si importante et si aisée, lorsqu’on est sûr de la plus grande protection !

 

          Point de nouvelles de Meyrin. Etes-vous bien sûr que le paquet a été mis à la diligence ? Mes maladies augmentent tous les jours. Je m’imagine que l’élixir de Boursier pourrait seul me faire du bien ; mais il faudrait que ce fût vous qui le préparassiez.

 

          Je vous prie, mon cher ami, de faire mettre une enveloppe à la lettre de M. d’Alembert et d’envoyer l’autre (3) à son adresse.

 

          Comme je vous embrasse !

 

 

1 – De Hume et de Rousseau. (G.A.)

2 – La Lettre au docteur Pansophe. (G.A.)

3 – Celle à Richelieu. (G.A.)

 

 

 

 

 

à M. le comte de Rochefort.

 

A Ferney, 29 Octobre 1766.

 

 

          Puissiez-vous, mon chevalier, passer par chez nous en allant en Italie avec M. Duclos ; et quand vous serez à Ferney, puissent les neiges et les glaces vous boucher tous les chemins !

 

          J’ai lu le procès de l’ingratitude contre la générosité. Ce Jean-Jacques me paraît un charlatan fort au-dessus de ceux qui jouent sur les boulevards. C’est une âme pétrie de boue et de fiel. Il mériterait la haine, s’il n’était accablé du plus profond mépris.

 

          On m’a mandé beaucoup de bien de mademoiselle Durancy. Le public, qui d’abord l’avait mal reçue, a changé d’avis. Cela lui arrive souvent à ce bon public ; c’est une assemblée de fous qui devient sage à la longue.

 

          Recevez, mon chevalier, mes tendres remerciements de votre souvenir et les sincères compliments de madame Denis, et de tout notre petit ermitage.

 

 

 

 

 

à M. Damilaville.

 

29 Octobre 1766.

 

 

          Point de nouvelles de Meyrin, mon cher ami ; mais j’en ai du moins reçu du prophète Elie. Il dit qu’il a fini à la fin son factum pour les Sirven, qu’à son retour à Paris, il va le faire signer par des avocats et le faire imprimer. Dieu le veuille ! Je vois qu’il est occupé d’affaires intéressantes et épineuses. Son procès devenu personnel contre madame de Roncherolles, son autre procès pour les biens que réclame madame sa femme, me font une extrême peine. Mais enfin nous avons entrepris l’affaire des Sirven, il faut en venir à bout. Nous aurons gagné notre procès, si cette aventure sert à inspirer la tolérance et l’humanité à des cœurs barbares qui ne les ont point connues.

 

          Mandez-moi ce qu’on pense du procès de l’ingratitude contre la bienfaisance. Ce charlatan de Jean-Jacques n’est-il pas le mépris de tous ceux qui ont le sens commun et l’exécration de ceux qui ont un cœur ? Mes deux conseillers (1) sont partis, mais l’un s’en va à sa terre d’Hornoy, l’autre à son abbaye. J’espère que vous les verrez cet hiver. Puisque je ne jouis pas de la consolation de votre société il faut au moins que ma famille en jouisse.

 

          Informez-vous, je vous prie, de ce qu’est devenu le paquet de Meyrin. Ne l’aurait-on pas fait partir par les rouliers, au lieu de le mettre à la diligence ? Délivrez-moi de cette inquiétude.

 

          On annonce un livre qui me tente ; il est intitulé : Recherches des découvertes attribuées aux modernes (2). Envoyez-le-moi, je vous prie, s’il en vaut la peine.

 

          Voulez-vous bien faire dire à Merlin qu’il se prépare à payer, au commencement de l’année prochaine, les mille livres qu’il doit à son correspondant de Genève ? Ces mille livres appartiennent au sieur Wagnière. Merlin en devait payer cinq cents au mois de juin passé. J’en ai le billet ; je le chercherai quand je me porterai mieux, et je vous l’enverrai.

 

          Bonsoir, mon cher ami. Voici une lettre que je vous prie de faire remettre chez M. Elie de Beaumont. Renvoyez-moi donc les lettres de Jean-Jacques.

 

 

1 – D’Hornoy et Mignot. (G.A.)

2 – Recherches sur l’origine des découvertes attribuées aux modernes, par Dutens. (G.A.)

 

 

 

 

 

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