CORRESPONDANCE - Année 1766 - Partie 42

Publié le par loveVoltaire

CORRESPONDANCE - Année 1766 - Partie 42

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à M. Hume.

 

Ferney, 24 Octobre 1766 (1).

 

 

          J’ai lu, monsieur, les pièces (2) du procès que vous avez eu à soutenir par devant le public contre votre ancien protégé. J’avoue que la grande âme de Jean-Jacques a mis au jour la noirceur avec laquelle vous l’avez comblé de bienfaits ; et c’est en vain qu’on a dit que c’est le procès de l’ingratitude contre la bienfaisance.

 

          Je me trouve impliqué dans cette affaire. Le sieur Rousseau m’accuse de lui avoir écrit en Angleterre une lettre (3) dans laquelle je me moque de lui. Il a accusé M. d’Alembert du même crime.

 

          Quand nous serions coupables au fond de notre cœur, M. d’Alembert et moi, de cette énormité, je vous jure que je ne le suis point de lui avoir écrit. Il y a sept ans que je n’ai eu cet honneur. Je ne connais point la lettre dont il parle ; et je vous jure que si j’avais fait quelque mauvaise plaisanterie sur M. Jean-Jacques Rousseau, je ne la désavouerais pas.

 

          Il m’a fait l’honneur de me mettre au nombre de ses ennemis et de ses persécuteurs (4). Intimement persuadé qu’on doit lui élever une statue, comme il le dit dans la lettre polie et décente de Jean-Jacques Rousseau, citoyen de Genève, à Christophe de Beaumont, archevêque de Paris, il pense que la moitié de l’univers est occupée à dresser cette statue sur son piédestal, et l’autre moitié à la renverser.

 

          Non seulement il m’a cru iconoclaste, mais il s’est imaginé que j’avais conspiré contre lui avec le conseil de Genève, pour faire décréter sa propre personne de prise de corps, et ensuite avec le conseil de Berne pour le faire chasser de la Suisse.

 

          Il a persuadé ces belles choses aux protecteurs qu’il avait alors à Paris, et il m’a fait passer dans leur esprit pour un homme qui persécutait en lui la sagesse et la modestie. Voici, monsieur, comment je l’ai persécuté.

 

          Quand je sus qu’il avait beaucoup d’ennemis à Paris, qu’il aimait comme moi la retraite, et que je présumai qu’il pouvait rendre quelques services à la philosophie, je lui fis proposer, par M. Marc Chapuis, citoyen de Genève, dès l’an 1759, une maison de campagne appelée l’Ermitage, que je venais d’acheter.

 

          Il fut si touché de mes offres, qu’il m’écrivit ces propres mots :

 

« Monsieur, je ne vous aime point ; vous corrompez ma république en donnant des spectacles dans votre château de Tournay, etc. »

 

          Cette lettre, de la part d’un homme qui venait de donner à Paris un grave opéra (5) et une comédie (6), n’était cependant pas datée des Petites-Maisons. Je n’y fis point de réponse, comme vous le croyez bien, et je priai M. Tronchin, le médecin, de vouloir bien lui envoyer une ordonnance pour cette maladie. M. Tronchin me répondit que, puisqu’il ne pouvait pas me guérir de la manie de faire encore des pièces de théâtre à mon âge, il désespérait de guérir Jean-Jacques. Nous restâmes l’un et l’autre fort malades, chacun de notre côté.

 

          En 1762, le conseil de Genève entreprit sa cure, et donna une espèce d’ordre de s’assurer de lui pour le mettre dans les remèdes. Jean-Jacques, décrété à Paris et à Genève, convaincu qu’un corps ne peut être en deux lieux à la fois, s’enfuit dans un troisième. Il conclut, avec sa prudence ordinaire, que j’étais son ennemi mortel, puisque je n’avais pas répondu à sa lettre obligeante. Il supposa qu’une partie du conseil génevois était venue dîner chez moi pour conjurer sa perte, et que la minute de son arrêt avait été écrite sur ma table, à la fin du repas. Il persuada une chose si vraisemblable à quelques-uns de ses concitoyens. Cette accusation devint si sérieuse, que je fus obligé enfin d’écrire au conseil de Genève une lettre très forte (7), dans laquelle je lui dis que, s’il y avait un seul homme dans ce corps qui m’eût jamais parlé du moindre dessein contre le sieur Rousseau, je consentais qu’on le regardât comme un scélérat, et moi aussi, et que je détestais trop les persécuteurs pour l’être.

 

          Le conseil me répondit, par un secrétaire d’Etat, que je n’avais jamais eu, ni dû avoir, ni pu avoir la moindre part, ni directement ni indirectement, à la condamnation du sieur Jean-Jacques.

 

          Cependant M Rousseau, retiré dans les délicieuses vallées de Moutiers-Travers, ou Motiers-Travers, au comté de Neuchâtel, n’ayant pas eu, depuis un grand nombre d’années, le plaisir de communier sous les deux espèces, demanda instamment au prédicant de Motiers-Travers, homme d’un esprit fin et délicat, la consolation d’être admis à la sainte table ; il lui dit (8) que son intention était, 1° de combattre l’Eglise romaine ; de s’élever contre l’ouvrage infernal de l’Esprit, qui établit évidemment le matérialisme ; de foudroyer les nouveaux philosophes vains et présomptueux. Il écrivit et signa cette déclaration, et elle est encore entre les mains de M. de Montmolin prédicant de Motiers-Travers et de Boveresse.

 

          Dès qu’il eut communié, il se sentit le cœur dilaté, il s’attendrit jusqu’aux larmes. Il le dit au moins dans sa lettre (9) du 8 d’auguste 1765.

 

          Il se brouilla bientôt avec le prédicant et les prêchés de Motiers-Travers et de Boveresse. Les petits garçons et les petites filles lui jetèrent des pierres ; il s’enfuit sur les terres de Berne ; et, ne voulant plus être lapidé, il supplia Messieurs de Berne de vouloir bien avoir la bonté de le faire enfermer le reste de ses jours dans quelqu’un de leurs châteaux, ou tel autre lieu de leur Etat qu’il leur semblerait bon de choisir. Sa lettre (10) est du 20 octobre 1765.

 

          Depuis madame la comtesse de Pimbesche, à qui l’on conseillait de se faire lier, je ne crois pas qu’il soit venu dans l’esprit de personne de faire une pareille requête. Messieurs de Berne aimèrent mieux le chasser que de se charger de son logement.

 

          Le judicieux Jean-Jacques ne manqua pas de conclure que c’était moi qui le privais de la douce consolation d’être dans une prison perpétuelle, et que même j’avais tant de crédit chez les prêtres, que je le faisais excommunier par les chrétiens de Motiers-Travers et de Boveresse.

 

          Ne pensez pas que je plaisante, monsieur. Il écrit, dans une lettre du 24 de juin 1765 (11) : Etre excommunié de la façon de M. de V. m’amusera fort aussi. Et, dans sa lettre du 23 de mars, il dit : M. de V. doit avoir écrit à Paris qu’il se fait fort de faire chasser Rousseau de sa nouvelle patrie (12).

 

          Le bon de l’affaire est qu’il a réussi à faire croire, pendant quelque temps, cette folie à quelques personnes ; et la vérité est que, si, au lieu de la prison qu’il demandait à Messieurs de Berne, il avait voulu se réfugier dans la maison de campagne que je lui avais offerte, je lui aurais donné cet asile, où j’aurais eu soin qu’il eût de bons bouillons avec des potions rafraîchissantes, bien persuadé qu’un homme dans son état mérite beaucoup plus de compassion que de colère.

 

          Il est vrai qu’à la sagesse toujours conséquente de sa conduite et de ses écrits il a joint des traits qui ne sont pas d’une bonne âme. J’ignore si vous savez qu’il a écrit des Lettres de la Montagne. Il se rend, dans la cinquième lettre, formellement délateur contre moi : cela n’est pas bien. Un homme qui a communié sous les deux espèces, un sage à qui l’on doit élever des statues, semble dégrader un peu son caractère par une telle manœuvre ; il hasarde son salut et sa réputation.

 

          Aussi la première chose qu’on faite MM. les médiateurs de France, de Zurich, et de Berne, a été de déclarer solennellement les Lettres de la Montagne un libelle calomnieux. Il n’y a plus moyen que j’offre une maison à Jean-Jacques, depuis qu’il a été affiché calomniateur au coin des rues.

 

          Mais, en faisant le métier de délateur et d’homme un peu brouillé avec la vérité, il faut avouer qu’il a toujours conservé son caractère de modestie.

 

          Il me fit l’honneur de m’écrire (13), avant que la médiation arrivât à Genève, ces propres mots :

 

« Monsieur, si vous avez dit que je n’ai pas été secrétaire d’ambassade à Venise, vous avez menti ; et si je n’ai pas été secrétaire d’ambassade, et si je n’en ai pas eu les honneurs, c’est moi qui ai menti. »

 

          J’ignorais que M. Jean-Jacques eût été secrétaire d’ambassade ; je n’en avais jamais dit un seul mot parce que je n’en avais jamais entendu parler.

 

          Je montrais cette agréable lettre à un homme véridique, fort au fait des affaires étrangères, curieux et exact ; ces gens-là sont dangereux pour ceux qui citent au hasard Il déterra les lettres originales, écrites de la main de Jean-Jacques, du 9 et du 13 d’auguste 1743, à M. du Theil, premier commis des affaires étrangères, alors son protecteur. On y voit ces propres paroles :

 

« J’ai été deux ans le domestique de M. le comte de Montaigu (ambassadeur à Venise)… J’ai mangé son pain … : il m’a chassé honteusement de sa maison… ; il m’a menacé de me faire jeter par la fenêtre… ; et, de pis, si je restais plus longtemps dans Venise…, etc. »

 

          Voilà un secrétaire d’ambassade assez peu respecté, et la fierté d’une grande âme peu ménagée. Je lui conseille de faire graver au bas de sa statue les paroles de l’ambassadeur au secrétaire d’ambassade.

 

          Vous voyez, monsieur, que ce pauvre homme n’a jamais pu se maintenir sous aucun maître, ni se conserver aucun ami, attendu qu’il est contre la dignité de son être d’avoir un maître, et que l’amitié est une faiblesse dont un sage doit repousser les atteintes.

 

          Vous dites qu’il fait l’histoire de sa vie ; elle a été trop utile au monde, et remplie de trop grands événements, pour qu’il ne rende pas à la postérité le service de la publier. Son goût pour la vérité ne lui permettra pas de déguiser la moindre de ces anecdotes, pour servir à l’éducation des princes qui voudront être menuisiers comme Emile.

 

          A dire vrai, monsieur, toutes ces petites misères ne méritent pas qu’on s’en occupe deux minutes ; tout cela tombe bientôt dans un éternel oubli. On ne s’en soucie pas plus que des baisers âcres de la Nouvelle Héloïse (14), et de son faux germe, et de son doux ami, et des lettres de Vernet (15) à un lord qu’il n’a jamais vu. Les folies de Jean-Jacques et son ridicule orgueil, ne feront nul tort à la véritable philosophie, et les hommes respectables qui la cultivent en France, en Angleterre, et en Allemagne, n’en seront pas moins estimés.

 

          Il y a des sottises et des querelles dans toutes les conditions de la vie. Quelques ex-jésuites (16) ont fourni à des évêques des libelles diffamatoires sous le nom de Mandements ; les parlements les ont fait brûler ; cela s’est oublié au bout de quinze jours. Tout passe rapidement, comme les figures grotesques de la lanterne magique.

 

          L’archevêque de Novogorod, à la tête d’un synode, a condamné l’évêque de Rostou à être dégradé et enfermé le reste de sa vie dans un couvent, pour avoir soutenu qu’il y a deux puissances, la sacerdotale et la royale. L’impératrice a fait grâce du couvent à l’évêque de Rostou. A peine cet événement a-t-il été connu en Allemagne et dans le reste de l’Europe.

 

          Les détails des guerres les plus sanglantes périssent avec les soldats qui en ont été les victimes. Les critiques mêmes des pièces de théâtre nouvelles, et surtout leurs éloges, sont ensevelis le lendemain dans le néant avec elles, et avec les feuilles périodiques qui en parlent. Il n’y a que les dragées du sieur Kayser (17) qui se soient un peu soutenues.

 

          Dans ce torrent immense qui nous emporte et qui nous engloutit tous, qu’y a-t-il à faire ? Tenons-nous en au conseil que M Horace Walpole donne à Jean-Jacques, d’être sage et heureux. Vous êtes l’un, monsieur, et vous méritez d’être l’autre, etc., etc.

 

 

 

1 – D’abord imprimée séparément, cette lettre fut réunie à la Lettre au docteur Pansophe de Bordes, et la brochure eut pour titre : le Docteur Pansophe. (G.A.)

2 – L’Exposé succinct de Hume. (G.A.)

3 – La lettre de Bordes. (G.A.)

4 – Dans la lettre du 28 mai 1764. (G.A.)

5 – Le Devin de village. (G.A.)

6 – Narcisse, ou l’Amant de lui-même. (G.A.)

7 – Voyez la lettre à Lullin du 5 Juillet 1766. (G.A.)

8 – Voyez la lettre à Thieriot du 30 auguste 1765. (G.A.)

9 – A. du Peyrou. (G.A.)

10 – A M. de G… (G.A.)

11 – C’est dans la lettre du 23 mars. (G.A.)

12 – C’est du Peyrou qui dit cela, en citant la lettre du 23 mars. (G.A.)

13 – Le 31 mai 1765. (G.A.)

14 – Voyez les Lettres sur la Nouvelle Héloïse. (G.A.)

15 – Lettres critiques d’un voyageur anglais. (G.A.)

16 – Tels que Patouillet rédigeant pour l’archevêque d’Auch. (G.A.)

17 – Remède antisyphilitique. (G.A.)

 

 

 

 

 

 

à M. Helvétius.

 

Le 27 Octobre 1766.

 

 

          Vous me donnez, mon illustre philosophe, l’espérance la plus consolante et la plus chère. Quoi ! vous seriez assez bon pour venir dans mes déserts ? Ma fin approche, je m’affaiblis tous les jours : ma mort sera douce, si je ne meurs point sans vous avoir vu.

 

          Oui, sans doute, j’ai reçu votre réponse à la lettre que je vous avais écrite par l’abbé Morellet. Je n’ai pas actuellement un seul Philosophe ignorant. Toute l’édition que les Cramer avaient faite, et qu’ils avaient envoyée en France, leur a été renvoyée bien proprement par la chambre syndicale ; elle est en chemin, et je n’en aurai que dans trois semaines. Ce petit livre est, comme vous savez, de l’abbé Tilladet ; mais on m’impute tout ce que les Cramer impriment, et tout ce qui paraît à Genève, en Suisse, et en Hollande. C’est un malheur attaché à cette célébrité fatale dont vous avez eu à vous plaindre aussi bien que moi. Il vaut mieux, sans doute, être ignoré et tranquille que d’être connu et persécuté. Ce que vous avez essuyé pour un livre qui aurait été chéri des La Rochefoucauld doit faire frémir longtemps tous les gens de lettres. Cette barbarie m’est toujours présente à l’esprit, et je vous en aime toujours davantage.

 

          Je vous envoie une petite brochure d’un avocat de Besançon (1), dans laquelle vous verrez des choses relatives à une barbarie bien plus horrible. Je crains encore qu’on ne m’impute cette petite brochure. Les gens de lettres, et même nos meilleurs amis, se rendent les uns aux autres de bien mauvais services, par la fureur qu’ils ont de vouloir toujours deviner les auteurs de certains livres. De qui est cet ouvrage attribué à Bolingbroke, à Boulanger, à Fréret ? Eh ! mes amis, qu’importe l’auteur de l’ouvrage ? ne voyez vous pas que le vain plaisir de deviner devient une accusation formelle dont les scélérats abusent ? Vous exposez l’auteur que vous soupçonnez ; vous le livrez à toute la rage des fanatiques ; vous perdez celui que vous voudriez sauver. Loin de vous piquer de deviner si cruellement, faites au contraire tous les efforts possibles pour détourner les soupçons. Aidons-nous les uns les autres dans la cruelle persécution élevée contre la philosophie. Est-il possible que cette philosophie ne nous réunisse pas ? Quoi ? de misérables moines n’auront qu’un même esprit, un même cœur ; ils défendront les intérêts du couvent jusqu’à la mort ; et ceux qui éclairent les hommes ne seront qu’un troupeau dispersé, tantôt dévorés par les loups, et tantôt se donnant les uns aux autres des coups de dents ! L’abominable conduite de Jean-Jacques fait plus de tort à la philosophique que des mandements d’évêque ; mais ce Judas de la troupe ne doit pas décourager les autres apôtres.

 

          Qui peut rendre plus de services que vous à la raison et à la vertu ? Qui peut être plus utile au monde, sans se compromettre avec les pervers ? Que de choses j’aurais à vous dire, et que j’aurai de plaisir à vous ouvrir mon cœur et à lire dans le vôtre, si je ne meurs pas sans vous avoir embrassé ! Du moins je vous embrasse de loin, et c’est avec une amitié égale à mon estime.

 

 

1 – Commentaire sur le livre des Délits et des peines. (G.A.)

 

 

 

 

 

 

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