CORRESPONDANCE - Année 1766 - Partie 41

Publié le par loveVoltaire

CORRESPONDANCE - Année 1766 - Partie 41

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à M. Damilaville.

 

15 Octobre 1766.

 

 

          Mon cher ami, j’ai lu le factum de M. Hume (1) : cela n’est écrit ni du style de Cicéron, ni de celui d’Addison. Il prouve que Jean-Jacques est un maître fou, et un ingrat pétri d’un sot orgueil ; mais je ne crois pas que ces vérités méritent d’être publiées : il faut que les choses soient, ou bien plaisantes, ou bien intéressantes, pour que la presse s’en mêle. Je vous répéterai toujours qu’il est bien triste pour la raison que Rousseau soit fou : mais enfin Abbadie l’a été aussi. Il faut que chaque parti ait son fou, comme autrefois chaque parti avait son chansonnier.

 

          Je pense que la publicité de cette querelle ne servirait qu’à faire tort à la philosophie. J’aurais donné une partie de mon bien pour que Rousseau eût été un homme sage ; mais cela n’est pas dans sa nature ; il n’y a pas moyen de faire un aigle d’un papillon : c’est assez, ce me semble, que tous les gens de lettres lui rendent justice ; et d’ailleurs sa plus grande punition est d’être oublié.

 

          Ne pourriez-vous pas, mon cher frère, écrire un petit mot à M. de Beaumont, à Launay, chez M. de Cideville, où je le crois encore, et réchauffer son zèle pour les Sirven ? S’il n’avait entrepris que cette affaire, il serait comblé de gloire, et toute l’Europe le bénirait. J’ai annoncé son factum à tous les princes d’Allemagne comme un chef-d’œuvre, il y a près d’un an ; le factum n’a point paru ; on commence à croire que je me suis avancé mal à propos, et l’on doute de la réalité des faits que j’ai allégué. Est-il possible qu’il soit si difficile de faire du bien ? Aidez-moi, mon cher ami, et cela deviendra facile.

 

          M. Boursier attend le mémoire de M. Tonpla (2), qui probablement arrivera par le coche. Le protecteur (3) est toujours bien disposé ; il m’écrit souvent pour l’établissement projeté ; mais je vois bien que M. Boursier manquera d’ouvriers. Il est vieux et infirme, comme moi ; il aurait besoin de quelqu’un qui se mît à la tête de cette affaire.

 

          Il y a un château tout près (4), avec liberté et protection ; est-il possible qu’on ne trouve personne pour jouir d’une pareille offre ? je vois que la plupart des affaires de ce monde ressemblent au conseil des rats.

 

          J’ai deux personnes à encourager, Boursier (5) et Sirven : l’un et l’autre se désespèrent.

 

          J’ai beaucoup d’obligation à M. Marin, pour une affaire moins considérable. On a imprimé un recueil de mes lettres à Avignon, sous le nom de Lausanne (6) ; on dit que ces lettres sont aussi altérées et aussi indignement falsifiées que celles qui ont été imprimées à Amsterdam. M. Marin a donné ses soins pour que cette rapsodie n’entrât point dans Paris ; il en échappera pourtant toujours quelques exemplaires. Que voulez-vous ? c’est un tribut qu’il faut que je paie à une malheureuse célébrité qu’il serait bien doux de changer contre une obscurité tranquille. Si je pouvais me faire un sort selon mon désir, je voudrais me cacher avec vous et quelques-uns de vos amis, dans un coin de ce monde ; c’est là mon roman, et mon malheur est que ce roman ne soit pas une histoire. Il y a une vérité qui me console, c’est que je vous aime tendrement, et que vous m’aimez ; avec cela on n’est pas si à plaindre.

 

          Voici un billet pour frère Protagoras ; je le recommande à vos bontés.

 

 

1 – Exposé succinct de la contestation qui s’est élevée entre M. Hume et M. Rousseau, avec les pièces justificatives, traduit par Suard, avec des additions. (G.A.)

2 – Diderot. (G.A.)

3 – Frédéric II, roi de Prusse. (G.A.)

4 – A Clèves. (G.A.)

5 – Voltaire lui-même. (G.A.)

6 – M. de Voltaire peint par lui-même, ou Lettres de cet écrivain, avec une préface et des notes qu’on croit être de La Beaumelle. (G.A.)

 

 

 

 

 

 

 

à M. Hennin.

 

 

 

          Notre hôpital, monsieur, est très sensible à votre charité. Maman (1) est affligée d’un rhumatisse, et ne peut faire aucun exercisme. Pâté (2) est accouché d’un faux germe, comme certaine Julie du sieur Jean-Jacques, mais elle n’en est que plus belle. Cornélie-Chiffon est garde-malade. Je suis en bonnet de nuit. Père Adam, trotte. Nous sommes tous également pénétrés de vos bontés. Mettez mon cadavre et ce qui me reste d’âme aux pieds de M. l’ambassadeur. Mille tendres et respectueux remerciements.

 

 

1 – Madame Denis. (G.A.)

2 – Surnom de la cuisinière de Voltaire, laquelle s’appelait Perrachon. (G.A.)

 

 

 

 

à M. le comte d’Argental.

 

22 Octobre 1766.

 

 

          Mes divins anges, si mon état continue, adieu les tragédies. J’ai été vivement secoué, et j’ai la mine d’aller trouver Sophocle avant de faire, comme lui, des tragédies à quatre-vingts ans. Cependant je me sens un peu mieux, quand je songe que ma petite Durancy est devenue une Clairon. J’eus très grande opinion d’elle, lorsque je la vis débuter sur des tréteaux en Savoie, aux portes de Genève, et je vous prie, quand vous la verrez, de la faire souvenir de mes prophéties ; mais je vous avoue que je suis étonné qu’elle ait pris Pulchérie pour se faire valoir ; c’est ressusciter un mort après quatre-vingt-dix ans : Pulchérie est, à mon gré, un des plus mauvais ouvrages de Corneille. Je sens bien qu’elle a voulu prendre un rôle tout neuf ; mais quand on prend un habit neuf, il ne faut pas le prendre de bure.

 

          Nous venons de perdre un homme bien médiocre à l’Académie française (1). On dit qu’il sera remplacé par Thomas ; il aura besoin de toute son éloquence pour faire l’éloge d’un homme si mince.

 

          Ne pourrais-je pas vous envoyer le Commentaire sur les Délits et les peines par la voie de M. Marin ? l’enveloppe de M. de Sartine n’est-elle pas, dans ces cas-là, une sauvegarde assurée ? On suppose alors, avec raison, que ces livres envoyés au secrétaire de la librairie, lui sont adressés pour savoir si on en permettra l’introduction en France. Je ferai ce que vous me prescrirez. Je pourrais me servir de la voie de M. le chevalier de Beauteville, mais je ne l’emploierai qu’en cas que vous trouviez qu’il n’y a point d’inconvénient.

 

          Le livre de Fréret fait beaucoup de bruit. Il en paraît tous les mois quelqu’un de cette espèce. Il y a des gens acharnés contre les préjugés : on ne leur fera pas lâcher prise : chaque secte a ses fanatiques. Je n’ai pas, Dieu merci, ce zèle emporté : j’attends paisiblement la mort entre mes montagnes, et je n’ai nulle envie de mourir martyr. Je ne veux pas non plus finir comme un citoyen de Genève, extrêmement riche, qui vient de se jeter dans le Rhône, parce qu’avec son argent il n’avait pu acheter la santé ; je sais souffrir, et je n’irai dans le Rhône qu’à la dernière extrémité. Je suis assez de l’avis de Mécène, qui disait qu’un malade devait se trouver heureux d’être en vie.

 

          Portez-vous bien, mes adorables anges ; il n’y a que cela de bon, parce que cela fait trouver tout bon.

 

          Je voudrais bien savoir ce qu’on dit dans le public de la charlatanerie de Jean-Jacques ; j’ai vu un Thomas (2) sur le pont Neuf qui valait beaucoup mieux que lui, et dont on parlait moins. Ne m’oubliez pas, je vous en prie, auprès de M. de Chauvelin, quand vous le verrez.

 

          Recevez mon tendre respect.

 

 

 

1 – Jacques Hardion. (G.A.)

2 – Arracheur de dents.

 

 

 

 

 

à M. Colini.

 

A Ferney, 22 octobre 1766.

 

 

          Mon cher ami, vous savez que la renommée a cent bouches, et que, pour une qui dit vrai, il y en a quatre-vingt-dix-neuf qui mentent. Il y a plus de deux ans que je ne suis sorti de la maison ; à peine ai-je pu aller dans le jardin cinq ou six fois. Vous voyez que je n’étais pas trop en état de voyager. Si j’avais pu me traîner quelque part, c’aurait été assurément aux pieds de votre adorable maître ; et je vous jure encore que si j’ai jamais un mois de santé, vous me verrez à Schwetzingen (1) ; mes soixante et treize ans ne m’en empêcheront pas ; les passions donnent des forces.

 

          Voici ce qui a donné lieu au bruit ridicule qui a couru. Le roi de Prusse m’avait envoyé cent écus pour ces malheureux Sirven, condamnés comme les Calas, et qui vont enfin être justifiés comme eux. Le roi de Prusse me manda même qu’il leur offrait un asile dans ses Etats. Je lui écrivis que je voudrais pouvoir aller les lui présenter moi-même ; il montra ma lettre. Ceux à qui il la montra (2) mandèrent à Paris que j’allais bientôt en Prusse ; on broda sur ce canevas plus d’une histoire. Dieu merci, il n’y a point de mois où l’on ne fasse quelque conte de cette espèce. Un polisson vient d’imprimer quelques-unes de mes lettres en Hollande. Je suis accoutumé depuis longtemps à ces petits agréments attachés à une malheureuse célébrité. Ces lettres ont été falsifiées d’une manière indigne ; il faut souffrir tout cela, et j’en rirais de bon cœur si je me portais bien.

 

          Mettez-moi aux pieds de LL. AA. EE., mon cher ami ; présentez-leur mon profond respect et mon attachement inviolable.

 

 

1 – Maison de plaisance de l’électeur. (G.A.)

2 – Tels que Tronchin fils. (G.A.)

 

 

 

 

 

à M. Thieriot.

 

23 Octobre 1766 (1).

 

 

          Je paie souvent, mon ancien ami, les tributs que la vieillesse doit à la nature. J’ai de la patience ; mais je n’ai pas de négligence. Si je ne vous ai pas écrit plus tôt, c’est que j’ai souffert beaucoup. La fièvre m’a tellement abattu que j’ai cru que je n’écrirais jamais à personne. Un M. Boissier, père de famille, âgé de cinquante ans, possesseur de deux millions, aimé et estimé dans les deux partis, vient de se jeter dans le Rhône, parce que sa santé commençait à se déranger : cet homme n’était pas si patient que moi.

 

          Je me doutais bien que vous renoueriez avec le philosophe Damilaville ; vous devez tous deux vous aimer. J’ai reçu des lettres charmantes, des lettres vraiment philosophiques de votre correspondant d’Allemagne (2). Je lui pardonne tout.

 

          Surtout, portez-vous bien ; c’est un triste état que celui d’un vieux malade. Adieu ; je vous aime, comme on aime dans la jeunesse.

 

 

1 – Editeurs, de Cayrol et A. François. (G.A.)

2 – Frédéric II. (G.A.)

 

 

 

 

 

à M. Damilaville.

 

24 Octobre 1766.

 

 

          Je reçois un petit billet de vous, mon cher ami, avec une lettre de M. le chevalier de Rochefort. Les choses que vous me demandez me rappellent que j’avais donné un petit paquet pour vous à M. de La Borde. Vous me mandâtes, il y a quelque temps, que vous n’aviez rien reçu de lui, et alors je crus que je ne lui avais rien donné. Mais, en y songeant bien, je suis sûr que je mis un petit paquet entre ses mains pour vous, ou du moins je crois en être sûr ; et je suis plus sûr encore que j’en ai donné un au jeune Calas, qui doit vous l’avoir rendu.

 

          Je n’ai point encore entendu parler de celui qui doit arriver à Meyrin. Je fais de tristes réflexions sur l’absence. Je n’en fais pas de gaies sur l’absence éternelle qu’il faudra bientôt essuyer. Vous savez, mon cher ami, comme il faut travailler à ma consolation.

 

          Comptez-vous faire usage des trois lettres (1) de Venise, de 1743 ? Si vous ne voulez pas vous en servir, renvoyez-les-moi, je vous prie.

 

 

1 – De Rousseau. (G.A.)

 

 

 

 

 

 

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