CORRESPONDANCE avec d'ALEMBERT - Partie 43

Publié le par loveVoltaire

CORRESPONDANCE avec d'ALEMBERT - Partie 43

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DE VOLTAIRE.

 

16 de Septembre 1765.

 

 

          Mon cher et grand philosophe, vous saurez que j’ai chez moi un jeune conseiller au parlement, mon neveu, qui s’appelle d’Ornoi. La terre d’Ornoi est à cinq lieues d’Abbeville. C’est par le moyen d’un de ses plus proches parents, qu’on est venu à bout de honnir ce maraud de Broutel. Il broutera désormais ses chardons ; et voilà du moins cet âne rouge incapable de posséder jamais aucune charge ; c’est, comme vous dites, une bien faible consolation. Je voudrais que vous fussiez à Berlin ou à Pétersbourg ; mais vous êtes nécessaire à Paris : que ne pouvez-vous être partout !

 

          Quand vous écrirez à celui qui a rendu le jugement de Salomon ou de Sancho-Pança, certifiez-lui, je vous prie, que je lui suis toujours attaché comme autrefois, et que je suis fâché d’être si vieux.

 

          Le procureur-général de Besançon (1), dont la tête ressemble, comme deux gouttes d’eau, à celle dont la langue est si bonne à cuire (2), fit mettre en prison ces jours passés un pauvre libraire (3) qui avait vendu des livres très suspects. Il n’y allait pas moins que de la corde par les dernières ordonnances. Le parlement a absous le libraire tout d’une voix, et le procureur-général a dit à ce pauvre diable : « Mon ami, ce sont les livres que vous vendez qui ont corrompu vos juges. »

 

          La discorde règne toujours dans Genève, mais la moitié de la ville ne va plus au sermon. Je demande grâce à l’abbé de Laporte ; je ne sais plus ni ce que je suis, ni ce que j’ai fait ; il faudra que je me recueille.

 

          Il pleut des Fréret, des Dumarsais, de Bolingbroke (4). Vous savez que, Dieu merci, je ne me mêle jamais d’aucune de ces productions ; je ne les garde pas même chez moi ; je les rends quand je les ai parcourues. C’est une chose abominable qu’on aille quelquefois fourrer mon nom dans tous ces caquets-là ; mais il y aura toujours de méchantes langues. Prenez toujours le parti de l’innocence : je vous embrasse très tendrement. Les philosophes ne sont guère tendres, mais je le suis.

 

 

1 – Nommé Doroz. (G.A.)

2 – Toujours la tête de Pasquier. (G.A.)

3 – Fantet. (G.A.)

4 – C’est-à-dire, l’Examen critique, l’Analyse raisonnée, et l’Examen important. (G.A.)

 

 

 

 

 

DE VOLTAIRE.

 

15 d’Octobre 1765.

 

 

          Mon vrai philosophe, Jean-Jacques est un maître fou, et aussi fou que vous êtes sage. La lettre de M. Hume me prouve que les Anglais ne sont point du tout hospitaliers, puisqu’ils n’ont pas donné une place dans Bedlam à Jean-Jacques. Ce petit bonhomme aurait été enchanté d’y être logé, pourvu qu’on eût mis son nom sur la porte, et que les gazettes en eussent parlé. Au moins les folies de cette espèce ne font pas grand mal ; mais nous en avons eu à Toulouse et à Paris d’une espèce plus dangereuse. Les fous atrabilaires, les furieux, sont plus remarqués dans notre nation que dans toute autre. Je m’imagine que mon ancien disciple vous a écrit ce qu’il en pensait ; il est admirable sur ce chapitre. Je le crois enfin devenu tout à fait philosophe. Je me trompe fort ou plus il vieillira, plus il sera humain et sage. Je voudrais savoir si vous écrivez toujours à une certaine dame qui donne des carrousels (1) ; elle donne quelque chose de mieux ; elle a minuté de sa main un édit sur la tolérance universelle. L’Eglise grecque n’était pas plus accoutumée que la latine à ce dogme divin. Si elle continue sur ce ton, elle aura plus de réputation que Pierre-le-Grand.

 

          Ne pourriez-vous point me dire ce que produira dans trente ans, la révolution qui se fait dans les esprits, depuis Naples jusqu’à Moscou (2) ? je n’entends pas les esprits de la Sorbonne ou de la halle, j’entends les honnêtes esprits.

 

          Je suis trop vieux pour espérer de voir quelque chose, mais je vous recommande le siècle qui se forme.

 

          Adieu ; je me console en vous écrivant, et vous me rendrez heureux quand vous m’écrirez.

 

 

1 – Catherine II.

2 – Encore un pressentiment de 89. (G.A.)

 

 

 

 

 

DE VOLTAIRE.

 

28 de Novembre 1765.

 

 

          Il y a trois heures que j’ai reçu le cinquième volume (1), mon très cher philosophe. Ce que j’en ai lu m’a paru digne de vous. Je ne puis vous donner un plus grand éloge. Quoi ! vous dites dans l’avertissement que l’Apologie de l’étude n’a pas été heureuse dans l’assemblée (2) où elle fut lue. Etes-vous encore la dupe de ces assemblées ? ne savez-vous pas que le Catilina de Crébillon fut reçu avec transport ?

 

          « Aspice auditores torvis oculis, percute pulpitum fortiter, dic nihil ad propositum, et bene prædicabis. »

 

          Votre Apologie de l’étude est un morceau excellent, entendez-vous ? n’allez pas vous y tromper.

 

          Je vous rendrai compte incessamment du manuscrit que votre ami a envoyé à M. Boursier (3). Il faut attendre que la fermentation de la fourmilière de Genève soit un peu apaisée.

 

          A l’égard de l’ami Vernet, il est dans la boue avec Jean-Jacques, et ni l’un ni l’autre ne se relèveront.

 

          Il y a aussi bien des gens qui barbotent dans Paris. En vérité, mon cher philosophe, je ne connais guère que vous qui soit clair, intelligible, qui emploie le style convenable au sujet, qui n’ait point un enthousiasme obscur et confus qui ne cherche point à traiter la physique en phrases poétiques, qui ne se perde point dans des systèmes extravagants.

 

          A l’égard de l’ouvrage sur les courbes (4), je vous répète encore que c’est ce que j’ai vu de mieux sur cette matière.

 

          Puisque vous daignez mettre le petit buste d’un petit vieillard sur votre cheminée, avec des magots de la Chine, je vais commander un nouveau magot à celui qui a imaginé cette plaisanterie (5). J’aimerais bien mieux avoir votre portrait au chevet de mon lit, car je suis de ces dévots qui veulent avoir leur saint dans leur alcôve.

 

          J’oubliais de vous dire que j’ai été très fâché qu’on ait mis sur mon compte la Lettre au docteur Pansophe, qui est fort plaisante, à la vérité, mais où il y a des choses trop longues et trop répétées, et dans laquelle on voit même des naïvetés tirées de Candide. Cette lettre est de l’abbé Coyer (6) : il devrait avoir au moins le bon procédé, et même encore la vanité de l’avouer : en la mettant sous mon nom, il me met en contradiction avec moi-même, lorsque je proteste à M. Hume (7) que je n’ai rien écrit à Jean-Jacques depuis sept à huit ans. Je l’ai prié très instamment de ne me point faire ce tort ; il s’en ferait à lui-même. Il veut être de l’Académie, et je pense que l’Académie n’aime pas ces petits tours de passe-passe.

 

          Je vous embrasse de tout mon cœur ; je vous salue, lumière du siècle.

 

 

1 – Des Mélanges de littérature, de d’Alembert. (G.A.)

2 – C’était à l’Académie. (G.A.)

3 – Il s’agit de la Lettre à M***, par d’Alembert. Boursier est un des noms de guerre du patriarche. (G.A.)

4 – L’ouvrage de d’Alembert Sur la destruction des jésuites. (G.A.)

5 – C’était l’œuvre d’un ouvrier de Saint-Claude. (G.A.)

6 – Cette lettre est de Bordes. (G.A.)

7 – Voyez la lettre à Hume du 24 Octobre. (G.A.)

 

 

 

 

 

DE VOLTAIRE.

 

20 de Décembre 1765.

 

 

          Mon cher philosophe, vous êtes mon philosophe ; plus je vous lis, plus je vous aime. Que de choses neuves, vraies, et agréables ! Votre idée du livre antiphysique est aussi neuve que plaisante (1). Vous parlez mieux médecine que les médecins. Puissent tous les magistrats apprendre par cœur votre page 79 ! Il y a un petit Commentaire sur Beccaria, dont l’auteur (2) est entièrement de votre avis. Or, quand deux gens qui pensent sont d’accord sans s’être donné le mot, il y a beaucoup à parier qu’ils ont raison. Chez les Athéniens il fallait, autant qu’il m’en souvient, les deux tiers des voix sur cinq cents, pour condamner un coupable ; je n’en suis pas sûr pourtant. En parlant de Creyge (3), vous marchez sur des charbons ardents, et vous ne brûlez point. Pourquoi vous étonnez-vous tant que les Turcs n’aient point rebâti le temple de Jérusalem ? il y a une mosquée à la place, et il n’est pas permis de détruire une mosquée.

 

          C’est, je crois, de Sanderson (4) qu’on a dit qu’il jugeait que l’écarlate ressemblait au son d’une trompette, parce ce que l’écarlate est éclatante et le son de la trompette aussi ; mais malheureusement il n’y a point en anglais de mot qui réponde à notre éclatant, et qui puisse signifier à la fois brillant et bruyant ; on dit shining pour les couleurs, sousding pour les sons.

 

          Bassesse au figuré vient de bas au propre, comme tendresse vient de tendre (5).

 

          Vous donnez de belles ouvertures pour la géométrie. L’idée qu’on peut faire passer une infinité de lignes courbes entre la tangente et le cercle, m’a toujours paru une fanfreluche de Rabelais. Les géomètres qui veulent expliquer cette fadaise avec leur infini du second ordre, sont de grands charlatans. Dieu merci, Euclide, autant que je m’en souviens, ne traite point cette question.

 

          Je vais lire le reste. Je vous remercie du plaisir que je vais avoir, et de celui que vous m’avez donné.

 

          Permettez à présent que je vous parle de la petite affaire de M. Boursier : il a essayé de trois ou quatre formules pour faire passer les ordonnées de ses courbes ; mais il dit que la géométrie transcendante qui règne aujourd’hui s’y oppose entièrement (6). Il n’y a aucun bon mathématicien à Lyon qui puisse l’aider ; cependant il ne désespère point de son problème, mais il faudra du temps.

 

          Vous allez, je crois, bientôt examiner les discours présentés pour un nouveau prix à l’Académie ; le sujet n’est pas neuf assurément (7), et ne prête guère qu’à la déclamation, puisque je vous recommande une déclamation (8), dont la devise est Humanum paucis vivit genus ; il m’a paru qu’il y avait de bonnes choses. L’écriture n’en est pas agréable aux yeux. Cette négligence fait quelquefois tort. Si vous pouviez vous charger de la lire à la séance, après voir accoutumé vos yeux à ce griffonnage, elle acquerrait un nouveau prix dans votre bouche. Elle est de ce jeune homme à qui vous voulez bien vous intéresser ; mais je ne veux et je ne dois demander que justice.

 

          Quel est le jean f…. de janséniste qui a dit que c’est tenter Dieu que de mettre à la loterie du roi (9) ?

 

          Quel est le conseiller usurier qui a fait banqueroute ?

 

          Qu’a fait le duc de Mazarin ? le cardinal de ce nom était un grand fripon.

 

          Vous devriez bien au moins me mettre dans une partie de votre secret, et me dire à qui il faudrait que votre ami La Harpe écrivît une lettre en général. Il me semble que cela serait convenable.

 

 

1 – Dans le § VI des Eléments de philosophie, de d’Alembert. (G.A.)

2 – Voltaire lui-même. (G.A.)

3 – Auteur des Principes mathématiques de théologie chrétienne. Voyez encore les Eléments de philosophie, de d’Alembert, même paragraphe. (G.A.)

4 – Célèbre aveugle. (G.A.)

5 – Voyez le § IX des Eléments de d’Alembert. (G.A.)

6 – C’est-à-dire que Voltaire a essayé de quatre moyens pour envoyer à d’Alembert la Lettre à M. ***, mais qu’un redoublement de surveillance l’a empêché de réussir. (G.A.)

7 – Sur les malheurs de la guerre et les avantages de la paix. (G.A.)

8 – C’est le discours de La Harpe, alors à Ferney. Il remporta le prix. (G.A.)

9 – Voyez les Réflexions sur l’inoculation, de d’Alembert. (G.A.)

 

 

 

 

 

DE VOLTAIRE.

 

18 de Janvier 1767.

 

 

          Je ne peux jamais vous écrire que par ricochet, mon cher philosophe ; nous avons une guerre cruelle avec les Génevois. Notre armée s’est déjà emparée de plus de douze bouteilles de vin et de six pintes de lait qui passaient aux ennemis. Tout le poids de la guerre est tombé sur nous. Nous n’avons pas, à la lettre, de quoi faire du bouillon.

 

          Il n’est pas physiquement possible que le sieur Regnard (1) donne vingt-cinq louis d’or d’un discours académique, dont on vend d’ordinaire cent exemplaires tout au plus.

 

          Voici des vers à la louange de Vernet (2), qu’on m’a confiés. On parle d’un poème sur la Guerre de Genève (3), qui ne sera pas aussi long que la Secchia rapita, mais qui doit être plus comique.         

 

          Je fais d’avance mille tendres compliments à M. Thomas (4). Fourrez-moi beaucoup de ces gens-là dans l’Académie, quand vous en trouverez.

 

          J’adresse à l’abbé d’Olivet une petite réponse à sa prosodie (5) ; il doit vous la remettre : il y est beaucoup question de votre correspondant du Brandebourg. Quand votre correspondant du mont Jura pourra-t-il vous embrasser ?

 

 

1 – Imprimeur de l’Académie française. (G.A.)

2 – Voyez aux SATIRES, l’Eloge de l’hypocrisie. (G.A.)

3 – Voyez aux POÈMES. (G.A.)

4 – Il venait d’être reçu à l’Académie. (G.A.)

5 – Voyez la lettre à d’Olivet du 5 Janvier 1767. (G.A.)

 

 

 

 

 

 

 

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