CORRESPONDANCE - Année 1766 - Partie 36

Publié le par loveVoltaire

CORRESPONDANCE - Année 1766 - Partie 36

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à M. Damilaville.

 

16 Septembre 1766.

 

 

          Je me hâte, mon cher ami, de répondre à votre lettre du 11 ; je commence par ce recueil abominable (1), imprimé à Amsterdam sous le titre de Genève.

 

          Les trois lettres qu’on attribue en note, d’une manière indécise, à M. de Montesquieu ou à moi, sont ajoutées à l’ouvrage, et sont d’un autre caractère. La lettre à M. Deodati, sur son livre de l’Excellence de la langue italienne, est falsifiée bien odieusement ; car, au lieu des justes éloges que je donnais au courage ferme et tranquille d’un prince (2) à qui tout le monde rend cette justice, on y fait une satire très amère de sa personne et de sa conduite. C’est ainsi qu’on a empoisonné presque toutes les lettres qu’on a pu rassembler de moi.

 

          Je suis dans la nécessité de me justifier dans les journaux ; un simple désaveu ne suffit pas. L’infâme éditeur est déjà allé au-devant de mes dénégations. Il dit dans son avertissement que toutes les personnes à qui mes lettres sont adressées vivent encore ; il réclame leur témoignage : c’est donc leur témoignage seul qui peut le confondre. J’attends le certificat de M. Deodati ; j’en ai déjà un autre (3) ; mais le vôtre m’est le plus nécessaire. Je vous prie très instamment de me le donner sans délai.

 

          Vous pouvez dire en deux mots que vous avez vu, dans un prétendu recueil de mes lettres, un écrit de moi, page 170, à M. D’Amoureux ; que cette lettre n’a jamais été écrite à M. D’Amoureux, mais à vous ; que cette lettre est très falsifiée ; que tout le morceau de la page 181 est supposé ; qu’il est faux que le morceau ait jamais été présenté à aucun censeur, et que la note de l’éditeur à l’occasion de cette lettre est calomnieuse.

 

          Une telle déclaration fortifiera beaucoup les autres certificats. Le prince indignement attaqué dans la lettre à M. Deodati jugera d’une calomnie par l’autre. En un mot, j’attends cette preuve de votre amitié ; vous ne pouvez la refuser à ma douleur et à la vérité.

 

          Il est très certain que c’est ce M. Robinet, éditeur de mes prétendues Lettres, qui a fait imprimer celles-ci ; mais je ne prononcerai pas son nom, et je ne détruirai même la calomnie qu’avec la modération qui convient à l’innocence. Je suis très aise qu’aucun sage ne soit en correspondance avec ce Robinet, qui se vante de connaître la Nature (4), et qui connaît bien peu la probité.

 

          Entendons-nous, s’il vous plaît, sur M. d’Autrey. Il n’a jamais dit qu’il ait eu des conférences avec M Tonpla, mais que Tonpla ayant écrit quelques Réflexions philosophiques pour un de ses amis, il y avait répondu article par article. Je vous ai montré cette réponse, bonne ou mauvaise ; mais je n’ai jamais ouï dire ni dit qu’ils aient eu des conférences ensemble. La vérité est toujours bonne à quelque chose jusque dans les moindres détails.

 

          Je me porte fort mal, et je serais très fâché de mourir sans avoir vu Tonpla. Vous savez qu’un de ces malheureux juges qui avaient tout embrouillé dans l’affaire d’Abbeville et qui avaient tant abusé de la jeunesse de ces pauvres infortunés, vient d’être flétri par la cour des aides de Paris comme il le méritait. Ce scélérat, nommé Broutel, qui a osé être juge sans être gradué, devrait être poursuivi au parlement de Paris, et être puni plus grièvement qu’à la cour des aides : c’est, Dieu merci, un des parents de mon neveu d’Hornoy le conseiller à qui l’on doit la flétrissure de ce coquin.

 

          On vient de m’envoyer le Mémoire de M. de Calonne (5) ; il est en effet approuvé par le roi ; ainsi M. de Calonne est justifié dans tout ce qui regarde son ministère. Le public n’est juge que des procédés, qui sont fort différents des procédures.

 

          Je vous avoue que j’ai une extrême curiosité de savoir ce qui se passe à Bedlam, et de lire la lettre de cet archi-fou (6), qui se plaint si amèrement de l’outrage qu’on lui a fait, en lui procurant une pension : c’est un petit singe fort bon à enchaîner, et à montrer à la foire pour un schelling.

 

          Il y a un Commentaire sur le petit livre de Beccaria, dont on dit beaucoup de bien ; il est fait par un jeune avocat de Besançon ; dès que je l’aurai, je vous l’enverrai. On dit qu’il entre surtout dans quelques détails de la jurisprudence française, et qu’il rapporte beaucoup d’aventures tragiques ; celle des Sirven m’occupe uniquement. Je vous ai mandé l’excès des bontés de M. le duc de Choiseul, et combien je compte sur sa protection.

 

          Je connaissais déjà le projet de la traduction de Lucien, et j’avais lu le plus beau de ses Dialogues. Ce Lucien-là valait mieux que Fontenelle. J’ai une très grande idée du traducteur (7).

 

          Ah ! mon cher ami, que je serais heureux de me trouver entre Tonpa et vous. Ecr. l’inf…

 

 

1 – Les Lettres à ses amis du Parnasse. (G.A.)

2 – Soubise. (G.A.)

3 – Celui du duc de La Vallière. (G.A.)

4 – Robinet est auteur du livre De la Nature.(G.A.)

5 – A propos de l’affaire La Chalotais. (G.A.)

6 – J.-J. Rousseau. (G.A.)

7 – Morellet, qui ne donna pas suite à son projet.

 

 

 

 

 

à M. de La Harpe.

 

17 Septembre 1766.

 

 

          Mon cher confrère et mon cher enfant, je vous remercie bien tard, mais j’ai été malade. J’ai pris les eaux, et pendant ce temps-là on n’écrit point. Vous savez aussi peut-être combien j’ai été affligé d’une aventure (1) dont vous avez entendu parler à Hornoy ; vous n’ignorez pas tous les bruits qui ont couru ; je suis sûr enfin que vous me pardonnerez mon silence : comptez que je n’en ai pas moins été sensible à vos succès et à votre gloire. Je suis persuadé que vous avez achevé actuellement votre tragédie, car vous travaillez avec la facilité du génie. Je ne sais si vous aurez des acteurs, je ne suis sûr que de vos beaux vers. Votre ami, M. de Chamfort, m’a envoyé sa pièce académique (2). Vous avez un frère en lui, vous êtes l’aîné ; mais ce cadet me paraît fort aimable, et très digne de votre amitié. Votre union fait également honneur aux vainqueurs et aux vaincus. Je voudrais vous tenir l’un et l’autre dans ma retraite. Je vois que vous n’y viendrez que quand les beaux jours seront passés, mais vous ferez les beaux jours. Vous me trouverez peut-être vieilli et triste ; vous me rajeunirez, et vous m’égaierez. Je vous embrasse du meilleur de mon cœur.

 

 

1 – Le supplice de La Barre. (G.A.)

2 – Intitulé l’Homme de lettres. (G.A.)

 

 

 

 

 

à M. Thieriot.

 

19 Septembre 1766.

 

 

          Mon ancien ami, j’ai été très touché de votre lettre. La société a ses petits orages comme les affaires ; mais tous les orages passent. Votre correspondant me mande (1) qu’on a rebâti huit mille maisons en Silésie. Cela prouve qu’il y avait eu huit mille maisons de détruites, et huit mille familles désolées, sans compter les morts et les blessés. Voilà les vrais orages, le reste est le malheur des gens heureux.

 

          J’ai été un peu consolé en apprenant que la cour des aides a versé l’opprobre à pleines mains sur le nommé Broutel, l’un des juges les plus acharnés d’Abbeville. Ce malheureux était en effet incapable de juger, puisqu’il avait été rayé du tableau des avocats. Le jugement était donc contre toutes les lois. Un vieux jaloux, avare et fripon, a été le premier mobile de cette abominable aventure, qui fait frémir l’humanité Voilà encore de vrais orages, mon ancien ami ; il faut cultiver son jardin. Je ne voulais qu’un jardin et une chaumière :

 

Dî meliùs fecêre, bene est ; nihil ampliùs opto.

 

          Je viens d’être bien étonné ; M. de La Borde, premier valet de chambre du roi, m’apporte deux actes de son opéra de Pandore ; je m’attendais à de la musique de cour : nous avons trouvé, madame Denis et moi, du Rameau. Peut-être nous trompons-nous, mais ma nièce s’y connaît bien : pour moi, je ne suis qu’un ignorant.

 

          J’ai une chose à vous apprendre, c’est que feu monseigneur le dauphin, dans sa dernière maladie, lisait Locke et Malebranche.

 

          Adieu, je vous embrasse de tout mon cœur. Où logez-vous à présent ?

 

 

1 – Lettre de Frédéric du 1er Septembre. (G.A.)

 

 

 

 

 

à M. Damilaville.

 

19 Septembre 1766.

 

 

          Tout ce qui est à Ferney, mon cher frère, doit vous être très obligé de la lettre pathétique et convaincante que vous nous avez envoyée (1). Nous pensons tous qu’il n’y a d’autre parti à prendre, après une pareille lettre, que de demander pardon à celui qui l’a écrite. Mais j’avais proposé aux juges de Calas de s’immortaliser en demandant pardon aux Calas, la bourse à la main : ils ne l’ont pas fait.

 

          Je vous ai déjà parlé de la bonté de M. le duc de Choiseul, et de la noblesse de son âme : je vous ai dit avec quel zèle il daigne demander M. Chardon pour rapporteur des Sirven ; il sera notre juge comme il l’a été des Calas ; soyez très sûr qu’il met sa gloire à être juste et bienfaisant.

 

          Votre attestation, mon cher frère, celle de M. Marin, celle de M. Deodati, me sont d’une nécessité absolue. M. le prince de Soubise a un bibliothécaire qui ramasse toutes les pièces curieuses imprimées en Hollande : ce malheureux recueil de mes prétendues lettres sera sans doute dans sa bibliothèque, s’il n’y est déjà. M. le prince de Soubise le verra, et l’a peut-être vu : un homme de cet état n’a pas le temps d’examiner, de confronter : il verra les justes éloges que je lui ai donnés tournés en infâmes satires ; il se trouvera outragé, et le contre-coup en retombera infailliblement sur moi.

 

          Ce n’est point Blin de Sainmore qui est l’éditeur de ce libelle ; c’est certainement celui qui a fait imprimer mes Lettres secrètes.

 

          Les trois lettres sur le gouvernement en général, imprimées au-devant du recueil, sont d’un style dur, cynique, et plus insolent que vigoureux, affecté depuis peu par de petits imitateurs. Ce n’est point là le style de Blin de Sainmore. On a accusé Robinet ; je ne l’accuse ni ne l’accuserai ; je me contenterai de réprimer la calomnie dans les journaux étrangers. Cette démarche est d’autant plus nécessaire que le livre est répandu partout, hors à Paris. Il est heureux du moins de pouvoir détruire si aisément la calomnie.

 

          Les protestants se plaignent beaucoup de notre ami M. de Beaumont, qui réclame en sa faveur les lois rigoureuses sur les protestants, contre lesquelles il semble s’être élevé dans l’affaire des Calas. J’aurais voulu qu’il eût insisté davantage sur la lésion dont il se plaint justement, et qu’il eût fait adroitement sentir combien il en coûtait à son cœur d’invoquer des lois si cruelles. J’ai peur que son factum pour lui-même ne nuise à son factum pour les Sirven, et ne refroidisse beaucoup ; mais enfin tout mon désir est qu’il réussisse dans les deux affaires auxquelles je prends un égal intérêt.

 

          Je ne sais comment vous êtes avec Thieriot ; je ne sais où il demeure ; je crois qu’il passe sa vie, comme moi, à être malade et à faire des remèdes. Cela le rend un peu inégal dans les devoirs de l’amitié ; mais il faut user d’indulgence envers les faibles. Je vous prie de lui faire passer ce petit billet.

 

          Vous aurez incessamment quelque chose ; mais vous savez combien il est dangereux d’envoyer par les postes étrangères des brochures de Hollande. Nous recevons des livres de France, mais nous n’en envoyons pas. Tous les paquets qui contiennent des imprimés étrangers sont saisis, et vous savez qu’on fait très bien, attendu l’extrême impertinence des presses bataves.

 

          J’ai chez moi M. de La Borde, qui met Pandore en musique ; je suis étonné de son talent. Nous nous attendions, madame Denis et moi, à de la musique de cour, et nous avons trouvé des morceaux dignes de Rameau. Tout cela n’empêche pas que je n’aie Belleval et Broutel (2) extrêmement sur le cœur.

 

          Consolons-nous, mon cher frère, dans l’amour de la raison et de la vertu ; comptez que l’une et l’autre font de grands progrès. Saluez, de ma part, nos frères Barnabé, Thaddée, et Thimothée. Ecr. l’inf…

 

 

1 – Le Certificat. (G.A.)

2 – Voyez la Relation de la mort de La Barre. (G.A.)

 

 

 

 

 

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