CORRESPONDANCE - Année 1766 - Partie 31

Publié le par loveVoltaire

CORRESPONDANCE - Année 1766 - Partie 31

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à M. Élie de Beaumont.

 

Le 20 Auguste 1766.

 

 

          J’ai reçu, mon cher Cicéron, une lettre du 8 Août (puisque les Welches ont fait août d’auguste) ; cette lettre m’a transporté de joie. J’ai vu que le plus généreux de tous les hommes me donne le titre de son ami. Je veux mériter et conserver, jusqu’au dernier moment de ma vie, un titre qui m’est si cher. J’ai sur-le-champ dressé de petits mémoires pour M. le duc de Praslin, M. le duc de Choiseul et M. de Saint-Florentin, que madame de Saint-Julien, parente de M. le duc de Choiseul, et qui est actuellement chez moi, doit porter à Paris. Elle part dans deux jours, et nous servira de tout son pouvoir.

 

          Mais aujourd’hui je reçois une lettre du 11 d’août qui me perce le cœur. Vous n’y êtes plus mon ami, vous m’écrivez monsieur. Fi ! que cela est horrible de se rétracter ! Je ne veux pas vous en croire ; je m’en tiens à la première lettre, et je déchire la seconde. J’ai déjà répondu à la première, et cette petite réponse vous parviendra dans le paquet de M. Damilaville, dont madame de Saint-Julien a bien voulu encore se charger.

 

          Je vous répète ici combien je m’intéresse à l’affaire qui vous regarde, et à quel point je suis étonné que M. de La Luzerne n’ait pas pleinement gagné son procès. Je suis persuadé que vous viendrez à bout de tout ; mais je vous dirai toujours que, si nous n’obtenons pas l’évocation pour les Sirven, je suis bien sûr que vous obtiendrez les suffrages de tout le public. L’esquisse du mémoire que vous eûtes la bonté de m’envoyer il y a quelques mois me parut devoir produire un morceau admirable, fait pour être lu avec avidité par tous les ordres de l’Etat, et pour confirmer la haute réputation où vous êtes. La véritable éloquence, et même la langue, sont d’ordinaire trop négligées à votre barreau, et les plaidoyers de nos avocats n’entrent point encore dans les bibliothèques des nations étrangères. Je ne connais guère que votre mémoire pour les Calas qui ait eu de la réputation en Europe ; il a été lu jusqu’à Moscou.

 

          Adieu, mon cher Cicéron. Je me mets aux pieds de madame votre femme. Ne m’ôtez jamais le beau titre que vous m’avez donné.

 

 

 

 

 

à M. Damilaville.

 

20 Auguste 1766.

 

 

          Je suis tantôt aux eaux, tantôt à Ferney, mon cher frère. Je vous ai écrit par madame de Saint-Julien, sœur de M. le marquis de La Tour-du-Pin, commandant en Bourgogne, et parent de M. le duc de Choiseul. Elle est venue avec M. son frère, et a bien voulu passer quelques jours dans ma retraite. Elle a la bonté de se charger d’une lettre pour vous, dans laquelle il y en a une pour M. de Beaumont. En voici une autre que je vous envoie pour ce défenseur de l’innocence.

 

          J’ai vu M. Boursier, pour qui vous avez toujours eu les mêmes bontés : il n’a pas été embarrassé un moment des calomnies qu’on a fait courir sur sa manufacture ; il est toujours dans les mêmes sentiments. C’est bien dommage que ses forces ne répondent pas à son zèle, car il est comme moi dans sa soixante-treizième année. Il désirait fort d’être secondé par des personnes d’un âge mûr, qui semblent avoir tourné leurs vues d’un autre côté. Il se plaint beaucoup d’un de ses camarades (1) qui ne lui a pas répondu. Pour moi, mon cher ami, je n’entends plus rien aux affaires de ce monde ; j’y vois quelquefois des abominations qui atterrent l’esprit et qui tuent la langue. On dit que, dans certaines îles, quand on a coupé la jambe à un nègre, tous les autres se mettent à danser.

 

          Je vous demande en grâce de me faire avoir le mémoire de feu M. de La Bourdonnais ; il manque à mon petit recueil des causes véritablement célèbres.

 

          Adieu ; vos sentiments sont ma plus chère consolation.

 

 

1 – Diderot. (G.A.)

 

 

 

 

 

à M. Damilaville.

 

Du 23 Auguste 1766.

 

 

          Mon cher frère, je ne sais rien. Tout est-il oublié ? Que dit-on ? Un petit paquet pour vous et pour M. de Beaumont ne partira pas si tôt ; mais il partira. L’incluse, à laquelle je vous prie de donner cours, est pour un homme qui est honnête malgré sa profession. Je ne peux pas écrire aujourd’hui fort au long, parce que je suis un peu malade. Je n’ai point changé de sentiment, ni ne changerai. C’est ainsi que mon amitié pour vous est faite.

 

 

 

 

 

à la duchesse de Saxe-Gotha.

 

A Ferney, 25 Auguste 1766 (1).

 

 

          Madame, permettez que la famille se jette ici à vos pieds et remercie la belle âme de votre altesse sérénissime avec des larmes de joie et tout l’attendrissement de la reconnaissance. Il est juste que la Providence fasse naître des cœurs tels que le vôtre, tandis que les singes qui font des gambades à Paris, sont changés en tigres.

 

          De sottes gazettes vous auront peut-être appris, madame, que le parlement de Paris a condamné cinq jeunes gentilshommes à périr dans les flammes ; mais ces gazettes n’ont pas dit que le seul crime de ces gentilshommes était d’avoir chanté deux chansons faites il y a quatre-vingts ans, et de n’avoir pas ôté leur chapeau devant une procession de capucins. Le roi de Prusse m’a mandé qu’il les aurait condamnés à parler aux capucins chapeau bas et à chanter des psaumes. Ils ont pourtant été condamnés à être brûlés vifs à la pluralité de quinze voix contre dix, et malgré un excellent mémoire composé en leur faveur par huit avocats célèbres de Paris. Il n’y a rien d’exagéré, madame, dans tout ce que j’ai l’honneur de vous dire ; on n’a reproché à ces infortunés, on n’a allégué contre eux que des paroles et des indécences qui méritaient deux jours de prison. Le plus vieux de ces jeunes gens avait vingt et un ans ; c’était le chevalier de La Barre, d’une ancienne maison, petit-fils d’un général, et qui le serait devenu lui-même. Il est mort avec un courage tranquille comme Socrate.

 

          Une telle horreur est digne du douzième siècle. L’inquisition de Portugal ne serait pas si cruelle. Quand il s’agit de la vie des hommes, quinze voix fanatiques ne devraient pas suffire contre dix sages. On a prétendu que le parlement de Paris, accusé tous les jours de sacrifier la religion à sa haine contre les évêques, a voulu donner un exemple terrible, qui démontrât combien il est bon catholique. Quelle preuve de religion ! ce n’en est pas une de raison et d’humanité. Il n’y a eu que le chevalier de La Barre d’exécuté ; les autres se sont enfuis, au lieu d’aller plonger leurs mains dans le sang de leurs juges. On a bientôt oublié cette affaire, selon le génie de la nation et de la plupart des hommes ; on a été à l’Opéra-Comique, on a soupé avec des filles d’Opéra, on a prêché, on a fait des romans, et c’est ainsi que va le monde, tandis qu’à Gotha la bonté, l’équité, la générosité règnent.

 

          Je me mets aux pieds de votre altesse sérénissime avec Sirven.

 

 

1 – Editeurs, E. Bavoux et A. François. (G.A.)

 

 

 

 

 

à M. Damilaville.

 

25 Auguste 1766.

 

 

          Tout ce que je puis vous dire aujourd’hui par une voix sûre, mon cher frère c’est que tout est prêt pour l’établissement de la manufacture (1). Plus d’un prince en disputerait l’honneur ; et des bords du Rhin jusqu’à ceux de l’Oby, Platon trouverait sûreté, encouragement, et honneur. Il est inexcusable de vivre sous le glaive, quand il peut faire triompher librement la vérité. Je ne conçois pas ceux qui veulent ramper sous le fanatisme dans un coin de Paris, tandis qu’ils pourraient écraser ce monstre. Quoi ! ne pourriez-vous pas me fournir seulement deux disciples zélés ? Il n’y aura donc que les énergumènes qui en trouveront ! Je ne demanderais que trois ou quatre années de santé et de vie ; ma peur est de mourir avant d’avoir rendu service.

 

          Vous apprendrez peut-être avec plaisir le jugement qu’a rendu le roi de Prusse contre le chevalier de La Barre et ses camarades (2). Il les condamne, en cas qu’ils aient mutilé une figure de bois, à en donner une autre à leur frais ; s’ils ont passé devant des capucins sans ôter leur chapeau, ils iront demander pardon aux capucins, chapeau bas ; s’ils ont chanté des chansons gaillardes, ils chanteront des antiennes à haute et intelligible voix ; s’ils ont lu quelques mauvais livres, ils liront deux pages de la Somme de saint Thomas. Voilà un arrêt qui paraît tout à fait juste On donne de tous côtés aux Welches des leçons dont ils ne profitent guère. Je suis aussi indigné que le premier jour. Je n’aurai de consolation que quand vous m’enverrez le factum du brave Elie.

 

          Voici un petit mot de lettre pour M. d’Alembert ; il m’ouvre son cœur, et M. Diderot me ferme le sien. Il est triste qu’il néglige ceux qui ne voulaient que le servir, et je vous avoue que son procédé n’est pas honnête. Je vois que les philosophes seront toujours de malheureux êtres isolés qu’on dévorera les uns après les autres, sans qu’ils s’unissent pour se secourir. Sauve qui peut ! sera la devise de ce commun naufrage. Les persécuteurs finiront par avoir raison, et la plus pure portion du genre humain sera à la fois sous le couteau et dans le mépris.

 

          Je vous prie, mon cher frère, de demander à Elie s’il est vrai que ce bœuf de Pasquier mugisse encore contre moi, et s’il est assez insolent pour croire qu’il peut m’embarrasser. Je veux surtout avoir l’ancien mémoire pour M. de La Bourdonnais ; cinq ou six procès dans ce goût pourront faire un volume honnête qui instruira la postérité, et du moins les assassins en robe pourront devenir l’exécration du genre humain.

 

          Adieu, mon cher frère ; écrivez-moi de tout façon, sans vous compromettre, afin que je puisse savoir tout ce que vous pensez. Je vous embrasse mille fois. Ecr. l’inf…, écr. L’inf…, écr. l’inf…

 

 

1 – La colonie de philosophes à Clèves. (G.A.)

2 – Voyez la lettre du 7 Auguste. (G.A.)

 

 

 

 

 

à M. le Clerc de Montmerci.

 

25 Auguste 1766.

 

 

          Il est vrai que je n’écris guère, mon cher confrère en Apollon. Les horreurs qui déshonorent successivement votre pays m’ont rendu si triste, il y a si peu de sûreté à la poste, et toutes les consolations sont tellement interdites, que je me suis tenu longtemps dans le silence. Les persécuteurs sont des montres qui étendent leurs griffes d’un bout du royaume à l’autre ; les persécutés sont dévorés les uns après les autres. S’il y avait un coin de terre où l’on pût cultiver la raison en paix, je vous prierais d’y venir, et je ne sais encore si vous l’oseriez. Conservez-moi votre amitié, détestez le fanatisme, écrivez-moi quand vous n’aurez rien à faire, et que vous aurez quelque chose à m’apprendre. Ma vie serait heureuse dans mes déserts, si les gens de lettres étaient moins malheureux dans le pays où vous êtes.

 

          Comptez surtout sur mon amitié inaltérable.

 

 

 

 

 

à Frédéric,

 

LANDRAVE DE HESSE-CASSEL.

A Ferney, le 25 Auguste 1766.

 

 

          Monseigneur, pourquoi mon âge et mes maux me réduisent-ils à ne remercier votre altesse sérénissime qu’en lui écrivant ! pourquoi suis-je privé de la consolation de vous faire ma cour ! J’ai été pénétré au fond du cœur de voir en vous un prince philosophe. La justesse de votre esprit et la vérité de vos sentiments m’ont charmé. Votre façon de penser semble réparer les actions tyranniques que la superstition a fait commettre à tant de princes. Vous êtes éclairé et bienfaisant. Que de princes ne sont ni l’un ni l’autre ! mais en récompense ils ont un confesseur, et ils gagnent le paradis en mangeant le vendredi pour deux cents écus de marée. 

 

          Votre altesse sérénissime m’a attaché à elle ; je ne souhaite de la santé que pour m’aller mettre à ses pieds. Je ne vais jamais à la ville de Calvin : mais je veux aller à la capitale d’un prince qui connaît Calvin, et qui le méprise. Puisse la nature m’en donner la force comme elle m’en donne le désir !

 

          Votre altesse sérénissime m’a paru avoir envie de voir les livres nouveaux qui peuvent être dignes d’elle. Il en paraît un intitulé le Recueil nécessaire (1). Il y a surtout dans ce Recueil un ouvrage de milord Bolingbroke, qui m’a paru ce qu’on a jamais écrit de plus fort contre la superstition Je crois qu’on en trouve à Francfort ; mais j’en ai un exemplaire broché que je lui enverrai, si elle le souhaite, soit par la poste, soit par les chariots. Cette dernière voie est fort longue, l’autre est un peu coûteuse. J’attendrai ses ordres. Je suis, etc.

 

 

1 – Le Recueil nécessaire contient : 1° Avis de l’éditeur ; 2° Analyse de la religion chrétienne (sous le nom de Dumarsais) ; 3° le Vicaire savoyard de Rousseau ; 4° Catéchisme de l’Honnête Homme ; 5° Sermon des cinquante ; 6° Examen important, par milord Bolingbroke ; Dialogue du Douteur et de l’Adorateur ; 8° les Dernières paroles d’Epictète à son fils ; 9° Idées de La Motte Le Vayer : six ouvrages de Voltaire. (G.A.)

 

 

 

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