ESSAI SUR LES MŒURS - Préface - Partie 3

Publié le par loveVoltaire

ESSAI SUR LES MŒURS - Préface - Partie 3

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ESSAI SUR LES MŒURS.

 

 

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PRÉFACE.

 

 

 

 

          La manière dont j’ai étudié l’histoire était pour moi et non pour le public ; mes études n’étaient point faites pour être imprimées. Une personne (1) très rare dans son siècle et dans tous les siècles, dont l’esprit s’étendait à tout, voulut enfin apprendre avec moi l’histoire pour laquelle elle avait eu d’abord autant de dégoût que le P. Malebranche, parce qu’elle avait comme lui de très grands talents pour la métaphysique et la géométrie. « Que m’importe, disait-elle, à moi Française vivant dans ma terre, de savoir qu’Egil succéda au roi Haquin en Suède, et qu’Ottoman était fils d’Ortogrul ? J’ai lu avec plaisir les histoires des Grecs et des Romains. Elles présentaient à mon esprit de grands tableaux qui m’attachaient. Mais je n’ai pu encore achever aucune grande histoire de nos nations modernes ; je n’y vois guère que de la confusion, une foule de petits événements sans liaison et sans suite, mille batailles qui n’ont décidé de rien, et dans lesquelles je n’apprenais pas seulement de quelles armes on se servait pour se détruire. J’ai renoncé à une étude aussi sèche qu’immense, qui accable l’esprit sans l’éclairer. »

 

          Mais, lui dis-je, si parmi tant de matériaux brutes et informes, vous choisissez de quoi vous faire un édifice à votre usage ; si en retranchant tous les détails des guerres aussi ennuyeux qu’infidèles, toutes les petites négociations qui n’ont été que des fourberies inutiles, toutes les aventures particulières qui étouffent les grands événements ; si en conservant celles qui peignent les mœurs, vous faisiez de ce chaos un tableau général et bien articulé ; si vous cherchiez à démêler dans les événements l’histoire de l’esprit humain, croiriez-vous avoir perdu votre temps ?

 

          Cette idée la détermina ; et c’est sur ce plan que je travaillai. Je fus d’abord étonné du peu de secours que je trouvai dans la multitude immense des livres.

 

          Je me souviens que quand nous commençâmes à ouvrir Puffendorff, qui avait écrit dans Stockholm, et à qui les archives de l’Etat furent ouvertes, nous nous assurions d’y trouver quelle étaient les forces de ce pays, combien il nourrissait d’habitants, comment les peuples de la province de Gothies s’étaient joints à ceux qui ravagèrent l’empire romain, comment les arts s’introduisirent en Suède dans la suite des temps, quelles étaient ses lois principales, ses richesses, ou plutôt sa pauvreté : nous ne trouvâmes pas un mot de ce que nous cherchions.

 

          Lorsque nous voulûmes nous instruire des prétentions des empereurs sur Rome et de celles des papes contre les empereurs, nous ne trouvâmes que confusion et obscurité ; de sorte que dans tout ce que j’écrivais, je mettais toujours à la marge : vide, quœre, dubita. C’est ce qui est encore en gros caractères dans cent endroits de mon ancien manuscrit de l’année 1749, surtout quand il s’agit des donations de Pépin et de Charlemagne, et des disputes de l’Église romaine et de l’Église grecque.

 

          Presque rien de ce que les Occidentaux ont écrit sur les peuples d’Orient avant les derniers siècles ne nous paraissait vraisemblable ; et nous savions combien, en fait d’histoire, tout ce qui est contre la vraisemblance est presque toujours contre la vérité.

 

          La seule chose qui me soutenait dans des recherches si ingrates, était ce que nous rencontrions de temps en temps sur les arts et sur les sciences. Cette partie devint notre principal. Il était aisé de s’apercevoir que dans nos siècles de barbarie et d’ignorance, qui suivirent la décadence et le déchirement de l’empire romain, nous reçûmes presque tout des Arabes, astronomie, chimie, médecine, et surtout remèdes plus doux et plus salutaires que ceux qui avaient été connus des Grecs et des Romains. L’algèbre est de l’invention de ces Arabes ; notre arithmétique même nous fut apportée par eux. Ce furent deux arabes, Haran et Ben-Saïd, qui travaillèrent aux Tables alphonsines. Le shérif Ben-Mohamed, qu’on appelle le Géographe de Nubie, chassé de ses Etats, porta en Sicile au roi Roger II un globe d’argent de huit cent marcs, sur lequel il avait gravé la terre connue et corrigé Ptolémée.

 

          Il fallut donc rendre justice aux Arabes, quoiqu’ils fussent mahométans, et avouer que nos peuples occidentaux étaient très ignorants dans les arts, dans les sciences, ainsi que dans la police des Etas, quoique éclairés des lumières de la vérité sur des choses plus importantes. Si quelques personnes ont eu la mauvaise foi de blâmer cette équité et de vouloir la rendre odieuse, elles sont bien à plaindre d’être si indignes du siècle où elles vivent.

 

          Plusieurs morceaux de la poésie et de l’éloquence arabe me parurent sublimes, et je les traduisis ; ensuite, quand nous vîmes tous les arts renaître en Europe par le génie des Toscans, et que nous lûmes leurs ouvrages, nous fûmes aussi enchantés que nous l’étions quand nous lisions les beaux morceaux de Milton, d’Adisson, de Dryden et de Pope. Je fis, autant que je le pus, des traductions exactes en vers des meilleurs endroits des poètes des nations savantes ; je tâchai d’en conserver l’esprit. En un mot, l’histoire des arts eut la préférence sur l’histoire des faits.

 

          Tous ces matériaux concernant les arts ayant été perdus après la mort de cette personne si respectable, ni mon âge, ni l’éloignement des grandes bibliothèques, ni l’affaiblissement des talents, qui est la suite des longues maladies, ne m’ont pas permis de recommencer ce travail pénible. Il se trouve heureusement exécuté par ordre dans l’immortel ouvrage de l’Encyclopédie. Je ne peux regretter que les traductions en vers des meilleurs morceaux de tous les grands poètes depuis le Dante, car on ne les connaît point du tout dans des traductions en prose.

 

          Il est public que plusieurs personnes eurent des copies de mon manuscrit historique ; il y en eut même plusieurs chapitres imprimés dans le Mercure de France ; on les recueillit ensuite sous différents titres. Enfin, en 1753, un libraire de La Haye s’avisa d’acheter quelques chapitres très informes de ce manuscrit, qu’un homme peu scrupuleux ne fit point difficulté de lui vendre. Le libraire crut que ces chapitres contenaient une suite complète, depuis Charlemagne jusqu’au règne de Charles VII, roi de France ; et il imprima ce recueil tronqué et imparfait, sous le titre trompeur d’Abrégé de l’histoire universelle depuis Charlemagne jusqu’à Charles-Quint. Je faisais alors imprimer le premier tome des Annales de l’Empire, et l’avait pris dans un de mes manuscrits de mon Histoire universelle, que j’avais trouvé à Gotha, de quoi m’aider dans ces Annales.

 

          Surpris de voir dans les gazettes cette prétendue Histoire universelle annoncée sous mon nom, et n’ayant point encore reçu ce livre, qui se vendait publiquement en Hollande et à Paris, tout ce que je pus faire, ce fut de rendre compte, dans la préface des Annales de l’Empire, de la plupart des choses dont je viens de parler.

 

          Bientôt après, cette prétendue Histoire universelle, imprimée à La Haye, parvint entre mes mains, et j’y trouvai plus de fautes que de pages. C’est Amédée de Genève pour Robert, fils d’Amédée ; c’est Louis aîné de Charlemagne pour Louis aîné de la maison de Charlemagne. On voit un évêque d’Italie au lieu d’un évêque en Italie, un évêque de Palestine au lieu d’un évêque de Ptolémaïde en Palestine, Clément IV pour Innocent IV, Abougrafar au lieu d’Abougiafar, Darius, fils d’Hidaspes, pour fils d’Histaspe ; c’est la précision des équinoxes (2), c’est la valeur du climat au lieu de la chaleur. On y trouve le minime Aldobrandin au lieu du moine Aldobrandin, quatre cents ans avant qu’on eût des minimes. On réimprima ce livre à Paris, sous le nom de Jean Nourse, avec toutes les mêmes erreurs. On s’empressa de le réimprimer à Genève et à Leipzig. J’envoyai un errata tel que je pus le faire à la hâte, n’ayant pas le manuscrit original sous mes yeux.

 

          Ayant fait enfin venir cet ancien manuscrit original de Paris, je fus indigné de voir combien le livre donné au public était différent du mien. Ce n’est qu’un extrait défectueux de mon ouvrage. Les titres des chapitres ne se ressemblent seulement pas. Interpolations, omissions, fausses dates, noms défigurés, calculs erronés, tout me révolta. Non-seulement on ne me faisait pas dire ce que j’avais dit, mais on me faisait dire positivement le contraire.

 

          Je fis une confrontation juridique de mon ancien manuscrit avec le livre imprimé. Je constatai et je condamnai l’abus qu’on avait fait de mes travaux et de mon nom. On vient encore de donner tout récemment une nouvelle édition de cet ouvrage informe, sous le faux titre de Colmar. Tant d’efforts réitérés pour tromper le public, tant d’empressement à acheter un livre tout défiguré, sont des avertissements que le fond de l’ouvrage n’est pas sans utilité, et m’imposent le devoir de le publier un jour moi-même. Mais comment surcharger encore le public d’une nouvelle édition, lorsque l’Europe est inondée de tant de fausses ? Il faut attendre ; il faut du temps pour remanier ces deux premiers volumes, dont quelques feuilles se retrouvent dans les Annales de l’Empire. Ces deux premiers tomes concernent d’ailleurs des temps obscurs, qui demandent des recherches pénibles. Il est plus difficile qu’on ne pense de trouver dans les décombres de la barbarie de quoi construire un bâtiment qui plaise.

 

          Je ne puis donc faire autre chose aujourd’hui que de donner la suite jusqu’au commencement du règne de Charles-Quint, après quoi viendra le reste qui se rejoindra au Siècle de Louis XIV.

 

          Je suis forcé de hasarder moi-même ce troisième volume, dont je fais présent au libraire Conrad Walther de Dresde, qui a, dit-on, donné une édition des deux premiers tomes, moins fautive que les autres ; et je hasarde ce troisième volume, parce que j’apprends que les manuscrits s’étant multipliés, des libraires sont prêts à publier cette suite d’une manière aussi fautive que le commencement.

 

          Ce n’est point ici un livre de chronologie et de généalogies. Il y en a assez. C’est le tableau des siècles ; c’est la manière dont une dame d’un esprit supérieur étudiait l’histoire avec moi, et celle dont toutes les personnes de son rang veulent l’étudier.

 

          Il est vrai que dans ce volume que je donne malgré moi je laisse toujours voir l’effet qu’on fait sur mon esprit les objets que je considère. Mais ce compte que je me rendais de mes lectures avec une naïveté qu’on n’a presque jamais quand on écrit pour le public, est précisément ce qui pourra être utile. Chaque lecteur en est bien plus à portée d’asseoir son jugement en rectifiant le mien ; et quiconque pense fait penser.

 

          Par exemple, lorsque Louis XI, au lieu de tâcher de reprendre Calais sur Edouard IV, qui devait avoir en Angleterre assez d’embarras, achète la paix de lui et se fait son tributaire, cette conduite me paraît peu glorieuse ; mais elle peut paraître très politique à un homme qui considérera que le duc de Bourgogne aurait pu prendre le parti du roi d’Angleterre contre la France. Un autre se représentera que le grand François de Guise prit Calais sur la reine Marie d’Angleterre, dans le temps que Philippe II, mari de cette reine, était bien plus à craindre qu’un duc de Bourgogne. Un autre cherchera dans le caractère même de Louis XI le motif de sa conduite. Voilà comme l’histoire peut être utile ; et ce faible ouvrage peut l’être en faisant naître des réflexions meilleures que les miennes.

 

          Savoir que François Ier fut prisonnier de Charles-Quint en 1525, c’est ne mettre qu’un fait dans sa mémoire ; mais rechercher pourquoi Charles profita si peu de son bonheur, cela est d’un lecteur judicieux. Non-seulement il verra la fortune de Charles-Quint balancée par la jalousie des nations, mais les conquêtes en Europe de Soliman, son ennemi, arrêtées par ses guerres avec les Persans, et il découvrira tous ces contre-poids qui empêchent une puissance d’écraser les autres.

 

          Réduit ainsi très à regret par une infidélité que je n’attendais pas à publier mes anciennes études, je me console dans l’espérance qu’elles pourront en produire de plus solides. Cette manière de s’instruire est déjà fort goûtée par plusieurs personnes qui, n’ayant pas le temps de consulter la foule des livres et des détails, sont bien aise de se former un tableau général du monde.

 

          C’est dans cet esprit que j’ai crayonné le Siècle de Louis XIV. Les lois, les arts, les mœurs ont été mon principal objet. Les petits faits ne doivent entrer dans ce plan que lorsqu’ils ont produit des événements considérables. Il est fort indifférent que la ville de Creutznach ait été prise le 21 Septembre ou le 22, en 1638, que l’épouse d’un neveu de madame de Maintenon soit nommée sa nièce ; mais il est important de savoir que jamais Louis XIV n’eut la moindre part au testament du roi d’Espagne Charles II, lequel changea la face de l’Europe, et que la paix de Ryswick ne fut point faite dans la vue de faire tomber la monarchie d’Espagne à un fils de France, comme on l’avait toujours cru et comme l’a pensé milord Bolingbroke lui-même, qui en cela s’est trompé. Les querelles domestiques de la reine Anne d’Angleterre ne sont pas par elles-mêmes un objet d’attention ; mais elles le deviennent, parce qu’elles sont en effet l’origine d’une paix sans laquelle la France courait risque d’être démembrée.

 

          Les détails qui ne mènent à rien sont, dans l’histoire, ce que sont les bagages dans une armée, impedimenta. Il faut voir les choses en grand par cela même que l’esprit humain est petit, et qu’il s’affaisse sous le poids des minuties : elles doivent être recueillies par les annalistes, et dans des espèces de dictionnaires, où on les trouve au besoin.

 

          Quand on étudie ainsi l’histoire, on peut se mettre sans confusion les siècles devant les yeux. Il est aisé alors d’apercevoir le caractère des temps de Louis XIV, de Charles-Quint, d’Alexandre VI, de saint Louis, de Charlemagne. C’est à la peinture des siècles qu’il faut s’attacher.

 

          Les portraits des hommes sont presque tous faits de fantaisie. C’est une grande charlatanerie de vouloir peindre un personnage avec qui on n’a point vécu. Salluste a peint Catilina ; mais il avait connu sa personne. Le cardinal de Retz fait des portraits de tous ses contemporains qui ont joué de grands rôles ; il est en droit de peindre ce qu’il a vu et connu. Mais que souvent la passion a tenu le pinceau ! Les hommes publics des temps passés ne peuvent être caractérisés que par les faits.

 

          Je ne sais pourquoi le traducteur estimable des Lettres du lord Bolingbroke (3) me reproche d’avoir jugé du cardinal Mazarin sur des vaudevilles. Je ne l’ai point jugé ; j’ai exposé sa conduite, et je ne crois pas aux vaudevilles. Ce traducteur me permettra de lui dire que c’est lui qui se trompe sur les faits en jugeant le cardinal Mazarin : « Ce ministre, dit-il, avait trouvé la France dans le plus grand embarras. » Le contraire est exactement vrai. Quand le cardinal Mazarin vint au ministère, la France était tranquille au-dedans, et victorieuse au dehors par les batailles de Rocroi et de Norlingue, et par les grands succès des Suédois dans l’empire.

 

          « Il laissa au roi, dit-il, des finances en meilleur ordre que l’on n’eût jamais vu. » Quelle erreur ! ne sait-on pas que Charles-le-Sage, François Ier, laissèrent des trésors ? que le grand Henri avait quarante millions de livres numéraires dans ses coffres, et que le royaume fleurissait par la régie la plus sage lorsque sa mort funeste fit place à l’administration d’une régence prodigue et tumultueuse ? Les finances du cardinal Mazarin étaient en très bon ordre à la vérité ; mais celles de l’État étaient si dérangées que le surintendant avait dit souvent à Louis XIV : « Il n’y a point d’argent dans les coffres de Votre Majesté, mais M. le cardinal vous en prêtera. » Les revenus de l’État étaient si mal administrés, qu’on fut obligé d’ériger une chambre de justice. On voit par les Mémoires de Gourville quel avait été le brigandage : l’ordre ne fut mis que par le grand Colbert.

 

          « Les plus belles années de Louis XIV, dit-il, sont celles qui ont suivi immédiatement la mort de Mazarin, où son esprit régnait encore. » Comment l’esprit du cardinal Mazarin régnait-il donc dans la conquête de la Franche-Comté, et de la moitié de la Flandre dont il avait rendu tant de villes ? dans l’établissement d’une marine que le cardinal avait laissé dépérir entièrement ? dans la réforme des lois qu’il ignorait, dans l’encouragement des arts qu’il méprisa ?

 

          « M. de V… entreprend de démontrer que le prince d’Orange n’était aucunement redouté en France, etc. »

 

          On ne démontre qu’une proposition de mathématique ; mais il est très vrai que, quand on crut en France que le prince d’Orange, ou plutôt le roi Guillaume, avait été tué à la bataille de la Boyne, les feux de joie que le peuple de Paris fit si indécemment, étaient l’effet de la haine, et non de la crainte. Il est très vrai qu’on ne craignait point à Paris l’invasion d’un prince qui avait assez d’affaires en Irlande, et qui avait toujours été vaincu en Flandre. Les hommes d’État et de guerre pouvaient estimer le roi Guillaume, mais le peuple de Paris ne pouvait certainement le redouter. On a pu craindre dans Paris le prince Eugène et le duc de Marlborough quand ils ravageaient la Champagne : mais il n’est pas dans la nature humaine qu’on tremble dans une capitale au nom d’un ennemi qui n’a jamais entamé les frontières d’un royaume alors toujours victorieux.

 

          Le duc de Berri, à toute force, peut avoir dit aux princes ses frères : « Vous serez, l’un roi de France, et l’autre roi d’Espagne, et moi je serai le prince d’Orange : je vous ferai enrager tous deux. » Mais le traducteur de milord Bolingbroke doit observer qu’on peut faire enrager, et être battu ; il doit observer qu’un critique peut se tromper aussi bien qu’un historien, et il aurait dû tâcher de n’avoir pas tort dans toutes ses critiques.

 

          Il dit à la tête des Mémoires secrets du même Bolingbroke, « que je veux proscrire les faits. » Je voudrais au contraire qu’il y eût des faits dans ces Mémoires qui en sont absolument destitués, et je voudrais, pour l’honneur de la mémoire de milord Bolingbroke, que ces Mémoires eussent toujours été secrets.

 

          Je crois devoir ici dire un mot de l’édition qu’un critique d’un autre genre (4) a faite du Siècle de Louis XIV. Il a jugé à propos d’imprimer mon ouvrage avec ses notes ; et il a trouvé le secret de faire un libelle, d’un monument élevé à la gloire de la nation par les mains de la vérité. C’est un exemple rare de ce que peuvent hasarder l’ignorance et la calomnie en démence.

 

          La littérature est un terrain qui produit des poisons comme des plantes salutaires. Il se trouve des misérables qui, parce qu’ils savent lire et écrire, croient se faire un état dans le monde en vendant des scandales à des libraires, au lieu de prendre un métier honnête, ne sachant pas que la profession d’un copiste, ou même celle d’un laquais fidèle, est très préférable à la leur. Celui dont je parle vend et fait imprimer ce tissu de sottises, sous le titre de Siècle de Louis XIV, en trois volumes avec des notes, par M. L. B., à Francfort : et après avoir été si justement puni pour cette infamie, il composa vite un autre libelle diffamatoire, pour subsister pendant quelques semaines. Un autre (5) voyant que le Siècle de Louis XIV se débite dans l’Europe avec succès, et que les libraires que j’en ai gratifiés y ont trouvé leur compte, se hâte d’y ajouter un nouveau volume qui n’y a aucun rapport. Il ramasse quelques lettres de Bolingbroke sur l’histoire générale : il y mêle quelques pièces obscures qu’il a ramassées dans la fange ; il intitule cette rapsodie : Troisième volume du Siècle de Louis XIV, les ignorants l’achètent, et l’éditeur jouit quelques mois du fruit de sa prévarication.

 

          Un autre avait, je ne sais comment, entre les mains un manuscrit informe et pitoyable d’une petite partie de mon Histoire universelle ; il le vend quelques florins, comme on l’a déjà dit, à un libraire de La Haye (6), qui se hâte de l’imprimer sans m’en avertir.

 

          Dans le Siècle de Louis XIV, à l’article des écrivains, dont plusieurs ont honoré ces temps célèbres, et dont d’autres ont été si indignes, j’ai dit que la Hollande a été infectée de vils auteurs, qui ont fait des libelles contre leur patrie, contre des souverains qui dédaignent de se venger, contre des citoyens qui ne le peuvent. J’ai dit que leurs imitateurs s’attirent l’exécration publique ; cette juste remarque soulève ces imitateurs, et au lieu de se corriger, ils entassent petits libelles sur petits libelles, qui restent comme eux dans la poussière et dans l’oubli. Ces vers de terre qui se mettent dans la littérature et qui la rongent, mais qu’on secoue et qu’on écrase, ne peuvent ni ternir le lustre ni diminuer la solidité des sciences.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

1 – Madame du Châtelet. (G.A.)

2 – Au lieu de la précession des équinoxes. (G.A.)

3 – Barbeu du Bourg. (G.A.)

4 – La Beaumelle. (G.A.)

5 – Maubert de Gouvest. Il publia : Le Siècle politique de Louis XIV, ou Lettres du vicomte de Bolingbroke sur ce sujet, avec les pièces qui forment l’histoire du Siècle de M. de Voltaire, et de ses querelles avec MM. de Maupertuis et de La Beaumelle ; suivies de la disgrâce de ce fameux poète. Sièclopolis. Le faux titre porte : Nouveau volume du Siècle de Louis XIV, pour suppléer à ce qui manque à cet ouvrage de M. de Voltaire. (G.A.)

6 – Néaulme. (G.A.)

 

 

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