CORRESPONDANCE avec d'ALEMBERT - Partie 28

Publié le par loveVoltaire

CORRESPONDANCE avec d'ALEMBERT - Partie 28

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DE VOLTAIRE.

 

13 de Décembre 1763.

 

 

          Mon très aimable et très grand philosophe, ne faites point de reproches à votre pauvre ami presque aveugle. Il n’a pas eu un moment à lui. Ce bon quaker, qui a voulu absolument écrire un mot d’amitié à Jean-George (1) ; ce rêveur, qui a envoyé une ambassade de César à la Chine, et qui a fait venir en France un bramine du pays des Gangarides ; cet autre fou qui trouve mauvais que les hommes se détestent, s’emprisonnent pour des paragraphes, quelques autres insensés de cette espèce, ont pris tout mon temps.

 

          Vous ne savez pas d’ailleurs combien il est difficile de faire parvenir de gros paquets par la poste. Trouvez-moi un contre-signeur qui puisse vous servir de couverture, et vous serez inondé de rogatons.

 

          Je hasarde, par cet ordinaire, une Tolérance que j’envoie pour vous à M. Damilaville, qui a ses ports francs (2), mais dont on saisit quelquefois les paquets, quand ils sont d’une grosseur un peu suspecte. Les pauvres philosophes sont obligés de faire mille tours de passe-passe pour faire parvenir à leurs frères leurs épîtres canoniques.

 

          Que ces petites épreuves, mon cher frère, ne nous découragent point ; n’en soyons que plus fermes dans la foi, et plus zélés pour la bonne cause. Dieu bénira tôt ou tard nos bonnes intentions  mais vous serez très coupable d’avoir enfoui votre talent, si vous ne faites pas à Jean-George une correction fraternelle à laquelle tous nos frères répandus dans différentes églises se sont attendus.

 

          Les deux frères Simon Le Franc et Jean-George sont des victimes dévoyées au ridicule, et c’est à vous de les immoler.

 

          Je ne suis pas étonné qu’à votre retour de Berlin on vous ait fait tenir des discours dans lesquels vous vous moquez de Paris ; cela prouve que les frondeurs veulent s’appuyer de votre nom, et que les frondés le craignent. On ambitionne votre suffrage, et il me semble que vous jouez un assez beau rôle.

 

          Vous êtes comme les anciens enchanteurs, qui faisaient la destinée des hommes avec des paroles.

 

          Je ne crois pas que Moustapha s’avise de faire rebâtir le temple des Juifs ; mais, quand vous voudrez, vous détruirez le temple de l’erreur à moins de frais. On m’a envoyé l’ouvrage de Dumarsais attribué à Saint-Evremond (3) ; c’est un excellent ouvrage, très mal imprimé. Je vous exhorte, mon très cher frère, à déterminer quelqu’un de vos amés et féaux à faire réimprimer ce petit livre, qui peut faire un bien infini. Nous touchons au temps où les hommes vont commencer à devenir raisonnables : quand je dis les hommes, je ne dis pas la populace, la grand’chambre, et l’assemblée du clergé ; je dis les hommes qui gouvernent  ou qui sont nés pour le gouvernement, je dis les gens de lettres dignes de ce nom. Despréaux, Racine, et La Fontaine, étaient de grands hommes dans leur genre ; mais en fait de raison, ils étaient au-dessous de madame Dacier.

 

          Je suis enchanté que M. Marmontel soit notre confrère ; c’est une bien bonne recrue : j’espère qu’il fera du bien à la bonne cause. Dieu bénisse M. le prince Louis de Rohan ! J’envoie une Tolérance à M. le prince de Soubise, le ministre d’Etat, qui la communiquera à M. le coadjuteur. J’en ai très peu d’exemplaires ; l’éditeur a pris, pour envoyer à Paris ses ballots, une route si détournée et si longue, qu’ils n’arriveront pas à Paris cette année : c’est un contre-temps dont Dieu nous afflige ; résignons-nous. Conservez-moi votre amitié ; défendez la bonne cause, pugnis, inguibus, et rostro ; animez les frères, continuez à larder de bons mots les sots et les fripons. Ecr. L’inf.

 

 

P.S. – Vous remarquerez que, si vous n’avez pas de Tolérance c’est la faute de votre ami Bourgelat, qui, dans son Hippomanie, a rué contre les Cramer (4). Ces Cramer, éditeurs de l’ouvrage du saint prêtre auteur de la Tolérance, n’ont pu obtenir de lui qu’il laissât passer les ballots par Lyon. Vous pensez bien que dans ces ballots il y a des exemplaires pour vous. Les pauvres Cramer ont été obligés de faire faire à leurs paquets le tour de l’Europe pour arriver à Paris. Le grand écuyer Bourgelat s’est en cela conduit comme un fiacre. S’il est un de nos frères, vous devez lui laver la tête et l’exhorter à résipiscence. Sur ce, je vous donne ma bénédiction et vous demande la vôtre.

 

 

 

1 – Voyez les Facéties contre les Pompignan. (G.A.)

2 – Damilaville était à la tête des bureaux du vingtième. (G.A.)

3 – L’Analyse de la religion chrétienne, qui n’est non plus, paraît-il, de Dumarsais. (G.A.)

4 – Claude Bourgelat avait publié des Eléments d’hippiatrique. (G.A.)

 

 

 

 

 

DE VOLTAIRE.

 

15 de Décembre 1763.

 

 

          Mon très aimable philosophe, c’est pour vous dire que l’ouvrage du saint prêtre sur la Tolérance ayant été très toléré des ministres et des personnes plus que ministres, et ayant même été jugé fort édifiant, quoiqu’il y ait peut-être quelques endroits dont les faibles pourraient se scandaliser, il a semblé bon au Saint-Esprit et à nous, mon cher frère, de vous supplier de donner une saccade et un coup d’éperon au cheval qui a rué contre la Tolérance, et qui l’a empêchée d’entrer en France par Lyon. Figurez-vous que ce ballot est actuellement sur l’avare mer, exposé à être pris par les Numides, avec qui nous sommes en guerre. Si votre ami, M. Bourgelat, avait un mors de votre façon, son allure deviendrait plus aisée. Les frères Cramer feraient au plus vite une nouvelle édition qu’ils enverraient en la cité de Lyon en guise d’un ballot de soie, et les fidèles jouiraient bientôt de l’œuvre honnête dont ils sont privés. Dieu sait quand vous recevrez votre exemplaire.

 

          Je vous demande en grâce de m’envoyer copie de la lettre dont vous avez honoré Jean-George. Vous savez qu’on a imprimé un examen de notre sainte religion attribué à Saint-Evremond, et qui est de Dumarsais. Je ne l’ai point vu ; mais comme je sais que Dumarsais était un très bon chrétien, je souhaite passionnément que cet ouvrage soit entre les mains de tout le monde. Soyons toujours tendrement unis dans la communion des gens de bien ; lisons bien la sainte Ecriture, et écr. l’inf.

 

 

 

 

 

DE D’ALEMBERT.

 

A Paris, ce 29 de Décembre 1763.

 

 

          Je vous prends au mot, mon cher et illustre maître, comme Fontenelle prenait la nature sur le fait. M. de La Reynière (1), fermier des postes, veut bien me servir de chaperon pour recevoir vos épîtres canoniques, faites-moi donc le plaisir de lui adresser dorénavant ce que vous voudrez bien m’envoyer. Je n’ai point reçu l’exemplaire de la Tolérance que vous m’annoncez. Tous les corsaires ne sont pas à Tétuan et sur la Méditerranée ; cependant frère Damilaville me donne encore quelque espérance.

 

Dieu conduise la barque, et la mène à bon port. (1)

 

          J’ai écrit à frère Hippolyte Bourgelat. J’ai bien de la peine à croire qu’il soit coupable ; car c’est un des meilleurs tireurs de la voiture philosophique, et assurément des mieux dressés et qui ont le plus de cœur à l’ouvrage ; mais il ignorait sans doute ce que ce ballot contenait ; il se trouvait dans la circonstance critique du changement de ministre de la librairie ; il n’a osé rien hasarder, il a craint d’être mis en fourrière, et assurément la voiture y aurait perdu beaucoup : mais aussi pourquoi MM. Cramer n’ont-ils pas attendu huit jours ? Puisque vous dites que l’ouvrage du saint prêtre sur la Tolérance a été toléré des ministres et des personnes plus que ministres, un petit mot dit de leur part à Hyppolyte Bourgelat, qui ne se pique pas d’être plus intolérant qu’un ministre, aurait levé toute difficulté, et le ballot serait présentement à Paris, au lieu qu’il est peut-être actuellement entre les mains du roi de Maroc, qui aimerait mieux un traité de la tolérance des corsaires que de celle des religions, et qui peut-être fera donner quelques centaines de coups de bâton de plus aux esclaves chrétiens pour apprendre à nos prêtres à vivre. S’il y a quelque pauvre Mathurin ou père de la Merci dans les prisons de Méquinez, vous m’avouerez qu’il se passerait bien de cette aubaine, que MM. Cramer lui auront value.

 

          Je vous envoie de mémoire (car je n’en ai point gardé de copie) mon petit commerce avec Jean-George (2) ; vous verrez qu’il n’est pas long. Jean-George n’a pas répondu à la réplique, qui en effet était un peu embarrassante pour un sot et pour un fripon à qui on prouve géométriquement qu’il n’est pas autre chose. Sa réponse sera apparemment pour la prochaine instruction pastorale. Vous m’accusez d’enfouir mes talents, parce que je n’ai pas donné les étrivières, comme je le pouvais, à ce fanatique Aaron ; prenez-vous-en au peu de sensation que sa rapsodie a fait à Paris. C’était lui donner une existence que de l’attaquer sérieusement ; car, dans la position où je suis, je ne pouvais l’attaquer que de la sorte, et des plaisanteries auraient mal réussi, surtout après les vôtres. Au reste, ne m’accusez point, mon respectable patriarche, de ne pas servir la bonne cause ; personne peut-être ne lui rend de plus grands services que moi. Savez-vous à quoi je travaille actuellement ? à faire chasser de Silésie la canaille jésuitique, dont votre ancien disciple n’a que trop d’envie de se débarrasser, attendu les trahisons et perfidies qu’il m’a dit lui-même en avoir éprouvées durant la dernière guerre. Je n’écris point de lettres à Berlin où je ne dise que les philosophes de France sont étonnés que le roi des philosophes, le protecteur déclaré de la philosophie, tarde si longtemps à imiter les rois de France et de Portugal. Ces lettres sont lues au roi, qui est très sensible, comme vous le savez, à ce que les croyants pensent de lui ; et cette semence produira sans doute un bon effet, moyennant la grâce de Dieu, qui, comme dit très bien l’Ecriture (3), tourne le cœur des rois comme un robinet. Je ne doute pas non plus que nous ne parvinssions à faire rebâtir le temple des Juifs, si votre ancien disciple ne craignait de perdre à cette négociation quelques honnêtes circoncis, qui emporteraient de chez lui trente ou quarante millions.

 

          Marmontel, dans son discours à l’Académie, a parlé de vous comme il le devait, et comme nous en pensons tous. Je me flatte, comme vous, que c’est une acquisition pour la bonne cause. Petit à petit l’Eglise de Dieu se fortifie.

 

          Je ne connais point l’ouvrage de Dumarsais, dont vous me parlez. S’il est en effet aussi utile que vous le dites, je prie Dieu de donner à l’auteur, dans l’autre monde, un lieu de rafraîchissement de lumière et de paix, comme s’exprime la très sainte messe. Mais ce que je connais, et ce qui m’a fait très grand plaisir, ce sont deux jolis contes (4) qui courent le monde, et qui seront, à ce qu’on m’assure, suivis de beaucoup d’autres. Que le Seigneur bénisse et conserve l’aveugle très clairvoyant à qui nous devons de si jolies veillées ! Puisse-t-il faire longtemps de pareils contes, et se moquer longtemps de ceux dont on nous berce ! Il y aurait encore bien d’autres choses dont il pourrait se moquer s’il le voulait ; mais il a, car je suis en train de citer l’Evangile, la prudence du serpent et peut-être aussi la simplicité de la colombe, en croyant de ses amis des gens qui n’en sont guère (5). Après tout, il est bon que la philosophie fasse flèche de tout bois et que tout concoure à la servir, même les parlements, qui ne s’en doutent pas, et quelques honnêtes gens, qui la détestent, mais qui tout en la détestant lui sont utiles malgré eux.

 

Qu’importe de quel bras Dieu daigne se servir ?

 

          Adieu, mon cher maître ; je vous embrasse.

 

 

1 – Regnard, Folies amoureuses. (G.A.)

2 – Lettre de M. d’Alembert à M. l’évêque du Puy.

 

Monseigneur,

 

           On vient de m’apporter de votre part un ouvrage où je suis personnellement insulté. Je ne puis croire que votre intention ait été de me faire un pareil présent : c’est sans doute une méprise de votre libraire, à qui je viens de le renvoyer. J’ai l’honneur d’être, etc.

 

 

      Réponse de l’évêque.

 

           Ce n’est point par mon ordre, monsieur, que mon Instruction pastorale vous a été envoyée. Je vous le déclare volontiers, et je suis fâché de cette méprise, puisqu’elle vous a déplu. Je le suis aussi de ce que vous vous regardez comme personnellement insulté dans un ouvrage où vous ne l’êtes pas.

 

           J’ai l’honneur d’être avec les sentiments les plus sincères, etc.

 

 

      Réplique.

 

           Vous m’avez mis expressément, monseigneur, dans votre Instruction pastorale, au nombre des ennemis de la religion, que je n’ai pourtant jamais attaquée, même dans les passages que vous citez de mes écrits. J’avais cru qu’une imputation si publique et si injuste, faite par un évêque, était une insulte personnelle, sans parler des qualifications peu obligeantes que vous y avez jointes, et qui, à la vérité, n’y ajoutent rien de plus. Quoi qu’il en soit, je vois par votre lettre combien votre libraire a été peu attentif à vos ordres, puisqu’il m’a expressément écrit que vous l’aviez chargé d’envoyer votre mandement à tous les membres de l’Académie française. Vous voyez bien, monseigneur, qu’il était nécessaire de vous avertir de cette petite méprise, dont je ne suis d’ailleurs nullement blessé, non plus que de l’insulte. J’espère qu’au moins en cela vous ne me trouverez pas mauvais chrétien. C’est dans ces dispositions que j’ai l’honneur d’être, monseigneur, votre, etc.

 

3 – Proverbe, XXI. (G.A.)

4 – Ce qui plaît aux dames, et l’Education d’une fille. Voyez aux CONTES EN VERS. (G.A.)

5 – Tels que Choiseul. (G.A.)

 

 

 

 

 

DE VOLTAIRE.

 

31 de Décembre 1763.

 

 

          Mon cher philosophe, vous ne me dites point si vous avez reçu la Tolérance. Je ne sais plus où j’en suis. On a arrêté à la poste consécutivement deux exemplaires de cet ouvrage, que les Cramer envoyaient à M. de Trudaine et à M. de Montigny, son fils. Comment accorder cette rigueur avec l’approbation que madame de Pompadour et plus d’un ministre d’Etat ont donnée à ce petit livret, qui est si honnête ? Deux paquets adressés à M. Damilaville sont restés entre les griffes des vautours. Il faut que le vôtre n’ait point échappé à leur barbarie, puisque je n’ai aucune nouvelle de vous ; tout cela m’embarrasse. Je vois qu’on ne tolère ni la Tolérance ni les tolérants. On a beau se contraindre dans des matières si délicates, jusqu’au point d’être sage, les fanatiques vous trouvent toujours trop hardi ; et peut-être dans ce moment-ci, où les finances mettent tous les esprits en fermentation, on ne veut pas qu’ils s’échauffent sur d’autres objets.

 

          On parlait d’un mandement de votre archevêque (1) que le roi a fait, dit-on, supprimer amicalement ; ce mandement n’était pourtant pas tolérant. De quelque côté que vous vous tourniez à Paris, vous avez de quoi exercer votre philosophie. Vous vous contentez de rire des sottises des hommes ; ils ne méritent pas que vous les éclairiez : cependant il est toujours bon de couper de temps en temps quelques têtes de l’hydre, dussent-elles renaître. Ce monstre, en se souvenant du couteau, en est moins hardi et moins insolent ; il voit que vous tenez la massue prête à l’écraser, et il tremble.

 

          J’ai été si dégoûté depuis peu de ce qu’on appelle les choses sérieuses, que je me suis mis à faire des contes de ma Mère-L’Oie (2). J’en suis un peu honteux, à mon âge ; mais ce qui convient à tous les âges, c’est de vous aimer et de vous admirer.

 

 

1 – Instruction pastorale de monseigneur l’archevêque de Paris sur les atteintes données à l’autorité de l’Eglise par les jugements des tribunaux séculiers dans l’affaire des jésuites. (G.A.)

2 – Contes de Guillaume Vadé. (G.A.)

 

 

 

 

 

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