CORRESPONDANCE avec d'ALEMBERT - Partie 27

Publié le par loveVoltaire

CORRESPONDANCE avec d'ALEMBERT - Partie 27

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DE VOLTAIRE.

 

28 de Septembre 1763.

 

 

          J’apprends que Platon est revenu de chez Denys de Syracuse ; ce n’est pas que je ne vous croie au-dessus de Platon, et l’autre au-dessus de Denys, mais les vieux noms font un merveilleux effet. Vous avez par devers vous deux traits de philosophie dont nul Grec n’a approché : vous avez refusé une présidence et un grand gouvernement (1). Tous les gens de lettres doivent vous montrer au doigt comme un homme qui leur apprend à vivre. Pour moi, mon illustre et incomparable voyageur, je ne vous pardonnerai jamais de n’être pas revenu par Genève. Vous dédaignez les petits triomphes ; vous auriez été bien content de voir l’accomplissement de vos prédictions. Il n’y a plus dans la ville de Calvin que quelques gredins qui croient au consubstanciel. On pense ouvertement comme à Londres ; ce que vous savez est bafoué. Il n’y a pas longtemps qu’un pauvre ministre de village, prêchant devant quelques citoyens qui ont des maisons de campagne, un de ces messieurs le fit taire. Vous m’ennuyez, lui dit-il, allons dîner ; il fit sortir de l’église toute l’honorable compagnie. Jean-Jacques, il est vrai, a été condamné, mais c’est parce que dans un petit livret intitulé Contrat social, il avait trop pris le parti du peuple contre le magistrat : aussi le peuple, très reconnaissant, a pris à son tour le parti de Jean-Jacques. Sept cents citoyens sont allés deux à deux en procession protester contre les juges ; ils ont fait quatre remontrances. Ils soutiennent que Jean-Jacques était en droit de dire tout ce qu’il voulait contre la religion chrétienne ; qu’il fallait conférer amicalement avec lui, et non pas le condamner. Vous aurez dans quelques mois le plaisir d’apprendre qu’on aura destitué quatre syndics pour avoir jugé Jean-Jacques. Quand destituera-t-on Omer ! Les Français arrivent tard à tout (2).

 

          Il m’est revenu qu’on vend dans notre ville de Paris une petite brochure fort dévote, intitulée le Catéchisme de l’honnête homme (3). Je crois que frère Damilaville en a un exemplaire : je vous exhorte à vous en procurer quelques-uns ; c’est un ouvrage, dit-on, qui fait beaucoup de bien. Il faut que ce soit le curé du Vicaire savoyard qui en soit l’auteur. J’ai toujours peur que vous ne soyez pas assez zélé. Vous enfouissez vos talents ; vous vous contentez de mépriser un monstre qu’il faut abhorrer et détruire. Que vous coûterait-il de l’écraser en quatre pages en ayant la modestie de lui laisser ignorer qu’il meurt de votre main ? C’est à Méléagre à tuer le sanglier. Lancez la flèche sans montrer la main. Faites-moi quelque jour ce petit plaisir. Consolez-moi dans ma vieillesse.

 

          Savez-vous bien que j’ai chez moi un jésuite pour aumônier ? Je vous prie de le dire à frère Berthier, quand vous irez à Versailles. Il est vrai que je ne l’ai pris qu’après m’être bien assuré de sa foi.

 

          Je vous embrasse très tendrement, mon cher philosophe. Ecr. l’inf.

 

 

 

1 – La présidence de l’Académie de Berlin, et les fonctions de précepteur du prince héritier de Russie. (G.A.)

2 – Voltaire a répété souvent ce mot. (G.A.)

3 – Voyez, dans ce volume, le Dialogue entre un caloyer et un homme de bien. (G.A.)

 

 

 

 

DE D’ALEMBERT.

 

A Paris, ce 8 d’octobre 1763.

 

 

          Je ne me pique, mon cher et illustre maître, d’être ni aussi sublime que Platon, s’il est vrai qu’il soit aussi sublime qu’on le prétend, ni aussi obscur qu’il me paraît l’être ; vous me faites donc trop d’honneur de me comparer à lui A l’égard de celui que vous appelez Denys de Syracuse, et que vous avouez valoir un peu mieux, je crois que s’il était réduit à se faire maître d’école comme l’autre, les généraux et les ministres feraient bien de se mettre en pension chez lui. Ce qu’il y a de certain, c’est que je suis plus affligé que je ne puis vous dire, que le protecteur et le soutien de la philosophie ne soit pas bien avec tous les philosophes (1) : que ne donnerais-je point pour que cela fût ! Il m’a écrit, peu de jours avant mon départ, une lettre pleine d’amitié, par laquelle il me marque qu’il laissera la présidence vacante jusqu’à ce qu’il me plaise de venir l’occuper. Il m’a donné son portrait, m’a très bien payé mon voyage, et m’a témoigné beaucoup de regrets de me voir partir. Ma satisfaction eût été parfaite si j’avais pu me trouver à Potsdam avec vous … Mais … que je suis fâché de ce qui s’est passé ! Ce que je puis vous assurer, c’est que vous êtes regretté de tout le monde, le marquis d’Argens à la tête, qui est assurément bien votre serviteur et votre ami. Il ne dit pas la même chose, ni les autres non plus du défunt président (2), à qui Dieu fasse paix.

 

          Je n’ai point repassé par chez vous, parce que je comptais vous voir en allant en Italie ; mais des raisons de santé et d’affaires m’obligent à différer ce voyage ; en tout cas, ce n’est que partie remise : croyez que je ne préfère pas les rois à mes amis. Je ne suis point étonné que ce que vous savez soit bafoué à Genève comme à Paris par les gens raisonnables. Je ne serais pas fâché non plus que Jean-Jacques, tout fou qu’il est, fût réhabilité, pour l’honneur de la bonne cause qui a servi de prétexte à la persécution qu’il a éprouvée. Nous avons lu à Sans-Souci le Cathéchisme de l’honnête homme, et nous en avons jugé comme vous, le révérend père abbé (3) à la tête. Vous avez raison ; je suis bien peu zélé, et je me le reproche ; mais songez donc que le bon sens est emprisonné dans le pays que j’habite :

 

En quoi peut un pauvre reclus

Vous assister ? Que peut-il faire,

Que de prier le ciel qu’il vous aide en ceci ?

 

LA FONT., liv. VII, fab. III.

 

          Savez-vous que Jean-George Le Franc, frère de Jean-Simon Le Franc, vient de faire une grosse Instruction pastorale contre nous tous ? Il m’a fait l’honneur de me l’envoyer ; je l’ai renvoyée au libraire, et j’ai écrit à l’auteur en deux mots que sûrement c’était une méprise, et que ce présent n’était pas pour moi. J’avais projeté, pour toute réponse, de lui faire une chanson sur l’air :

 

Monsieur l’abbé, où allez-vous ?

Vous allez vous casser le cou ;

Vous allez sans chandelle, etc.

 

Achevez le reste, mon cher maître ; il me semble que vous allez sans chandelle est assez heureux. Adieu, mon cher et illustre philosophe ; celui que je viens de quitter l’est plus que jamais en tout sens et me l’a rendu aussi en tout sens plus encore que je ne l’étais. Je ne veux plus penser, comme l’Ecclésiaste, qu’à me moquer de tout en liberté ; ce n’est pas que Jean-George Le Franc n’assure que vous n’avez pas entendu l’Ecclésiaste (4), mais je crois plutôt vos commentaires que les siens. Adieu ; je vous embrasse mille et mille fois.

 

 

1 – Voltaire était encore brouillé avec Frédéric. (G.A.)

2 – Maupertuis. (G.A.)

3 – Frédéric II. (G.A.)

4 – Voyez aux POÈMES. (G.A.)

 

 

 

 

DE D’ALEMBERT.

 

A Paris, ce 8 de Décembre 1763.

 

 

          J’ai, mon cher et illustre maître, des remerciements et des reproches tout à la fois à vous faire ; les remerciements seront de grand cœur, et les reproches sans amertume. Je vous remercie donc d’abord de la Lettre du Quaker (1), que vous m’avez envoyée ; c’est apparemment un de vos amis de Philadelphie qui vous a chargé de me faire ce cadeau-là : il ne pouvait choisir une voie plus agréable pour moi de me faire parvenir sa petite remontrance à Jean-George. Je ne sais si je vous ai dit que ce Jean-George (qui assurément n’est pas aussi habile à se battre contre le diable que l’était George son patron) a fait une réponse impertinente à la lettre par laquelle je lui mandais que j’avais renvoyé son Instruction pastorale à son libraire et à ses moutons. J’ai répondu à sa réponse, en lui prouvant très poliment qu’il était un sot et un menteur (2) ; et Jean-George ? tout Jean-George qu’il est, n’a pas répliqué quoique je ne lui parlasse pas, comme votre ami le quaker, le chapeau sur la tête, mais le chapeau sous le bras, en lui donnant à la vérité de grands coups de bâton. J’aurais bien envie de lui faire essuyer quelque petite humiliation publique, de lui donner en cinq ou six pages quelques petits dégoûts sur sa charmante Instruction. Il y donne assurément beau jeu, et ne s’attend pas aux questions que je lui ferais ; mais celles que lui fait notre ami le quaker me paraissent suffisantes pour l’occuper.

 

          Je vous remercie, de plus, mon cher philosophe, de vos excellentes Additions à l’histoire générale, non seulement de celles que vous avez refondues dans l’ouvrage, mais de celles que vous avez données à part en un petit volume, et qui m’ont paru excellentes (3). L’ambassade de César aux Chinois, et l’arrivée du brame philosophe parmi nous, sont deux apologues admirables. Ce qu’il y a d’heureux, c’est que ces apologues, bien meilleurs que ceux d’Esope, se vendent ici assez librement. Je commence à croire que la librairie n’aura rien perdu à la retraite de M. de Malesherbes. Il est vrai qu’on a fait aux gens de lettres l’honneur de les mettre dans le même département que les filles de joie, auxquelles j’avoue qu’ils sont assez semblables par l’importance de leurs querelles, l’objet de leur ambition, la modération de leurs haines et l’élévation de leurs sentiments ; mais enfin il me semble que personne n’aura à se plaindre, si la presse, la religion, et la coucherie, sont également libres en France.

 

          Venons à présent aux reproches. J’ai entendu parler d’un Traité sur la Tolérance (4), qui est aussi d’un de vos amis, à ce qu’on m’assure, et qui ne vient pas de Philadelphie ; je demande cet ouvrage à tout ce que je vois, comme Iphigénie demande Achille, et je ne puis parvenir à l’avoir ; et j’apprends que votre ami l’a envoyé à des gens qu’il ne devrait pas tant aimer que moi, et qui, sans me vanter, ne sont pas aussi dignes que moi de lire tout ce qui vient de lui. Dites, je vous prie, à votre ami, qu’il n’est pas trop équitable dans ses préférences. Je pourrais faire là-dessus un long commentaire ; mais les commentaires ne sont pas faits pour l’ami dont je parle ; je m’en rapporte à ceux qu’il fera lui-même.

 

          Voilà donc enfin Marmontel de l’Académie. J’en suis d’autant plus charmé que la querelle qu’on lui faisait au sujet de M. d’Aumont (5) n’était qu’un prétexte pour ceux qui désiraient de l’exclure. La véritable raison était sa liaison avec des gens qu’on a pris fort en haine, je ne sais pas pourquoi, à quatre lieues d’ici (6) ; en un mot, avec les philosophes qui font aujourd’hui également peur aux dévots et à ceux qui ne le sont pas. L’affaire de Marmontel était comme celle des jésuites ; il y avait une raison apparente qu’on mettait en avant, et une raison vraie que l’on cachait. Heureusement pour la philosophie tous les gens faits pour la craindre n’ont pas pensé de même. M. le prince Louis de Rohan (7), tout coadjuteur qu’il est de l’évêché de Strasbourg, a bien voulu en cette occasion être le coadjuteur de la philosophie, et lui a rendu, sans manquer à son état, tous les services imaginables : c’est par lui que vous avez aujourd’hui dans l’Académie française un partisan et un admirateur de plus. M. le prince Louis mérite en vérité la reconnaissance de tous les gens de lettres, par la manière dont il sait les défendre et les servir dans l’occasion ; et quand vous l’auriez préféré à moi, comme vous avez fait d’autres, pour lui envoyer l’ouvrage de votre ami sur la tolérance, bien loin de vous en faire des reproches, je vous en ferais des remerciements. Il faut, mon cher maître, que chacun de nous serve la bonne cause suivant ses petits moyens. Vous la servez de votre plume, et moi, à qui on n’en laisserait pas une sur le dos si j’en faisais autant, je tâche de lui gagner des partisans dans le pays ennemi ; et ces partisans ne seront point compromis, parce qu’ils ne doivent jamais l’être ; mais ils recevront de moi, de tous mes amis, et ils devraient recevoir de vous le tribut de reconnaissance que tous les êtres pensants leur doivent. A propos de la bonne cause, je vous apprendrai encore qu’on m’a fait d’indignes et odieuses tracasseries au sujet de mon voyage de Prusse ; on m’a prêté des discours que je n’ai jamais tenus, et que je n’aurais rien gagné à tenir. J’en ai appelé au témoignage du roi de Prusse lui-même, et ce prince vient de m’écrire une lettre (8) qui confondait mes ennemis, s’ils méritaient que je la leur fisse lire. Vous savez apparemment qu’il y a actuellement à Berlin un fort honnête circoncis qui, en attendant le paradis de Mahomet, est venu voir votre ancien disciple de la part du sultan Moustapha. J’écrivis l’autre jour en ce pays-là que, si le roi voulait seulement dire un mot, ce serait une belle occasion pour engager le sultan à faire rebâtir le temple de Jérusalem. Cela nous vaudrait vraisemblablement une nouvelle instruction pastorale de Jean-George, où il nous prouverait que quoique le temple fût rebâti à chaux et à ciment, le Christ n’en aurait pas moins dit la vérité. Que pensez-vous de ce projet ? Il me semble que l’exécution en serait très divertissante. Je m’étonne que vos bons amis les Turcs n’y aient pas encore pensé ; cela prouve le grand cas qu’ils font de nos prophéties. Adieu, mon cher et illustre maître ; aimez-moi, je vous prie, toujours. Il me semble que vous me négligez un peu ; vous m’écrivez de petits billets, et vous ne m’envoyez presque rien. Je crains bien que celle-ci ne vous dégoûte d’en écrire de longues. Adieu ; je vous embrasse mille fois.

 

 

P.S. Je ne parle point de tout ce qui se passe ici au sujet des déclarations, des édits, des impôts. Je laisse messieurs du parlement se mêler de tout cela sans y rien entendre. Il y a deux de ces messieurs qui sont à Berlin ; ils ont désiré de voir le roi de Prusse, et le roi n’y a consenti qu’après qu’ils ont assuré qu’ils n’avaient pas été d’avis de consulter la Sorbonne sur l’inoculation, et de s’opposer à la liberté du commerce des grains. Il faut avouer que le parlement et la Sorbonne n’ont point de reproches à se faire mutuellement.

 

 

1 - Voyez aux FACÉTIES, la Lettre d’un Quaker à Jean-George Le Franc de Pompignan, etc. (G.A.)

2 – Voyez plus loin en note cette petite correspondance. (G.A.)

3 – Voyez les Remarques de l’Essai sur les mœurs, § IV et V. (G.A.)

4 – Voyez Affaire Calas. (G.A.)

5 – Toujours pour la brochure satirique qu’on lui attribuait. (G.A.)

6 – A Versailles. (G.A.)

7 – C’est le même que l’Affaire du collier a rendu plus tard si fameux. (G.A.)

8 – On n’a plus cette lettre. (G.A.)

 

 

 

 

 

 

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