CORRESPONDANCE avec d'ALEMBERT - Partie 25

Publié le par loveVoltaire

CORRESPONDANCE avec d'ALEMBERT - Partie 25

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DE VOLTAIRE.

 

28 de Novembre 1762.

 

 

          Mon cher confrère, mon grand philosophe, vous ne me paraissez pas trop compter sur l’amitié des grands ; n’avez-vous jamais éprouvé que les petits n’aiment guère mieux ? Pour moi, qui ai le bonheur d’être petit, je vous avertis que je vous aime de tout mon cœur. A l’égard du duc de Choiseul, convenez que je lui ai une très grande obligation, puisque je lui dois d’être libre chez moi et de ne pas dépendre d’un intendant. Vous ne savez pas ce que c’est qu’un intendant de province. Le frère d’Omer (1) me manda un jour qu’il n’était en place que pour faire du mal ; aussi voulut-il m’en faire, et j’eus la franchise de ma terre malgré lui. Vous voyez que je me suis toujours moqué de la famille d’Omer. C’est à M. le duc de Choiseul que je dois tout cela. S’il a eu le malheur de croire sur une lecture rapide que j’avais écrit une sotte lettre, il a bien réparé son erreur ; il a noblement avoué son tort : autrefois les ministres ne faisaient jamais de tels aveux.

 

          Pour Luc, quoique je doive être fâché contre lui, je vous avoue qu’en qualité d’être pensant et de Français, je suis fort aise qu’une très dévote maison n’ait pas englouti l’Allemagne, et que les jésuites ne confessent pas à Berlin. La superstition est bien puissante vers le Danube. Vous me dites qu’elle perd son crédit vers la Seine, je le souhaite ; mais songez qu’il y a trois cent mille hommes gagés pour soutenir ce colosse affreux, c’est-à-dire plus de combattants pour la superstition que la France n’a de soldats. Tout ce que peuvent faire les honnêtes gens, c’est de gémir entre eux quand cette infâme est persécutante, et de rire quand elle n’est qu’absurde, d’éclairer le plus d’esprits bien nés qu’on peut, et de former insensiblement dans l’esprit des hommes destinés aux places une barrière contre ce fléau abominable. Ils doivent savoir que, sans les disputes sur la transsubstantiation et sur la bulle, Henri II, Henri IV et Louis XV n’auraient pas été assassinés. C’est un bon arbre, disent les scélérats dévots, qui a produit de mauvais fruits ; mais, puisqu’il en a tant produit, ne mérite-t-il pas qu’on le jette au feu ? Chauffez-vous-en donc tant que vous pourrez, vous et vos amis. Vous pensez bien que je ne parle que de la superstition ; car, pour la religion chrétienne, je la respecte et l’aime comme vous.

 

          Courage, mes frères ; prêchez avec force et écrivez avec adresse : Dieu vous bénira.

 

          Protégez, mon frère, tant que vous pourrez, la veuve Calas ; c’est une huguenote imbécile, mais son mari a été la victime des pénitents blancs. Il importe au genre humain que les fanatiques de Toulouse soient confondu. Un autre fanatique de Patouillet, aidé de Caveyrac, a écrit deux volumes contre l’Histoire générale (2) : tant mieux, si on lit leur livre, cela fera naître des éclaircissements (3). J’avais levé un coin du voile dans la première édition, je le déchire un peu dans la seconde. Vous y trouverez de quoi vous édifier. En attendant, j’enverrai à l’Académie l’Héraclius de Calderon : il fera connaître le génie espagnol. En vérité, ils sont dignes d’avoir chez eux l’inquisition. Que faites-vous à présent ? travaillez-vous en géométrie, en histoire, en littérature ? Quoi que vous fassiez, écrasez l’infâme, et aimez qui vous aime.

 

 

1 – Joly de Fleury de La Valette, intendant de Bourgogne. (G.A.)

2 – Les Erreurs de M. de Voltaire, par Nonotte. (G.A.)

3 – Voyez la CRITIQUE HISTORIQUE. (G.A.)

 

 

 

 

 

DE D’ALEMBERT.

 

A Paris, 12 de janvier 1763.

 

 

          Il est vrai, mon cher et illustre maître, que je n’aime les grands que quand ils le sont comme vous, c’est-à-dire par eux-mêmes, et qu’on peut vraiment se tenir pour honoré de leur amitié et de leur estime ; pour les autres, je les salue de loin, je les respecte comme je dois, et je les estime comme je peux. Je ne dis pas cependant que si j’avais, comme vous, le bonheur d’avoir des terres et le malheur d’avoir affaire à des intendants, je ne fusse très reconnaissant envers le ministre qui me délivrerait de l’intendant, et qui affranchirait mes terres :

 

Mais pour moi, Dieu merci, qui n’ai ni feu ni lieu,

Je me loge où je puis, et comme il plaît à Dieu,

 

dit Despréaux. J’ajoute : Et je ne dis ni bien ni mal des gens en place, pourvu que je conserve la mienne, qui est trop petite pour incommoder personne et pour faire envie aux intendants.

 

          S’il est vrai que le duc de Choiseul ait protégé la comédie des Philosophes, et qu’en même temps il rend à la philosophie (peut-être sans le vouloir) le bon service de la délivrer des jésuites, la philosophie pourra dire de lui ce que Corneille disait du cardinal de Richelieu :

 

Il m’a fait trop de bien pour en dire du mal,

Il m’a trop fait de mal pour en dire du bien.

 

          Au surplus, si vous voulez savoir mon tarif, je trouve qu’un philosophe vaut mieux qu’un roi, un roi qu’un ministre, un ministre qu’un intendant, un intendant qu’un conseiller, un conseiller qu’un jésuite, et un jésuite qu’un janséniste ; et qu’un ami comme vous vaut mieux que tout cela pris ensemble.

 

          En vérité, on a eu bien de la bonté à Versailles de juger enfin, à force de discernement, que vous n’aviez pas écrit une lettre insolente et absurde ; il est vrai que dans ce pays-là on dit, à toutes les sottises qui se font : C’est la philosophie, comme Crispin dit (1) : C’est votre léthargie. Savez-vous que c’est à la philosophie que ces messieurs imputent nos disgrâces ! Il est vrai, leur a-t-on répondu, que les Anglais et le roi de Prusse ne sont pas philosophes.

 

          A propos de ce roi de Prusse, le voilà pourtant qui surnage, et je pense bien comme vous, en qualité de Français et d’être pensant, que c’est un grand bonheur pour la France et pour la philosophie. Ces Autrichiens sont des capucins insolents qui nous haïssent et nous méprisent, et que je voudrais voir anéantis avec la superstition qu’ils protègent : je parle comme vous, de la superstition, et non pas de la religion chrétienne, que j’honore comme les sociniens honteux de Genève honorent son divin fondateur. Voilà encore le socinien Vernet qui vient d’imprimer deux lettres contre vous et contre moi (2) ; il ne m’a pas été possible de les achever ; cela est d’un style et d’un goût exécrables. Ne pourrait-on pas pourtant donner sur les oreilles à ce prestolet (3) ? mais il faudrait avoir pour cela ce qui a été écrit contre lui en Hollande et ailleurs au sujet de son catéchisme ; et puis il faudrait avoir du temps de reste pour lire toutes ces rapsodies, et pour en écrire d’autres sur celles-là ; et ni vous ni moi n’avons de temps à perdre.

 

          Avez-vous entendu parler d’une nouvelle feuille périodique intitulée la Renommée littéraire, où on dit que vous êtes assez maltraité ? Que de chenilles qui rongent la littérature ! Par malheur, ces chenilles durent toute l’année et celles des bois n’ont qu’une saison. On dit que l’auteur de cette infamie, que je n’ai pas eu le temps ni le courage de lire, est un certain Lebrun (4), à qui vous avez eu la bonté d’écrire une lettre de remerciement sur une mauvaise ode qu’il vous avait adressée. Je me souviens que dans cette ode il y avait un vers qui finissait par les lauriers touffus (5). Une femme avec qui je lisais cette ode trouva l’épithète singulière. « je la trouve comme vous, lui-dis-je ; je ne crois pourtant pas que ce soit une faute d’impression. Les lauriers de M. Lebrun se contentent de rimer à touffus, mais ne le sont pas. »

 

          Laissons-là toutes ces vilenies, et dites-moi où vous en êtes de Corneille, du Czar et d’Olympie. A propos, on dit que vous serez obligé de changer le titre de cette dernière pièce à cause de l’équivoque, O l’impie ! Et puis dites que nous ne sommes pas plaisants.

 

          Il paraît que l’affaire des Calas prend une tournure assez favorable ; cependant ces pauvres gens-là ont bien des ennemis, et on écrit de Toulouse que les absous sont coupables mais que le roué n’était pas innocent. Pour moi, je suis persuadé, comme vous, que cette malheureuse famille a été la victime des pénitents blancs. Croiriez-vous qu’un conseiller au parlement disait, il y a quelques jours, à un des avocats de la veuve Calas, que sa requête ne serait point admise parce qu’il y avait en France plus de magistrats que de Calas ? Voilà où en sont ces pères de la patrie.

 

          En attendant que vous répondiez à Caveyrac qui n’en vaut pas la peine, le Châtelet vient de décréter ce Caveyrac de prise de corps pour avoir fait l’Appel à la raison, en faveur des jésuites. Tous ces fanatiques en appellent de part et d’autre à la raison ; mais la raison fait pour eux comme la mort :

 

La cruelle qu’elle est se bouche des oreilles,

Et les laisse crier.

 

MALHERBE.

 

          On dit que le frère Griffet pourrait bien se trouver impliqué dans l’affaire de Caveyrac, qui très sagement a pris la fuite. Notez que ledit Caveryrac est l’auteur de l’Apologie de la Saint-Barthélemy, pour laquelle on ne lui a pas dit plus haut que son nom ; mais on veut le pendre pour l’apologie des jésuites. Au surplus pourvu qu’il soit pendu, n’importe le pourquoi. Le parlement vient déjà de faire pendre un prêtre (6) pour quelque mauvais propos ; cela affriande ces messieurs, et l’appétit leur vient en mangeant. Adieu, mon cher et illustre maître.

 

P.S. – Damilaville, qui sort d’ici, m’a dit qu’il vous enverrait la Renommée littéraire. On dit qu’il y en a une seconde feuille : on dit aussi que Lebrun a pour associé un abbé Aubry, qui est apparemment un descendant d’un bâtard d’Aubry le boucher.

 

          Nous n’avons point encore reçu à l’Académie l’Héraclius de Calderon ; je le crois sans peine digne d’être placé à côté du César de Shakespeare. A propos de Calderon et de Shakespeare, que dites-vous du mausolée qu’on fait élever à Crébillon ? Je crois que vous pouvez être tranquille ; ce mausolée-là sera bien son tombeau, et ne sera pas le vôtre. Voilà le premier monument que le ministère élève aux lettres ; il me semble qu’on aurait pu commencer plus tôt et commencer mieux. Adieu, mon cher philosophe ; je suis actuellement absorbé dans la géométrie : on m’a reproché que je n’en faisais plus, et de rage j’ai donné deux volumes de diableries l’an passé, et j’en vais encore donner deux. Damilaville m’a montré ce que vous dites de l’Encyclopédie dans l’Histoire générale (7) ; vous avez bien fait de retrancher ce qui regarde le parlement ; vous avez pourtant toute raison, mais ces messieurs ne l’entendent pas. Adieu, encore une fois.

 

 

 

 

1 – Dans le Légataire universel de Regnard, acte V, sc. VII. (G.A.)

2 – Dans la nouvelle édition (1763) de ses Lettres d’un voyageur anglais. (G.A.)

3 – Voyez la Lettre curieuse de Robert Covelle. (G.A.)

4 – Ecouchard-Lebrun, celui-là même qui avait recommandé à Voltaire mademoiselle Marie Corneille. (G.A.)

5 – Voltaire a corrigé ce vers. Voyez aux ODES. (G.A.)

6 – Jacques Rinquet, dit le Fou de Verberie. Voyez dans le Dictionnaire philosophique, l’article SUPPLICES. (G.A.)

7 – Voyez, FRAGMENTS SUR L’HISTOIRE, d’un fait singulier concernant la littérature. (G.A.)

 

 

 

 

 

DE VOLTAIRE.

 

18 de Janvier 1763.

 

 

          Mon cher philosophe, si vous faites de la géométrie pour votre plaisir, vous faites bien ; s’il s’agit de vérités utiles, encore mieux ; mais s’il ne s’agit que de difficultés surmontées, je vous plains un peu de prendre tant de peine. J’aimerais bien mieux, pour ma satisfaction, que vous donnassiez de nouveaux mémoires de littérature, qui amusent et qui instruisent tout le monde ; mais l’esprit souffle où il veut.

 

          Dès qu’il ne fera plus si froid, j’enverrai à monsieur le secrétaire l’Héraclius espagnol, et j’espère qu’il vous fera rire.

 

          Nous ne connaissons point du tout ici les deux lettres de ce pauvre Vernet. Vous savez que le père du cardinal Mazarin étant mort à Rome, on mit dans la Gazette de Rome : « Nous apprenons de Paris que le seigneur Pierre Mazarin, père du cardinal, est mort ici ; » de même nous apprenons de Paris qu’il y a à Genève un nommé Vernet qui a écrit deux lettres.

 

          La philosophie a fait de si merveilleux progrès depuis cinq ou six ans dans ce pays-ci, qu’on ignore parfaitement tout ce que font ces cuistres-là. Cette philosophie n’a pourtant pas empêché qu’on ait incendié le livre de Jean-Jacques ; mais ç’a été une affaire de parti dans la petitissime république. Jean-Jacques fait des lacets dans son village avec les montagnards ; il faut espérer qu’il ne se servira pas de ces lacets pour se pendre. C’est un étrange original, et il est triste qu’il y ait de pareils fous parmi les philosophes. Les jésuites ne sont pas encore détruits ; ils sont conservés en Alsace ; ils prêchent à Dijon, à Grenoble, à Besançon ; il y en a onze à Versailles, et un autre qui me dit la messe (1).

 

          Je suis vraiment très édifié du discours sage et mesuré de votre conseiller au parlement qui s’adresse à l’avocat des Calas pour lui dire qu’ils n’obtiendront point justice, parce qu’ils plaident contre messieurs, et qu’il y a plus de messieurs que de roués. Je crois pourtant que nous avons affaire à des juges intègres, qui ont une autre jurisprudence.

 

          O l’impie ! n’est pas juste ; car rien n’est plus pie que cette pièce ; et j’ai grand’peur qu’elle ne soit bonne qu’à être jouée dans un couvent de nonnes le jour de la fête de l’abbesse.

 

          Comment donc, ce Lebrun, sous les lauriers touffus, me pique de ses épines ! lui qui m’a fait une si belle ode pour m’engager à prendre la nièce à Pierre ! On ne sait plus à qui se fier dans le monde.

 

          Il est difficile de plaindre l’abbé Caveyrac, quoique persécuté. Cet aumônier de la Saint-Barthelémy est, dit-on, un des plus grands fripons du royaume, et employé par plusieurs évêques pour soutenir la bonne cause.

 

          Pour l’autre prêtre, qu’on a pendu pour avoir parlé, il me semble qu’il a l’honneur d’être unique en son genre ; c’est, je crois, le premier, depuis la fondation de la monarchie, qu’on se soit avisé d’étrangler pour avoir dit son mot ; mais aussi on prétend qu’à souper, chez les Mathurins, il s’était un peu lâché sur l’abbé de Chauvelin ; cela rend le cas plus grave, et il est bon que messieurs (2) apprennent aux gens à parler.

 

          Depuis quelque temps les folies de Paris ne sont pas trop gaies ; il n’y a que l’opéra-comique qui soutienne l’honneur de la nation. Nos laquais pourtant le soutiennent ici ; car ils ont donné un bal avec un feu d’artifice, en l’honneur de la paix, avec les laquais anglais. Un scélérat de Génevois a dit qu’il n’y avait que les laquais qui pussent se réjouir de cette paix ; il se trompe, tous les honnêtes gens s’en réjouissent. J’espère que l’auguste maison d’Autriche fera aussi la sienne, et que les révérends frères jésuites de Prague et de Vienne ne seront pas despotiques dans le saint Empire romain.

 

          Mon cher philosophe, je dicte, parce que je perds les yeux au milieu des neiges. Je vous embrasse de tout mon cœur, et je vous serai attaché tant que je végéterai et que je souffrirai sur notre globule terraqué.

 

 

N.B. – On a lu le Sermon des cinquante publiquement pendant la messe de minuit, dans une province de ce royaume, à plus de cent lieues de Genève (3) ; la raison va grand train. Ecrasez l’infâme.

 

 

1 – Le père Adam. (G.A.)

2 – Titre des conseillers au parlement. (G.A.)

3 – Près d’Angoulême, au château du marquis d’Argence de Dirac. (G.A.)

 

 

 

 

 

 

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