CORRESPONDANCE - Année 1766 - Partie 19

Publié le par loveVoltaire

CORRESPONDANCE - Année 1766 - Partie 19

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à M. Colini.

 

A Ferney, 28 Mai 1766.

 

 

          Voici le temps, mon cher ami, où j’éprouve les regrets les plus vifs. Mon cœur me dit que je devrais être à Schwetzingen, et aller voir tantôt votre belle bibliothèque, tantôt votre cabinet d’histoire naturelle. Mais il y a deux ans que je ne sors plus de ma chambre, et c’est beaucoup que je sorte de mon lit. La fin de ma vie est douloureuse ; ma consolation est dans les bontés de monseigneur l’électeur dont je me flatterai jusqu’au dernier moment.

 

          Il y a longtemps que vous ne m’avez écrit. Votre bonheur est apparemment si uniforme, que vous n’avez rien à m’en apprendre de nouveau. Votre cour est gaie et tranquille ; il n’en est pas de même à Genève. Votre auguste maître sait rendre ses sujets heureux, et les Génevois ne savent pas l’être. Il est plaisant qu’il faille trois puissances (1) pour les accommoder au sujet d’une querelle d’auteur. Leurs tracasseries m’ont amusé d’abord, et ont fini par m’ennuyer. Adieu, mon ami ; portez-vous mieux que moi, et aimez-moi.

 

 

1 – La France, Berne et Zurich. (G.A.)

 

 

 

 

 

à M. de Chabanon.

 

A Ferney, 29 Mai 1766.

 

 

          Je reçus hier, mon cher confrère, la nouvelle esquisse que vous voulez bien me confier. Ma malheureuse santé ne m’a pas permis encore de la lire ; je ne pourrai vous en rendre compte que dans trois ou quatre jours. J’ai pris en attendant, la liberté de vous adresser un paquet que j’avais depuis longtemps pour M. Damilaville : vous me ferez un très grand plaisir de vouloir bien le lui faire rendre dès que vous serez arrivé à Paris.

 

          Je viens de lire le sujet de la tragédie du pauvre Lally ; la catastrophe ne me paraît annoncée dans aucun des actes. Je vois bien que ce Lally s’était fait détester de tous les officiers et de tous les habitants de Pondichéry ; mais il n’y a dans tous ces mémoires ni apparence de concussion, ni apparence de trahison. Il faut qu’il y ait eu contre lui des preuves qui ne sont énoncées en aucune manière dans les factums. La pièce sera bientôt oubliée, comme les gazettes de la semaine passée. Il n’en sera pas de même d’Eudoxie ou Eudocie : vos talents et les soins que vous prenez m’en assurent.

 

          J’admire votre courage de faire deux plans en prose. Il faut être bien maître de son génie pour s’astreindre à un tel travail et pour subjuguer ainsi le talent qui demande toujours à parler en vers. Vous me paraissez un bon général d’armée ; vous faites de sang-froid votre plan de campagne, et vous vous battrez comme un diable. Je m’intéresse à vos lauriers autant que vous-même. Je vous embrasse du meilleur de mon cœur.

 

 

 

 

 

à M. Thieriot.

 

30 Mai 1766.

 

 

          Mon cher et ancien ami, je vous fais mon sincère compliment sur votre nouveau traité avec les puissances du Nord (1). Tâchez de jouir longtemps des avantages que cette bonne fortune vous procure. Vous avez le département le plus agréable du monde, levia carmina et faciles versus. Je souhaite que vos beaux esprits de Paris vous fournissent une ample matière ; mais votre santé me donne autant d’inquiétude que votre nouvelle correspondance me fait de plaisir. Prenez garde à votre hydrocèle, imposez-vous un régime qui vous mette en état de courir pour chercher des nouvelles. Lorsque vous ne pourrez point écrire, je vous conseillerais de vous munir d’un homme qui écrirait sous votre dictée, afin que la correspondance ne fût pas interrompue. Je ne pourrai guère vous aider dans votre ministère ; nous n’avons à Genève que des sottises ennuyeuses. Il vient de paraître un ouvrage bien plat contre M. d’Alembert, M. Hume, et les encyclopédistes (2) ; j’y suis aussi pour ma part. Vous pensez bien que le libelle est d’un prêtre. Ce prêtre est un nommé Vernet, théologien huguenot de son métier ; c’est un homme à qui on rend toute la justice qu’il mérite, c’est-à-dire qu’il est couvert d’opprobre. Son livre est entièrement ignoré. Il n’est question dans Genève que des tracasseries pour lesquelles on a fait venir trois plénipotentiaires. Je vous embrasse du meilleur de mon cœur.

 

 

1 – Thieriot était redevenu correspondant du roi de Prusse. (G.A.)

2 – Lettres critiques d’un voyageur anglais, par Vernet ; nouvelle édition. (G.A.)

 

 

 

 

 

à M. Damilaville.

 

30 Mai 1766.

 

 

          Je me console, vendredi au soir, d’un très vilain temps et des maux que je souffre, par l’espérance de recevoir demain samedi, 31 du mois, des nouvelles de mon cher frère.

 

          Il faut que je lui fasse une petite récapitulation de tous les objets de mes lettres précédentes.

 

1°/ Le buste d’ivoire de son frère, parti de Genève probablement le 14 mai, adressé, par la diligence de Lyon, au quai Saint-Bernard à Paris ;

 

2°/ La défense du président de Thou, dont il est bon de faire retentir tous les journaux, et dont il convient surtout d’envoyer copie au Journal de Bouillon ;

 

3°/ Le recueil complet (1), que je suppose envoyé chez M. Chabanon.

 

4°/ Un autre recueil complet, en feuilles, dont je vous supplie instamment de gratifier l’avocat-libraire Lacombe, quai de Conti ;

 

5°/ Un autre, relié, pour M. Thomas.

 

6°/ J’accuse enfin la réception du mémoire d’Elie pour M. de La Luzerne, et des mémoires pour et contre ce malheureux Lally. Le factum d’Elie me paraît victorieux ; mais je ne sais pas quel est le jugement. Pour les mémoires de Lally, je n’y ai vu que des injures vagues ; le corps du délit est apparemment dans les interrogatoires, qui restent toujours secrets. Les arrêts ne sont jamais motivés en France : ainsi le public n’est jamais instruit.

 

          Je suis bien plus en peine du factum en faveur des Sirven ; mais je ne prétends pas que M. de Beaumont se presse trop. Je fais céder mon impatience à l’intérêt que je prends à sa santé, et à mon désir extrême de voir dans ce mémoire un ouvrage parfait qui n’ait ni la pesante sécheresse du barreau ni la fausse éloquence de la plupart de nos orateurs. Quelle que soit l’issue de cette entreprise, elle fera toujours beaucoup d’honneur à M. de Beaumont, et sera utile à la société en augmentant l’horreur du fanatisme, qui a fait tant de mal aux hommes, et qui leur en fait encore.

 

          Je ne sais plus que penser de l’ouvrage de Fréret, je n’en entends plus parler. Vous savez, mon cher ami, combien il excitait ma curiosité. Il ne paraît rien actuellement qui soit marqué au bon coin. J’ai acquis depuis peu des livres très rares ; mais ils ne sont que rares. Je tâcherai de me procurer incessamment le recueil des vingt Lettres de MM. Covelle, Baudinet, et compagnie ; on ne les trouve point à Genève, où il n’est question que du procès des citoyens contre les citoyens. Je crois que, par ma dernière lettre, je vous ai prié d’envoyer à Lacombe deux petits volumes. Je vous recommande fortement cette bonne œuvre ; l’exemplaire vous sera très exactement rendu avant qu’il soit peu. Si vous avez quelque nouvelle des capucins, ne m’oubliez pas ; vous savez combien je m’intéresse à l’ordre séraphique. Mes compliments à vos amis. Voici un petit mot pour Thieriot. Aimez-moi.

 

 

1 – Un exemplaire des Œuvres de Voltaire. (G.A.)

 

 

 

 

 

à M. Damilaville.

 

2 Juin 1766.

 

 

          En réponse à votre lettre du 23 mai, mon cher frère, il me manque, pour compléter mon Lally, la réponse qu’il avait faite aux objections par lesquelles ont réfuta son premier mémoire. On dit que cette pièce est très rare. Vous me feriez un grand plaisir de me la faire chercher et de me l’envoyer.

 

          Je ne sais ce que c’est que la Lettre sur Jean-Jacques (1). Je soupçonne qu’il s’agit  d’une lettre que j’écrivis, il y a quelques mois, au conseil de Genève, par laquelle je lui signifiais qu’il aurait dû confondre la calomnie ridicule qui lui imputait d’avoir comploté avec moi la perte de Rousseau. Je disais au conseil que je n’étais point l’ami de cet homme, mais que je haïssais et méprisais trop les persécuteurs, pour souffrir tranquillement qu’on m’accusât d’avoir servi à persécuter un homme de lettres. Je tâcherai de retrouver une copie de cette verte romancine, et de vous l’envoyer. Je pense sur Rousseau comme sur les Juifs : ce sont des fous, mais il ne faut pas les brûler.

 

          Je recommande toujours à vos bontés les exemplaires pour M. Thomas, pour M. le chevalier de Neuville à Angers, et pour Lacombe.

 

          On me fait espérer un Fréret de Hollande ; mais les livres viennent si tard de ce pays-là, que j’ai recours à vous : la diligence de Lyon à Meyrin est très expéditive.

 

          Les jésuites sont enfin chassés de Lorraine. Je me flatte que les capucins, leurs anciens valets, seront bientôt rendus à la bêche et à la charrue, qu’ils avaient quittées très mal à propos. Ils n’étaient connus que comme de vils débauchés ; mais puisque l’ordre séraphique (2) se mêle d’assassiner, il est bon d’en purger la terre. Amen.

 

          Je suis charmé que vous soyez content du petit buste ; l’original est bien languissant : il y a trois mois qu’il n’a pu s’habiller.

 

 

1 – Lettre à Tronchin-Calendrin du 13 novembre 1765. (G.A.)

2 – Les capucins. (G.A.)

 

 

 

 

 

à M. le marquis de Villevieille.

 

A Ferney, 2 Juin 1766.

 

 

          Les six (1) prises que vous avez la bonté de m’adresser, monsieur, seront distribuées aux meilleurs apothicaires que je connaisse, et pourront servir à extirper le mal épidémique qui règne encore, quoiqu’il soit sur son déclin. Je ne puis trop vous remercier de votre paquet de pilules. Tout ce que je crains, c’est que, si on a envoyé le paquet par la poste, il n’ait fait le grand tour et passé par Paris ; ce qui retarderait la réception, et qui pourrait même l’empêcher.

 

          On dit que j’ai un compliment à vous faire ; les jésuites sont chassés de Lorraine. Il y en avait un pourtant qu’il me semble qu’on peut regretter ; c’était un Ecossais, homme de qualité, nommé Lesley. Il est homme de lettres, et a du mérite. Je voudrais qu’on eût conservé tous ceux qui lui ressemblent, et qu’on les eût rendus utiles au public.

 

          On prétend que nous allons être délivrés des capucins, à moins qu’on ne leur pardonne en faveur de frère Elisée (2), prédicateur du roi. Ceux-là pourraient aussi devenir utiles en les rendant à la charrue.

 

          Adieu, monsieur ; je vais écrire au premier secrétaire (3) ; mais nous sommes au 2 de juin, et je tremble que les pilules n’aient été avalées par quelques malades de Paris.

 

 

1 – Sans doute six exemplaires de l’Examen critique. (G.A.)

2 – Elisée était carme. (G.A.)

3 – De l’intendance de Besançon. (G.A.)

 

 

 

 

 

à M. de Chabanon.

 

2 Juin 1766.

 

 

          Je vous donne avis, mon cher confrère, que je vous renvoie par M. Tabareau votre très belle esquisse. Vous trouverez peu de remarques : la principale est que cette pièce demande le plus grand soin. C’est une peinture qui exige une infinité de nuances. Vous vous êtes imposé la nécessité de développer tous les sentiments du cœur humain dans le rôle d’Eudoxie  tendresse maternelle, regrets de la mort de son premier époux, devoir qui la lie à son nouveau mari, horreur pour ce meurtrier, désir d’une juste vengeance, amour de la patrie, tout s’y trouve.

 

          Si tant de mouvements tragiques sont bien ménagés, si l’un ne fait pas tort à l’autre, vous aurez certainement le succès le plus grand et le plus durable. Ce n’est pas là une de ces pièces (1) que la singularité des événements multipliés et le prestige des coups de théâtre font réussir ; tout dépendra du style et de la chaleur des sentiments. Courage, mon cher confrère ; enfermez-vous six mois, vous trouverez au bout de ce temps des lauriers pour toute votre vie. J’y prends l’intérêt le plus tendre.

 

 

1 – Il s’agit d’Eudoxie. (G.A.)

 

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