CORRESPONDANCE - Année 1766 - Partie 17

Publié le par loveVoltaire

CORRESPONDANCE - Année 1766 - Partie 17

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à M. le comte d’Argental.

 

12 mai 1766.

 

 

          L’un de mes anges m’a écrit une lettre toute remplie de raison, d’esprit, de bonté, et de choses charmantes ; cela n’empêche pas que je ne trouve toujours l’âme immortelle placée entre les deux trous prodigieusement ridicule (1).

 

          Il s’en faut beaucoup que le petit ex-jésuite ait négligé ses marauds du Triumvirat ; mais il pense que vos belles dames, qui font dans Paris toutes les réputations, ne seront nullement touchées de ces gens de sac et de corde. Il a cru se tirer d’affaire par des notes historiques, et par une histoire de toutes les proscriptions de ce monde, qui fait dresser les cheveux à la tête. Il prétend, dans ces notes, que la conspiration de Cinna n’a jamais existé, que cette aventure est supposée par Sénèque, et qu’il l’inventa pour en faire un sujet de déclamation. C’est un objet de critique pour quelques pédants, mais dont le public ne se soucie guère. Il reste donc persuadé qu’il ne trouvera point de libraire qui veuille donner cent écus de cette guenille, attendu que La Harpe n’en a pu trouver cinquante pour son beau Gustave Vasa. L’ex-jésuite vous enverra bientôt ses roués et ses notes pédantesques. Il souhaite d’ailleurs passionnément que mademoiselle Dubois se forme, et que M. de Chabanon lui donne un beau rôle ; mais il ne sait pas où est M. de Chabanon ; il devait retourner à Paris au commencement du mois ; nous lui avons souhaité un bon voyage, et depuis ce temps nous n’avons plus de ses nouvelles.

 

          A l’égard de la comédie de Genève, c’est une pièce compliquée et froide qui commence à m’ennuyer beaucoup. J’ai été pendant quelque temps avocat consultant ; j’ai toujours conseillé aux Génevois d’être plus gais qu’ils ne sont, d’avoir chez eux la comédie, et de savoir être heureux avec quatre millions de revenu qu’ils ont sur la France. L’esprit de contumace est dans cette famille. Les natifs disent que je prends le parti des natifs. Les natifs et les bourgeois prétendent que j’ai eu trop de déférence pour le conseil. Le conseil dit que j’ai eu trop d’amitié pour les natifs et les bourgeois. Les bourgeois, les natifs, et le conseil ne savent ni ce qu’ils veulent, ni ce qu’ils font, ni ce qu’ils disent. Les médiateurs ne savent encore où ils en sont ; mais j’ai cru m’apercevoir qu’ils étaient fâchés qu’on fût venu me demander mon avis à la campagne. J’ai donc déclaré au conseil, bourgeois, et natifs, que n’étant point marguillier de leur paroisse, il ne me convenait pas de me mêler de leurs affaires, et que j’avais assez des miennes. Je leur ai donné un bel exemple de pacification, en m’accommodant pour mes dîmes avec mon curé, et finissant d’un trait de plume, à l’aide de quelques louis d’or, des chicanes de cent années.

 

          Peut-être que M. le duc de Praslin parle quelquefois avec M. le duc de Choiseul des tracasseries génevoises. En ce cas, je le supplie de vouloir bien me recommander ou me faire recommander à M. le chevalier de Beauteville. J’attends cette grâce de vous, mes divins anges ; car non seulement plusieurs morceaux de mes petites terres sont enclavés dans le petit territoire de la parvulissime république, mais j’ai tous les jours de petits droits à discuter avec elle ; car vous noterez qu’elle n’a guère plus de terrain en France que je n’en ai. Chose étonnante que la liberté ! Il y a vingt villes en France beaucoup plus peuplées que Genève ; qu’il y ait un peu de dissension dans une de ces vingt villes, on envoie des archers ; qu’il y ait une petite discussion à Genève, on y envoie des ambassadeurs.

 

          Vous ferez, mes anges, une très belle et bonne action, non seulement de faire recommander mes petits intérêts à M. de Beauteville, mais surtout de l’engager à garder pour lui ce droit négatif dont nous avons tant parlé (2). C’est une manière si naturelle et si honnête d’être maître de Genève sans le paraître, ce tempérament est si convenable, il sera si utile de disposer de Genève dans les guerres qu’on peut avoir en Italie, qu’il ne faut pas assurément manquer cette précaution ; vous y êtes même intéressé comme Parmesan (3) ; vous êtes puissance d’Italie. Henri IV vous a ôté le marquisat de Saluces, que vous auriez bien par la suite perdu sans lui ; ne manquez pas l’occasion de vous assurer un jour de Genève. La Corse, dont vous vous êtes mêlés, vous était bien moins nécessaire Il me semble que M. le Duc de Praslin approuvait cette idée ; il a fera goûter sans doute à M. le duc de Choiseul. C’est une négociation dont il faut que vous ayez tout l’honneur ; la maison de Parme en aura peut-être un jour tout l’avantage.

 

          L’Encyclopédie me paraît un peu vexée à Paris ; je crois que c’est une sage précaution du ministère, qui ne veut pas donner de prise à messieurs du clergé. Il y a dans ce livre d’excellents articles qu’il serait bien triste de perdre. L’ouvrage est en général un coup de massue porté au fanatisme. L’ex-jésuite lui porte quelquefois des coups de stylet ; il faut attaquer ce monstre de tous les côtés et avec toutes les armes. Ne craignons point de répéter ce qu’il est nécessaire de savoir ; il y a des choses qu’il faut river dans la tête des hommes à coups redoublés. Je ne m’en mêle pas, comme vous le croyez bien ; mais j’apprends, avec une grande consolation, que plusieurs avocats travaillent à ce procès ; vous n’en serez pas fâché, vous qui êtes au rang des meilleurs juges.

 

          Je me mets au bout de vos ailes avec mon culte ordinaire.

 

 

1 – Voyez la lettre à la comtesse d’Argental du 18 avril. (G.A.)

2 – Voyez la lettre à d’Argental du 12 Février. (G.A.)

3 – Comme ministre plénipotentiaire de Palme. (G.A.

 

 

 

 

 

à M. le comte de La Touraille.

 

A Ferney, 12 Mai 1766.

 

 

          Je suis, monsieur, comme les vieux philosophes grecs, qui se consolaient dans leur vieillesse par l’idée d’être remplacés, et qui voyaient avec plaisir s’élever des jeunes gens qui devaient aller plus loin qu’eux. C’est une satisfaction que vous me faites goûter. Vous rendrez plus de services que personne à cette pauvre raison humaine qui commence à faire des progrès. Elle a été obscurcie en France pendant des siècles. Elle fut agréable et frivole dans le beau siècle de Louis XIV, elle commence à être solide dans le nôtre. C’est peut-être aux dépens des talents ; mais, à tout prendre, je crois que nous avons gagné beaucoup. Nous n’avons aujourd’hui ni des Racine, ni des Molière, ni des La Fontaine, ni des Boileau, et je crois même que nous n’en aurons jamais ; mais j’aime mieux un siècle éclairé qu’un siècle ignorant qui a produit sept ou huit hommes de génie. Et remarquez que ces écrivains, qui étaient si grands dans leur genre, étaient des hommes très petits en fait de philosophie. Racine et Boileau étaient des jansénistes ridicules, Pascal est mort fou, et La Fontaine est mort comme un sot. Il y a bien loin du grand talent au bon esprit.

 

          Je vous suis très obligé de votre souvenir, et je me souviens toujours avec douleur que vous avez été à Dijon, qui est ma province, et que je n’ai pu avoir l’honneur de m’entretenir avec vous ; mais vos lettres m’attachent à vous, monsieur, autant que si j’avais eu le bonheur de vous voir.

 

 

 

 

 

à M. Hennin.

 

17 Mai 1766.

 

 

          Vous m’avez envoyé, monsieur, une drôle de lettre de M. le duc de Choiseul. Il me mande qu’il est comme le cocher de l’Avare, qui met tantôt sa souquenille, et tantôt son tablier. Comment peut-on avoir le temps d’avoir de l’esprit et de badiner, quand on a de si lourds fardeaux à porter ? mais, vous autres ministres, vous êtes supérieurs aux affaires, c’est ce qui fait que je me mets plus que jamais aux pieds de son excellence (1), que je supplie M. de Taulès de ne me pas oublier, et que je compte que vous n’abandonnerez pas Ferney.

 

 

1 – Le chevalier de Beauteville. (G.A.)

 

 

 

 

 

à M. le maréchal duc de Richelieu.

 

A Ferney, 17 Mai 1766.

 

 

          Je reçois la lettre du 1er de mai, dont mon héros m’honore. M. le chevalier de Beauteville m’a dit qu’avant de partir pour votre royaume de Bordeaux vous lui aviez dit que vous le chargeriez de vos ordres pour moi ; mais la lettre dont vous me parlez ne m’est jamais parvenue, et il faut qu’on l’ait oubliée dans votre déménagement.

 

          Que vous êtes heureux, monseigneur, de pouvoir toujours courir ! et que je suis à plaindre de ne pouvoir au moins me trouver sur votre route !

 

          Je suis bien fâché pour le public, et pour les beaux-arts que vous protégez, de voir le théâtre privé de mademoiselle Clairon, lorsqu’elle est dans la force de son talent. J’y perds plus qu’un autre, puisqu’elle faisait valoir mes sottises ; mais elle m’a mandé que, puisqu’on ne voulait pas confirmer la déclaration de Louis XIII en faveur de vos spectacles, et encore moins la fortifier par quelques nouvelles grâces, elle ne pouvait plus cultiver un art trop avili. Elle a renoncé à l’ex-communication, et moi-aussi, car j’ai pris mon congé. Il n’y a que vous qui restez excommunié, puisque vous restez toujours premier gentilhomme de la chambre, disposant souverainement des œuvres de Satan. Il est clair que celui qui les ordonne est bien plus maudit que les pauvres diables qui les exécutent. Il est plaisant qu’un comédien soit mis en prison s’il refuse de jouer, et soit damné s’il joue ; mais vous devez être accoutumé aux contradictions de ce monde.

 

          Je n’ai encore vu aucun mémoire pour et contre ce pauvre Lally. Je le connaissais pour un Irlandais un peu absurde, très violent, et assez intéressé ; mais je serais extrêmement étonné s’il avait été un traître, comme on le lui reproche. Je suis persuadé qu’il ne s’est jamais cru coupable ; s’il l’avait été, serait-il revenu en France ? Il y a des destinées bien singulières. Ce globe est couvert de folies et de malheurs de toute espèce.

 

          De toutes les folies, la plus ennuyeuse est celle des Génevois ; cette folie n’était certainement pas dangereuse : ce n’est qu’une dispute de gens qui argumentent les uns contre les autres, et il faut que trois puissances envoient des ambassadeurs pour interpréter trois ou quatre passages de leurs lois. On leur a fait bien de l’honneur. Ils ressemblent à cet homme des fables d’Esope qui priait Hercule de lui prêter sa massue pour écraser ses puces.

 

          Continuez, mon héros, à vous moquer du genre humain ; il le mérite bien. Moquez-vous aussi de moi quelquefois ; mais conservez-moi des bontés qui adoucissent la fin de ma carrière, et qui me rendent heureux dans ma retraite. Je finirai mes jours comme il y a plus de quarante ans que je les passe, pénétré pour vous de respect et du plus tendre attachement.

 

 

 

 

 

à M. Damilaville.

 

17 Mai 1766.

 

 

          Vous verrez, mon cher frère, par la lettre ci-jointe, que tous les souscripteurs ne pensent pas aussi noblement que vous, et qu’il y a quelquefois plus de générosité chez les Français que chez les Anglais.

 

          Je n’entends plus parler de Fréret (1), qu’on disait imprimé en Hollande : vous me l’aviez promis, vous me l’aviez annoncé : je suis abandonné de tous les côtés. La maladie de M. de Beaumont et ses affaires retardent le mémoire de Sirven,  et j’ai bien peur que tant de délais ne soient funestes à cette famille infortunée. Cette affaire ranimait ma langueur dans les maladies qui accablent ma vieillesse. Je trouve que le plaisir de secourir les hommes est la seule ressource d’un vieillard.

 

          Je viens de lire une Histoire de Henri IV, qui m’ennuie et qui m’indigne. Qui est donc ce M. de Bury qui compare Henri IV à ce fripon de Philippe de Macédoine, et qui ose dire que notre illustre de Thou n’est qu’un pédant satirique ? est-ce qu’on ne fera point justice de cet impertinent ? Mais il y a tant d’autres mauvais livres dont il faudrait faire justice !

 

          Portez-vous que moi, mon cher ami. Ecr. l’inf…

 

 

1 – L’Examen critique. (G.A.)

 

 

 

 

 

 

à M. Hennin.

 

A Ferney, 18 Mai 1766.

 

 

          Venez, monsieur, reconnaître au plus tôt les lieux que vous voulez embellir. Voilà le premier moment où le pays de Gex a des feuilles et des fleurs. L’air qu’on y respire est plus doux que celui de Genève.

 

          Mettez-moi, je vous en supplie, aux pieds de M. l’ambassadeur ; je m’informe tous les jours de sa santé, et puisque la nature, qui me persécute, ne veut pas que je lui fasse ma cour à Genève, j’espère qu’il ne partira pas sans daigner venir encore prendre l’air dans nos hameaux, et les honorer de sa présence.

 

          Gardez-vous bien (si vous m’aimez) de m’oublier auprès de M. le chevalier de Taulès.

 

          J’ai déjà fait usage de la singulière anecdote que je lui dois touchant l’étonnant traité de Léopold avec Louis XIV, que j’aurais toujours ignoré sans lui (1). Si sa belle mémoire veut encore m’aider, le siècle de Louis XIV ne s’en trouvera pas plus mal. Je ne me mêle, Dieu merci, que des affaires du temps passé, et je laisse là le siècle présent pour ce qu’il vaut. Je ne prends point la liberté d’écrire à M. l’ambassadeur sur sa santé, je m’adresse à vous pour en savoir des nouvelles. Ma nièce, qui alla ces jours passés lui présenter ses hommages et les miens, m’assure qu’il sera bientôt en état de sortir.

 

          Adieu, monsieur ; toute ma famille vous embrasse bien tendrement, et soupire comme moi après le bonheur de vous voir.

 

 

1 – Il s’agit ici d’un traité de partage de la monarchie espagnole, fait en très grand secret par Louis XIV et l’empereur Léopold dès les premières années du règne de Charles II. Voyez le Siècle de Louis XIV, chap. VIII. (Note de M. Hennin fils.)

 

 

 

 

 

 

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